REVERIES d'un JARDINIER : Journal Insolite
A voir les entassements de nos mégapoles, leur monstrueuse prolifération, je suis saisi d'une infinie tristesse. Qui donc peut humainement vivre dans ces amoncellements anarchiques sans y perdre son âme ? Quelque chose, en moi, de très ancien, une sorte de résistance paléolithique s'offusque, s'insurge contre "cela", le vomit comme l'incarnation du monstrueux.
Je n'aime pas les grandes villes, le gigantisme, la démesure. Je suis resté quelque part au fond de moi un homme de la terre proche et sensible, un Cheyenne, un aborigène, un jardinier, un viticulteur. Un homme de village. Je sais bien que la haute culture se fait dans les villes, mais des villes moyennes, comme l'Athènes ou l'Alexandrie antiques, où l'homme peut connaître l'homme, le rencontrer comme un proche, lui parler, attendre de sa conversation de la lumière, s'engager avec lui dans une rencontre. Le village est trop petit, la mégapole trop grande. Il faut une ville où se préserve la qualité du village, mais avec l'ouverture spirituelle que seule apporte la ville. Vivre le village dans la ville : urbanité, civilité, civilisation. Il existe heureusement dans certaines grandes villes comme Paris des îlots de culture, petits jardins urbains, où l'on trouve tout le nécessaire, qui fait la qualité, et le plaisir de surcroît. C'est de la sorte que j'entends vivre ici, comme j'ai toujours fait.
Ici, comme précédemment, je vis plus dans mon quartier que dans l'agglomération, fort modeste au demeurant. Rectangle approximatif : le château et ses dépendances, la ville vieille, le boulevard qui ouvre la vue sur les collines, et tout au fond sur la prestigieuse muraille des Pyrénées, le jardin et le palais Beaumont, quelques rues fleuries bordées de résidences "anglaises", le tour est vite fait. Ce qui fait le charme exceptionnel de ce quartier c'est la proximité immédiate, miraculeuse de la verdure, l'ouverture sur les collines, l'échappée vers les montagnes, l'immensité du ciel. Ville et nature côte à côte. C'est cela qui est rare.
D'aucuns me raillent de mon existence monotone, répétitive, bornée. Jeune, je me flattais de beaucoup voyager, mais j'ai découvert très vite que le réel est partout le même, et qu'au delà de quelques différences de surface, dont le charme s'use fort vite, on rencontre en somme toujours le même. Autant rester chez soi. Mes voyages sont tout intérieurs, de la plus grande densité. Je m'en satisfais, j'en nourris mes écrits. Et s'il m'arrive parfois de m'ennuyer, j'apprécierai d'autant la conversation d'un ami. Jardin de ville, jardin du coeur.
Si demain j'héritais soudainement d'une certaine fortune je m'empresserais d'acheter une demeure dans un grand parc, en bordure de ville, pour y établir un nouveau jardin philosophique, lieu de méditation végétale, de promenade ombreuse sous les arbres, auprès d'une source vive, lieu de festivité physique et culturelle, avec des ateliers de peinture, de sculpture, de relaxation, d'arts orientaux, de cinéma, de philothérapie, et bien entendu des cours, des conférences, des café-philo, toute une université ouverte sur le monde, mais avant tout un "asile" - au sens noble - une "abbaye de Thélème", une oasis de recherche et de trouvaille, hors de toute obédience externe, pour esprits libres, pour amis de la philosophie, de la poésie et de la connaissance. Lieu atopique, si l'on entend par là une ouverture maximale, une aptitude au voyage de pensée, à travers tous les continents, toutes les époques, toutes les tentatives avortées de la pensée. C'est un rêve, mais d'une certaine manière ce rêve est bien réel, puisque je vis en esprit dans cette perspective là, et qu'il suffirait d'un peu de chance, ou d'un mécène, pour lui donner forme concrète. Mon jardin est intérieur, virtuel, mais il commande la pratique effective, selon la modalité du souhaitable. Et qui sait ? Un autre aura peut-être un jour le désir pressant, et les moyens de l'inscrire dans la réalité.
Pour l'heure je butine mon jardinet de balcon, les yeux grands ouverts sur la chaîne des Pyrénées, je salue chaque matin les arêtes des Gabizos, mon Olympe à moi, inaccessible et divin, je hume de ci de là quelques textes inépuisables, j'écris quand la Muse me visite, et pour le reste je fais de mon mieux pour rencontrer ceux que la philosophie intéresse, les interpeller dans leur conscience, pour une meilleure vie.