Depuis Platon, l'opinion (doxa) a mauvaise presse. N'est-elle pas la marque d'un esprit crédule, empressé à recevoir en sa créance tous les préjugés d'une caste, d'une époque, d'un courant d'idées majoritaire, d'une mode? Creuset de la servilité politique, de la niaiserie iodéologique, il importerra au philosophe de dégonfler les certitudes, les jugements invérifiés, les a priori, de dénoncer la paresse, de dépister les intérêts inavouables, les dessous obscurs ou fallacieux de la croyance. Toute la tradition emboîtera pas, et ce sera à qui fera le procès le plus sévère, le plus impitoyable de cette malheureuse opinion, mère supposée de tous les vices, complice des dictatures, maîtresse d'illusion et de fausseté. "Sapere aude" dira Kant qui condamne dans l'homme la propension à la paresse et à la lâcheté, y opposant le courage intellectuel des Lumières, la résolution philosophique de penser selon le vrai. Toute cette argumentation contre les méfaits supposés de l'opinion tient dans la mesure où il est possible, en contrepoint, de fonder, "en réalité", un discours de vérité, une "epistèmé", un savoir qui résiste à toutes les suspicions.

Je remarquerai que Platon lui-même, peu suspect de donner dans le subjectivisme et le relativisme, amende sur le tard cette opposition tranchée entre opinion et science, s'interrogeant sur la possibilité de créer une science véritable, sûre et incontestable : que valent, au final, nos spéculations sur l'Etre, l'Intelligible, les Idées si nous ne pouvons pas en déterminer une assise assurée, une vérification définitive? Et c'est ainsi qu'il en viendra à distinguer trois modes du connaître : la science, l'opinion vraie et l'opinion fausse, confessant qu'à défaut de science certaine il nous faudra bien nous contenter de l'opinion, le travail se bornant en somme à écarter l'opinion fausse. Encore faudra-t-il disposer d'un outil efficace pour trancher dans le vif, séparer le vrai du faux.

C'est le mérite du courant sceptique, de Démocrite à Pyrrhon, puis de Montaigne, d'établir l'impossibilté d'un savoir vrai. "Connaître en réalité comment chaque chose est faite se situe dans l'impasse". Et Montaigne : "Nous n'avons aucune communication à l'être". Voilà qui est clair : nous en sommes réduits à l'opinion, avec la difficulté supplémentaire de n'avoir aucun critère définitif pour séparer le vrai du faux.

"Pensez-vous vraiment que Platon ait cru à ses Idées, Epicure à ses Atomes, et Pythagore à ses Nombres?" demande Montaigne, dans un de ces traits sceptiques dont il avait le secret. La philosophie, "cette poésie sophistiquée" ne peut faire autre chose que de concevoir des hypothèses.

Opposer epistèmé (la science sûre) à doxa (l'opinion) est un lieu commun dont il importe de démonter le fondement. Qui est celui qui pose cette opposition? Pour quelle raison? Avec quelle intention? Quel bénéfice? Analyse symptomatologique : de quoi cette prétention exorbitante est-elle le symptôme? Pourquoi cette volonté du vrai, si ce n'est, précisément, que le vrai est un besoin, cachant une indisposition douloureuse à l'égard de l'incertitude, une souffrance éprouvée devant le tableau consternant de l'incertitude universelle. C'est ainsi que Descartes s'obsède à se libérer de l'incertitude des savoirs scolastiques et historiques, découvrant enfin, dans les mathématiques un modèle de vérité indiscutable, rêvant de construire une science universelle, et s'en référant à Dieu, vérace par essence, pour garantir la vérité des lois de la nature. On peut voir dans la volonté du vrai le symptôme d'une angoisse : je ne peux vivre sans m'entourer de garanties, sans fonder mon existence sur un Autre métaphysique, sans la certitude du Sens.

A vrai dire ce symptôme qualifie la métaphysique en général : lutter contre la dispersion intolérable des choses, contre le hasard, contre l'impermanence, le "devenir-fou" du monde sensible, l'émiettement des savoirs, bref l'incertitude sous toutes ses formes. C'est ainsi que l'on peut, par delà l'analyse symptomatologique, décrire un type : une idiosyncrasie du métaphysicien, de l'homme de la connaissance, de l'optimiste du savoir, croyant profane aux prérequis religieux. Un théologien déguisé.

Combien plus noble un Héraclite, qui, contemplant le devenir sans but, l'impermanence et la coulée universelles, en fait sa source de ravissement, la jouissance d'une mâle allégresse : "Polemos est le père de toutes choses, de toutes choses le roi". Royauté de l'Aïon, permanence de l'impermanence, gratuité d'un monde sans justification, sans rédemption. A vrai dire l'idée même d'une rédemption implique une malédiction, une condamnation préalables du monde, toutes choses absolument étrangères aux penseurs dits antésocratiques, précisément avant que le germe malsain de la métaphysique n'ait perpétré ses ravages.

A l'opposition classique entre opinion vraie et opinion fausse il faut substituer l'opposition entre le noble et le non-noble. (Ne disons pas l'ignoble, car nous ne voulons pas nous salir en procédant comme nos adversaires). Le noble est cette attitude de base qui nous fait nous réjouir de la diversité des choses, de leur beauté énigmatique, de leur incompréhensible naissance et nature, jouissant de notre gaie ignorance, portant cette ignorance au rang de vertu. "Ejouissance constante" disait Montaigne. Pourquoi s'obstiner à chercher la cause des causes, le fondement des fondements, la raison de la raison dans un tourbillon psychotique de répétition creuse, si la nature ne cesse de donner et de nous émouvoir, si nous apprenons à habiter poétiquement la terre, et si du hasard même nous éxpérimentons la saveur.

Sapere aude. Retraduisons. Ose goûter! Avant de désigner le savoir, sapere désigne la saveur. "Sapore" disent les Italiens, sapore di mare, sapore di tutte le belle cose!