SUR LES "REVERIES DU PROMENEUR SOLITAIRES"
A nouveau je relis "Les rêveries du promeneur solitaire" de Jean-Jacques Rousseau. Et à nouveau je m'étonne : je veux bien qu'il y ait, comme disent les commentateurs, de la poésie, du romanesque, voire du romantique, mais j'y vois quant à moi, avant toutes choses, la confession d'un homme malheureux qui se joue la comédie du bonheur. Bonheur rêvé, inaccessible, purement imaginaire, que démentent abondamment les lamentations, les chagrins bien réels, les terreurs, les obsessions du "complot" que ses anciens amis auraient fomenté contre lui. Rien chez cet homme blessé n'évoque sérieusement la sérénité, l'"ataraxie", la paix de l'âme.
Le livre présente une alternance remarquable d'états relativement sereins (avec la réserve faite plus haut) où l'auteur tâche à se vouloir serein, et d'états d'angoisse, de frayeur, d'agitation où prédomine le sentiment de persécution. Si par chance un relatif soulagement est offert par le spectacle de la nature, ou l'activité botanique, cette humeur ne dure jamais, et il suffit d'une broutille pour la faire chavirer dans la dépression. Une idée du bonheur, construite à force d'autopersuasion, renforcée par des références stoïciennes ou chrétiennes, que vaut-elle face à la débâcle, bien réelle celle-là, qui annonce la ruine imminente ?
La rédaction de l'ouvrage s'étend sur deux années. Rousseau écrit de ci de là une "promenade", s'interrompt, recommence. Quel est son état d'esprit pendant la période qui sépare deux "promenades" ? Nous ne le savons pas. Le fait est qu'en dépit de sa résolution de ne plus écrire, il y revient, mais de manière sporadique. Et la mort emporte Rousseau avant qu'il ait pu achever son oeuvre. Le caractère discontinu de l'ouvrage, et son inachèvement même, contribuent puissamment à en signaler la singularité.
Les oeuvres inachevées possèdent, quand elles sont le fait d'esprits éminents, un charme particulier. Songez aux "Pensées" de Pascal, aux "Hymnes" de Hölderlin, à la "Symphonie inachevée" de Schubert, à la "Transvaluation de toutes les valeurs" de Nietzsche. On se laisse rêver, on imagine de nouvelles images, de nouvelles possibilités. Rien de plus excitant, et rien de plus dérisoire. On ne saura jamais quelle fut la véritable intention de l'auteur, ni la vraie vérité qui l'aura fait écrire.
Bien des choses, chez Rousseau, m'agacent et me navrent. Au premier chef sa mauvaise foi. Il se fait fort d'exhiber et de clamer la vérité, et du même mouvement il la voile dans de pénibles ratiocinations qui ne trompent personne. Il nous joue un personnage de prophète et de redresseur de torts, ce qui l'oblige à des contorsions ridicules, l'exposant à la réprobation universelle. Il se fait la victime de son propre personnage, alors qu'il aurait suffi de dire les choses sans affectation de moralité. Qui se dit pur provoque l'impur. Ou comme dit Pascal, "qui fait l'ange fait la bête". Mais tout cela est bien connu. Je ne me range pas au nombre des détracteurs de Rousseau. Dans les "Rêveries" je retrouve un homme attachant et sensible, et sous le masque grimaçant du prophète déchu, je perçois très souvent une mélodie discrète et pleine de charme qui me fait longtemps rêver.