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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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12 juin 2021

PATHOGRAPHIE MELANCOLIQUE : Jean-Jacques Rousseau

 

Jean-Jacques Rousseau écrit : "Je suis né mourant". Qu'est-ce à dire ? Naissant il se mourait. Après tout qu'est-ce que vivre sinon entamer une courbe qui mène inéluctablement au décès ? Ou alors cela pourrait signifier que cet enfant qui naît ne comprend rien à ce qui lui arrive, jeté brutalement dans l'inconnu. Quelque chose reste en arrière - une sorte de double fantomal - et c'est coupé en deux que le sujet titubera de par le monde, avec le sentiment d'un manque viscéral que rien ne comblera jamais. On sait que la mère de Jean-Jacques mourut en couches. Voilà liées à jamais la vie de l'un et la mort de l'autre, l'autre posant son ombre noire, accompagnant partout, dévitalisant les expériences du premier. 

"Ce qui est mort ne saurait mourir" - cette phrase pourrait donner la formule de la mélancolie. Né mourant, vivant mourant, comment le mélancolique, grand raisonneur, n'en conclurait-il pas, qu'étant déjà mort, par essence pourrait-il dire, il ne saurait mourir, que le décès n'est qu'une parodie destinée à fixer définitivement le statut d'immortalité qu'il a gagné par sa douleur. Ceci expliquerait en partie les "délires" du mélancolique, sa grandiloquence, son sentiment mégalomaniaque - et ses terribles chutes dépressives où pour de bon il se sent mort.

Dans "l'homme de génie et la mélancolie" le pseudo-Aristote se demande pourquoi tant de génies, dans l'art, la science de l'Etat, la philosophie, sont peu ou prou mélancoliques. Mais par "mélancolie" les Anciens ne désignent pas, comme font les modernes, une disposition triste, accablée, mortifère, mais le complexe alternatif du haut et du bas, de l'euthymie et de l'athymie - nous dirions de l'hypomanie et de la dépression, formant ce qu'on appelle la maladie maniaco-dépressive, ou bipolaire. Mais quel rapport avec le génie ? Peut-être n'y en a-t-il aucun, ou alors on peut supposer que par l'expérience de ces extrêmes de la vie psychique, le sujet, confronté à l'énigme, approfondit sa connaissance bien au delà de ce que vivent et savent les autres hommes. Peut-être même faut-il un certain coefficient de pathologie pour faire un novateur dans le champ de la culture.

La chose est évidente dans le cas de Rousseau, qui fera toujours les délices du psychanalyste. Je veux bien qu'on en fasse un paranoïaque, en raison de son obsession du complot universel, mais j'ai le sentiment qu'il est d'abord fondamentalement mélancolique, dans le sens du Pseudo-Aristote, tantôt exalté jusqu'à l'illumination, tantôt totalement abattu. "Je ne connais pas d'homme meilleur que moi " et ailleurs "je suis nul". Les mélancoliques développent parfois de véritables délires de mégalomanie ("je suis le plus grand pécheur que la terre ait porté") ou de ruine, de culpabilité, de deuil ou de persécution. C'est par là que l'on peut confondre avec la paranoïa. 

Schopenhauer disait que toute philosophie est une "pathographie", une sorte de confession intime à vocation universelle, une transposition du subjectif à l'objectif,  où l'on peut lire,  entre les éclats de rire et les effusions, la profonde douleur de l'auteur. Sonder la pathographie d'un philosophe ou d'un artiste ne me détourne en  rien ni de l'auteur ni de son oeuvre, tout au contraire : c'est par là que l'auteur est un homme, qu'il s'enracine dans le réel, qu'il témoigne pour nous de la condition humaine. Il est passionnant de chercher à voir comment, à partir de sa souffrance, il crée quelque chose qui n'existait pas encore, et qui désormais est le bien commun, où chacun peut puiser pour connaître et se former.

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