Rien ne serait plus dommageable que de voir le monde basculer une fois de plus dans la confrontation des identités. Cette notion est un piège redoutable dans lequel on retombe tête baissée à chaque fois que surgit un conflit d'opinion, qui le plus souvent masque un conflit d'intérêt. Certains, échaudés par les événements récents, ne voient d'autre solution à l'incertitude présente que de réchauffer un "identité chrétienne" dont le fantôme prèterait à rire s'il n'évoquait de détestables époques de chasses aux sorcières, de bûchers inquisitoires et de guerres civiles. D'autres oublient tout simplement la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui a su pacifier le pays en dégageant le politique de la sphère religieuse. L'affirmation sans retenue d'une obédience queconque ouvre imprudemment la voie aux conflits confessionnels, dont le déferlement ruinerait l'esprit même de la République. Le Bien Public est par définition au delà des intérêts privés, des affiliations de parti ou de confessions, il garantit la souveraineté, vise la sécurité générale et la prospérité. Il n'a d'identité que politique.

On ne saurait tolérer qu'un tel dise qu'il est chrétien, juif ou musulman au premier chef, Français en second, car de ce fait il rompt le pacte social, faisant passer le particulier avant le général. Pourquoi ne dirait-il pas qu'il est d'abord périgourdin, ou asthmatique, footballeur ou musicien ? Toutes ces qualifications sont honorables en soi, mais pourquoi les revendiquer comme des marqueurs d'identité ? Chacun pourra y aller de sa petite particularité subjective,  se cramponner à sa fantaisie privée, afficher ses colifichets comme on fait d'un percing ou d'un tatouage, la belle affaire !

Il se trouve que je suis Français pour être né en France de mère française : c'est un hasard, si on veut, mais il se trouve que par un acte réfléchi j'assume cette appartenance, et m'y sens, pour l'heure, à l'aise, de trouver dans cette république, à défaut de la perfection, une condition politique et culturelle vivable. Est-ce une identité? Oui, si par là on entend un accord rationnel, une convenance raisonnable, une adhésion aux principes fondamentaux. Si tel n'était plus le cas il ne me resterait qu'à m'incliner, ou à parir. Ce n'est là qu'une identité politique, et je la respecte, mais rien de plus. Elle ne définit pas mon être privé, lequel ignore en fait toute identité, et religieuse, et culturelle, et d'opinion, et d'affiliation. 

"Qui es-tu ?" demande l'Empereur à Bodhidharma.

"Je ne sais pas ".

Tout mon effort, au long des ans, a consisté à me défaire de mes appartenances, lesquelles nous collent à la peau, font peau, font corps, moelle et os, jusqu'à déterminer nos pensées, que nous croyons nôtres de ce qu'elles surgissent d'elles-mêmes, en nous, comme la sueur ou la salive. Il faut un travail colossal pour démêler le propre de l'acquis, quand l'acquis transforme le propre, le façonne, lui donne forme. Le propre n'est pas ce qu'on était au départ, qui n'est presque rien, mais la façon qui fut la nôtre de retravailler l'acquis. On le voit bien par la langue : la langue est acquise, mais notre façon de nous en servir, de la refaçonner et de l'enrichir est notre oeuvre propre, inassimilable à nulle autre. Cela ne constitue pas une identité, laquelle n'est que comparative et différentielle, mais une singularité. Voyez la feuille : la feuille n'a nulle identité, c'est nous qui lui attribuons un être fantomatique de feuille dont elle se passe parfaitement, mais chaque feuille développe un mode singulier de croissance et de décroissance, un événement unique et non duplicable. C'est en ce sens que j'entends la singularité, à jamais inqualifiable, inconnaissable, imprédictible - étrangère à tout concept.

Héraclite écrit : "nous sommes et nous ne sommes pas". C'est que le terme d'être, dont nous faisons le fétiche phallique de l'identité, objet et cause de la convoitise universelle, ne convient nullement. Il ne fait que masquer ce fait peu remarqué : à vouloir définir quoi que ce soit et qui que ce soit, on ne fait que remplacer un mot par un autre, dans une ronde sans fin, à l'écart de la chose. Je n'ai pas d'identité - hors la convention politique à la quelle je souscris par ce que je ne puis faire autrement - pour tout le reste je ne vois que des processus évolutifs, des transformations, des relations insondables, des énigmes - pragmata - pour lesquels, à défaut de mieux, mais en sachant que ce n'est qu'une approximation - j'utilise à dessein le terme de "singularité".