Et si le manque était une catégorie religieuse, la catégorie religieuse par excellence? "Tu manques de de vérité et de sagesse, (Platon, le Banquet) tu manques de satisfaction et de paix, ton âme est ravagée de l'intérieur par une sourde angoisse, et tu cours, tu t'agites à la recherche d'un Bien qui te manque, qui seul te ferait goûter la félicité!". Encore un pas, et l'on te dira que ce Bien est nécessairement Dieu, et que dans toutes tes recherches c'est Dieu que tu recherches sans le savoir. Et si tu le cherches, forcément tu l'as déjà en quelque sorte trouvé, ne serait-ce que sous les espèces de l'angoisse, ce creuset douloureux qui n'attend que Dieu pour se remplir! Voilà la logique religieuse, qui se reconnaît en ceci que l'homme serait l'amoureux du sens, en ceci que, sans le sens, la vie serait intolérable, absurde, une erreur, pis encore, un mal. Ce raisonnement repose sur un sophisme passionnel : on met la conclusion à la racine puis on justifie la conclusion par la racine. Tout est joué d'avance, dans un tour de passe-passe dont Socrate, puis Platon se sont fait les champions. Les chrétiens, ultérieurement, n'avaient plus qu'à remplacer l'idée du Bien par Dieu, et le tour était joué. Et depuis on s'en va répétant : le désir s'origine du manque, le désir s'origine du manque, si tu ne désires pas c'est que tu manques de manque, on va te castrer, ma pouliche, pour te faire accéder aux délices du désir, et tant pis pour ton bonheur!

Ce qui est curieux dans l'affaire c'est qu'on n'interroge pas les prémisses : est-il bien vrai, est-il évident que c'est le manque, et le manque seul, qui origine le désir? Mais manque de quoi, saperlipopette? On dira : de ce n'importe quoi qui va comber le manque, objet indifférencié, anonyme, métaphorique et métonymique qui vient se substituer à la Chose inaccessible. Et nous voilà dans la mythologie : Héphaïstos, de son grand coutelas de Saint Nicolas héllénique, vient couper le petit enfant en deux ( texte du Banquet de Platon) et voilà chaque moitié qui court à la recherche de sa moitié perdue pour resouder le tout. Et voilà le désir à jamais désir de l'autre, aliéné dans sa course éperdue, à jamais désir raté, désir inabouti, désir en creux qui se brise sur le mur de l'altérité. Et l'autre se voit de même idolâtré comme possesseur de ce qui manque et lui-même scindé en deux, marqué du clivage fondamental, et me voilà, réciproquement, à la fois son tyran et son eslave! "Le désir de l'homme est le désir de l'autre", soit, mais c'est de manière parfaite la définition de la névrose, névrose interminable, aussi interminable que l'analyse elle-même, et présentée comme normalité indépassable! Que voilà un remarquable tout de force : le patient vient pour soulager sa névrose et l'on le pétrifie dans une névrose de transfert qui n'aura jamais de terme, puisque n'importe qui, de par son statut d'autre, sera l'autre de mon désir, mon bourreau et ma victime! Il n'est que trop clair que la seule issue à cette histoire de fous est une saine fuite dans le monde réel.

Je me propose de renverser l'édifice, de repartir de l'ananlyse des pulsions, en qui je ne vois nulle sujétion à l'autre, nulle dépendance, mais l'expression de la puissance vitale, libre et inventive. La pulsion est au plus proche du besoin, dont elle s'écarte à la manière d'une tangente, lorsque l'expérience m'a fait goûter le plaisir. Le retour du. besoin entraîne mécaniquement le retour de l'exigence pulsionnelle (mémoire) et crée les conditions du plaisir. Chacun espère de retrouver l'expérience première, l'anticipe dans l'attente et la représentation, se rend disponible au retour et au plaisir qui l'accompagne. Freud disait que la pulsion est étayée sur le besoin, ce qui rend la satisfaction aisée à obtenir. Il faut revenir à une logique du corps, et trouver dans le corps même la source des pulsions, son objet et sa satisfaction. Que la satisfaction soit limitée, qu'elle ne donne jamais une totale jouissance, qu'elle s'accompage d'un coefficient de déception, cela est naturel, puisque tout plaisir est limité dans la chair, qu'une longue duére n'en augmente pas la qualité et que le plaisir ne peut tout au plus que varier(Epicure). Ce soit là des données indépassables de la physiologie. Qui s'en contente sera heureux. Le mal apparaît avec l'espoir de l'infini, dont la jouissance illimitée est le leurre. A tout prendre, nous n'avons que faire de la catégorie du désir, et du manque supposé lui correspondre. Avec le désir apparaît la dépendance, l'aliénation, et les pathologies correspondantes.

J'ai bien conscience d'aller à contre courant. Ces propositions, à les prendre au sérieux, paraîtront choquantes à qui y réfléchit sérieusement. Cette analyse revient à considérer les pulsions comme seules légitimes, le désir comme une névrose, et la passion comme une psychose. Voir le texte précédent sur Lucrèce. On dira : "Mais que faites-vous de la nécessaire altérité, vous n'êtes pas seul au monde, sans désir ma vie n'a pas de sens". Certes, mais c'est précisément la passion de sens qui soutient tout l'édifice religieux, social, politique et psychologique, c'est en d'autres termes le régime ordinaire de la névrose publique et privée, à la laquelle chacun, plus ou moins se rallie, et qui n'a de valeur que de passer pour naturelle. Ce n'est là que convention, usage et idéologie. Rien n'empêche de penser autrement, d'interroger les fondements de la dite science psychologique, d'en dénoncer les prérequis, et d'ouvrir une brêche de salubrité dans le consensus général.

Me voici à l'automne de ma vie. Je me flatte d'avoir vécu, expérimenté tout ce dont je parle ici. J'aurai vécu ce régime ordinaire de la névrose, comme tout en chacun. Parfois j'aurai frisé plus grave, mais j'en ai tiré des leçons de vie. Et je me dis aujourd'hui qu'il faut avoir beaucoup vécu pour concevoir ne serait-ce qu'un pressentiment de la liberté. Les leçons qu'on en tire arrivent bien tard. Et elles ne peuvent servir à autrui. Reste cette décision quasi héroïque de ne pas perdre le temps qui reste, de me resserrer sur l'essentiel, de goûter l'heure qui passe, de ne plus me perdre en vaines espérances, de dépendre le moins possible de quiconque, et de trouver en moi, et dans la nature en moi, le fondement assuré d'une libre sérénité.