La vie sociale nous condamne au semblant, à la posture, et à l'imposture, ce redoublement histrionique de la posture. Vouloir vivre en vérité relève d'une sorte de psychose blanche, nous exposant au dénuement extrême, et finalement au vide catastrophique. Diogène le Chien fit le pari de la véracité, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'il se glissait je ne sais quelle affectation jouissive dans ses provocations, ses aboiements et ses pitreries de scandale. Voulant le vrai, ne se réclamant que du vrai, et en face d'Alexandre lui-même, il se raidit dans une posture de démonstration, qui jette sur sa pratique un soupçon fâcheux : si même lui, le plus vérace et le plus authentique, n'échappe pas à la posture, il faut bien en conclure que la non-posture est éthiquement intenable. Nul ne peut vivre totalement nu, et le dénuement est encore un voile. Seul le dieu pourrait s'exposer, mais il s'en garde bien, plus sage que les mortels, plus tranquillement et sereinement identique à soi, n'ayant nul besoin ou désir d'affirmer quoi que ce soit : "Le dieu seul est sage". Il faut en conclure que la posture est une condition indépassable de la vie humaine, et la nudité une impossibilité.

Pour autant gardons-nous, en tant que philosophes, de jeter le bébé avec l'eau du bain. La vérité reste notre horizon de pensée, notre exigence éthique fondamentale. De la vérité noius faisons notre maîtresse, notre hétaïre sacrée, mais en privé, par devers nous, dans ce dialogue intime, ininterrompu où nous exerçons notre corps et notre esprit. Nous en tirons notre jouissance à nous, secrète, incommunicable, merveilleuse et fatale. Qui pourrait nous comprendre, hors quelques compagnons de route, aussi passionnés et psychotiques que nous mêmes? La vérité ne s'exposera pas, elle fleurira dans notre intériorité, ou, dans le meilleur des cas, en un beau Jardin de l'amitié, où les défunts immortels de la pensée côtoient les amis charnels. "Inter se" (entre soi, entre proches) disait Lucrèce. Hors de ce lieu commence le jeu social de la posture.

Il en résulte que toute prise de position publique est substantiellement fallacieuse, controuvée, sujette à caution. Quoi que je dise on me soupçonnera de jouer, de feindre, de tergiverser, de louvoyer, de ratiociner, de faire le malin, le pitre ou le  sophiste. Avec raison d'ailleurs, si tout acte de parole est gangrainé d'office par la convention linguistique, livrée à l'interprétation subjective, à la parodie, au rétrécissement, à la mauvaise foi. Nul ne peut forcer un tiers à entendre ce qui se dit, et se voudrait-on absolument sincère et vérace que pour autant rien n'oblige l'auditeur à se mettre en position d'entendre. Ajoutez-y les inévitables ratages de la parole, les approximations, les ambiguités, les hésitations et vous aurez une triste fricassée, sans saveur, quasi indigeste. On comprend pourquoi les philosophes préfèrent l'écrit à la parole. Au moins la pensée se donne-t-elle un temps de maturation, et les conditions de la juste expression. Parler en public relève de l'héroïsme.

Souvent je suis tenté d'envoyer au diable tout projet d'intervention publique et de me cantonner dans le Jardin des Muses, comme fit Montaigne. Mais il se trouve aussi quelques esprits pour me signaler que mes prises de position ont quelque intérêt. Et je reviens à la charge, sollicité par mon démon interne, qui ne me laisse pas en repos. Illusion de vérité sans doute. Car au fond je ne suis pas dupe, et je me réserve mon arrière-cour, où je puis me restaurer, et m'ébattre en toute liberté. C'est une étrange façon de vivre, qui ne se contente totalement ni d'une solution ni de l'autre ; aussi suis-je assis entre deux chaises, ou, plus exactement, ni assis ni debout.

Il faut le dire tout net. Philosopher c'est revendiquer une non-posture fondamentale, sans lieu assigné, ni temps assigné. A-Topie, et A-Chronie. Le Topos (le lieu) du philosophe n'est absolument ni dans la cité, ni dans le Jardin, ni en lui-même, mais en tous ces leux successivement sans y être tout à fait : en dernier ressort le seul Topos vrai est l'inconcevable Physis. C'est là une nouvelle intrerprétation de la mort flamboyante d'Empédocle se jetant dans les flammes de l'Etna. Ayant essayé toutes les postures imaginables il vote pour l'unité sans écart entre l'humain et le divin, consommant la réunification absolue dans le cratère. J'y vois, non une incitation au suicide philosophique (encore que je ne le condamne nullement), mais le parfait symbole de la vie supérieure qui unifie sur le même plan la vie physique et la mort physique. "Vie et mort, une seule et même chose" dirait Héraclite. A-Topos : il n'y a aucun lieu philosophiquement vrai, hormis le Tout. A-Chronie : il n'y a aucun temps philosophiquement vrai, hormis l'Aïon, l'éternité. "Le vrai philosophe ne sera d'aucun temps et d'aucun lieu" - mais comme il faut bien vivre, vivons ici et maintenant, et découvrons le plus vite possible que dans le temps (Chronos) se donne l'Aïon (l'Eternité) , et que dans l'Ici se donne le Tout : l'éternité dans le creux de la main, et le Tout dans la partie. Nous ne sommes pas moins  ici qu'ailleurs et maintenant que hier ou demain.

"Le chemin qui monte, le chemin qui descend, un seul et même chemin". L'A-topie est une position paradoxale de non-position dans la position, ou de position dans la non-position. L'A-Chronie est une position paradoxale dans le temps, qui est non-temps et temps. "Nous sommes et nous ne sommes pas" : dans le temps et hors-temps, en un lieu et hors-lieu.

Le philosophe, et le poète bien sûr, sont sous le feu du ciel. Aussi savent-ils ce qu'il en est de l'orage, et de l'accalmie, de l'océan immense et du minuscule jardin des Muses. L'Eclair, instant insaisissable, fracture du Tout qui nous relie au Tout.