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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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3 septembre 2026

LE FABULEUX VOYAGE de PYRRHON en Asie Chap XIII et suite

                                                                     XIII

                                                                  EPHESE

 

Au Granique Alexandre avait écrasé l'armée perse venue à sa rencontre et qui était pourtant très supérieure en nombres. A la tête de sa cavalerie d'élite il avait contourné le flanc gauche bataillon perse, puis, se rabattant brusquement, il s'enfonçait dans l'aile, la fendait en deux, s'ouvrant une voie de fureur et de sang, galopait comme un forcené en direction du centre ennemi, lequel, se voyant débordé de toutes parts, fléchit, cavaliers, fantassins, généraux, tout reflua soudain, rompit et se défit dans une débandade généralisée. Cette victoire gagnée de haute lutte provoqua un grand retentissement dans le monde grec et dans l'empire perse. Il fallait s'y résoudre : Alexandre n'était plus "le petit garnement de Macédoine" mais le stratège redoutable d'une redoutable armée.

Alexandre partit pour Ephèse où régnait le chaos. Démocrates et aristocrates s’y livraient une guerre sans merci pour le pouvoir. Le roi prit rapidement la mesure de la situation et dépêcha une cohorte de fantassins pour mettre fin au conflit. Précédée de la terrible renommée d’Alexandre – n’avait il pas fait exécuter tous les hommes après la prise de Thèbes , et réduit le reste de la population en esclavage ? – la cohorte fit merveille. Le roi fut reconnu sur l’heure comme Souverain, la paix revint, et le commerce put reprendre. Dorénavant le pouvoir était démocratique, sous la houlette d’un général macédonien.

Je me tenais très loin des combats, fréquentant assidûment le petit cercle de philosophes qui avaient la faveur d’Alexandre. Il était notoire que le roi avait suivi quatre ans durant les cours d’Aristote et se montrait très friand de philosophie et de poésie. Quand il pouvait il venait discuter avec nous de questions diverses, toujours très au fait des connaissances scientifiques. Son livre de chevet était l’Iliade, dont Anaxarque lui avait offert une édition rare et précieuse. Outre Anaxarque qui avait la préférence du roi, il y avait Onésicrite, un cynique disciple de Diogène, et Callisthène, neveu et admirateur d’Aristote. Et puis il y avait moi, excusez du peu, mais j’étais si fervent, si vif, si curieux de tout, que nul n’aurait songé à me chasser du groupe. Pour l’heure j’observais surtout, et parlais peu. J’étais encore inculte et grossier, mais j’avais l’intelligence vive et caustique, et j’apprenais très vite. Lorsqu’il m’arrivait d’interrompre les débats c’était toujours pour proposer une solution inédite. Au fond j’étais plus avancé qu’il n’ y paraissait. Au bout de quelques mois je me sentis pleinement leur égal, mais je m’abstenais encore de le leur faire savoir.

Alexandre aimait les festivités. Pour célébrer la prise de la ville il annonça une soirée de poésie, de danse et de musique, sans parler du vin qui toujours coulait à flots et inspîrait les pires débauches. C’est alors qu’Anaxarque m’enjoignit d’écrire un long poème en hexamètres dactyliques (le vers d’Homère!) que je pourrai dire à haute et intelligible voix devant l’assemblée .

Fichtre ! Ah Anaxarque ! Par Zeus ! Tu me jetais dans les flammes de l’enfer!Je n’étais pas un poète, je n’avais jamais écrit le moindre poème. Anaxarque me représenta que je tenais là une extraordinaire occasion de briller en cour, de me faire remarquer par le roi, qui décidait de tout. Je passais des heures horribles à me creuser la cervelle, mais rien ne venait, rien qui eût du caractère, de la spontanéité, de la force et de la grâce

C’est alors que j’eus l’idée , la bonne idée. Je décidai de m’informer au plus vite sur les années de formation de roi, sur sa famille, sur l’éducation qu’il avait reçue, sur ses idées et ses projets. Je repensai aussi à ce que j’avais appris à Troie, cette orgueilleuse manie de se considérer comme l’Achille des temps présents, de ces projets insensés de guerre ouverte contre Darius. Plus je me concentrais mieux je voyais : il ne suffisait pas de louer le héros du Granique, le stratège, l’homme politique. Il y avait autre chose en Alexandre qui le séparait de tous les autres hommes de son temps, c’était je le voyais à présent, un projet colossal : par de là la conquête de la Perse et de la défaite de Darius il rêvait de créer un empire universel, de faire cohabiter Grecs et Perses dans le même Etat, la même culture une et universelle, non pas un Etat vassal aux mains des Grecs, mais une structure absolument originale réalisant une véritable coexistence pacifique, riche d’idées nouvelles, d’institutions nouvelles, s’étendant jusqu’aux limites du monde habité. Se souvenait il de ce prédécesseur, cet olibrius de Diogène, original, insupportable qu’il avait rencontré un jour à Athènes qui voulait instaurer une république des hommes libres, des « cosmopolitai » - citoyens du monde ?

Je ne me souviens pas très bien des vers de mon poème, qui était fort long, très rythmé, large et ample à la manière d’Homère, mais voici à peu près les premiers vers :

Toi maître de la Grèce, de Macédoine et des rives égéennes,

Toi Alexandre le grand, nouvel Achille aux pieds légers

Toi qui franchis la mer insidieuse et muette

Ce n’est pas un empire guerrier que tu veux conquérir,

C’est l’âme de ces peuples des deux côtés de la mer

Que tu veux tenir unis dans tes mains souveraines

Sous l’autorité d’un seul, le Zeus omnipotent

Qu’on l’appelle Mazda ou Brahma, ou comme on voudra,

Des noms divers pour des peuples divers sous le soleil

Pour une seule souveraineté, éternelle et bienfaisante ».


 

Je n’éprouve aucune joie à évoquer cet épisode de ma vie, plutôt de la honte pour ce jeune que j’étais alors, épris de gloire qui faisait le savant devant le prince.

A ma grande surprise le roi apprécia fort mon poème, riant de plaisir, tapant des mains, frappant le sol, heureux comme un enfant.

« Qui donc est tu jeune homme, si bien doué et déjà poète parmi les plus grands ?

Je m’appelle Pyrrhon, sire, je viens d’Elis et je te demande de bien vouloir t ‘accompagner et te suivre, de marcher avec toi jusqu’au bout du monde !

« Bien volontiers ? Et que fais tu en dehors de la poésie ? Viens tu combattre dans mon armée ?

« Non, sire. Je ne suis pas un combattant, je n’entends rien au maniement des armes. Je suis apprenti philosophe auprès de ton ami, Anaxarque.

« Disciple d’Anaxarque ! Par Zeus je ne savais pas que ce drôle avait des disciples. Il a bien de la chance, Anaxarque ! Soit Ton poème vaut bien une récompense. Tu passeras auprès de mon secrétaire qui te donnera une bourse. Je vois bien que tu ne figures pas au rang des fortunés de la terre ? Ce don te permettra de faire face à l’avenir !

Quand je passai au bureau du secrétaire j’eus la surprise de ma vie. Le cadeau du roi était considérable et me permettrait de vivre à l’aise pendant plusieurs années.

 

 

                                                            XIV

                                                          QU'EST CE QU'UN HOMME LIBRE ?

 

De fait j’avais quelques idées pour l’immédiat. Je me rendis dans le quartier des esclaves et vis, dans une espèce d’enclos pour bêtes sauvages capturées, une dizaine de pauvres bougres faméliques, loqueteux et haillonneux, dénutris, assoiffés qui se blottissaient douloureuse dans le coin le plus obscur de la pièce pour jouir d’un peu d’ombres. Ce tableau me révulsait, et je n’avais plus la fie rté d’être grec. Comment une telle cruauté était-elle possible ?

Je m’approchai du garde qui somnolait à la porte et je lui dis :

« Ces esclaves sont ils à vendre ?

« Oui, mais ce n’est pas le jour. Il faut attendre demain. Revenez demain en début de matinée. Vous aurez le choix.

« Et pour une belle pièce d’argent, bien luisante, sonnante et trébuchantes la porte pourrait elle s’ouvrir maintenant ? »

Voyez d’ici la scène. Le garde me regardait comme si j’étais un fou, puis contemplant la pièce magnifique 

« Bah, aujourd’hui ou demain ? De toute façon ce n’est que de la racaille !

Je me retins difficilement de lui flanquer mon poing dans la figure. Il fallait rester calme, agir intelligemment. Je lui remis la pièce qui disparut instantanément dans sa tunique.

« Une pièce pour toi, et une autre pour dédommager le propriétaire ».

La seconde pièce disparut aussi vite que la première.

« C’est entendu. Fais ton choix. Je rembourserai le propriétaire. »

Je me tournai vers le groupe des miséreux : 

« Qui parmi vous sait tenir une maison, faire la cuisine, je veux dire une cuisine de qualité ? »

Pas de réaction.

« Il me faudrait aussi un homme instruit qui sache lire et écrire, tenir un journal, compter, recevoir correctement les visiteurs ? »

Pas de réaction. Ces gens étaient abrutis de fatigue, de chaleur, de faim et de soif. Il fallait changer de stratégie.

« Celui ou celle qui acceptera de travailler pour moi sera payé comme un artisan, logé, nourri. Bien entendu je l’affranchirai, il sera un homme libre ».

J’imaginais aisément le ricanement du garde grommelant  dans mon dos : « seul un fou pouvait promettre de telles faveurs. Ce type devrait être emprisonné. C’est un danger public. » Bien entendu, serrant les deux pièces d’argent, il ne bougea d’un poil.

Mes propositions avaient réveillé quelques uns qui entendaient le grec. Je discutai avec les uns et les autres et finalement je choisis un homme pour le secrétariat et des affaires publiques et une jeune femme pour la sphère domestique. Il avaient l’air d’être un peu moins délabrés que les autres. ET justement, que ferais des autres ? Les laisser dans de telles conditions de captivité était, selon moi, ignoble, encore que les pratiques ordinaires n’y vissent rien de répréhensible. L’esclavage était une pratique universelle et nul ne songeait à la proscrire. C’était une fatalité qui condamnait la moitié de l’humanité à la misère, à l’humiliation et au désespoir

Je m’adressai au groupe des restants :

« Gardez courage ? J’interviendrai pour vous auprès des autorités. Je ne doute pas que vous serez bientôt délivrés.

Je repartis avec mes deux « «employés » qui se perdirent en éloges, en remerciements, en promesses de fidélité. Je laissai couler sans rien dire, et nous rentrâmes tous les trois sous ma tente. Je leur recommandai de se laver à grande eau, de manger et de boire, et de se reposer. Après quoi je m’étendis sur ma couche et m’endormis.

 


                                                                              XV

                                                           DESIR


Au réveil j’eus l’impression d’avoir sérieusement déliré. Ces événements – la diction du poème, la conversation avec Alexandre, sa très grande générosité, puis le quartier des esclaves, contraste abominable avec la splendeur de la cour royale, enfin ces deux serviteurs que j’avais libérés puis engagés à mon service – il y a des jours qui semblent renverser le cours ordinaire des choses, à se demander si le cours des choses relève d’une quelconque rationalité.

Après la collation matinale je m’adressai à mes deux serviteurs, qui, lavés, rincés, rasé, rafraîchis et souriants, ressemblaient enfin à des êtres humains.« 

« Je vous ai proposé une nouvelle vie. Vous serez très heureux à mon service si vous vous abstenez de voler, de mentir, de raconter ailleurs ce qui se passe ici. Je serai intransigeant. Si vous donnez satisfaction vous serez correctement payés. Dans tous les cas, que vous restiez ou que vous partiez, l’affranchissement vous est acquis. Si vous voulez partir, faites le vous êtes libres. Puisque vous commencez une nouvelle vie vous porterez de nouveaux noms, du moins dans vos relations avec moi. Vous n’êtes plus des esclaves vous êtes maintenant de libres serviteurs, rien de plus rien de moins . Toi, je t’appellerai Neocratès. Et toi Lydia. . Allez, commencez votre service . Que Zeus vous inspire ! »

L’avouerai je ? J’avais choisi deux personnes qui m'avaient semblé moins défraichis que les autres, qui tranchaient un peu sur le misérable aspect des autres esclaves. Ces deux là, bien rafraîchis, bien reposés, soudain me semblaient beaux. Leur belle prestance,  bien malgré moi, à présent me suggéraient des pensées voluptueuses. Mais, leur offrant le statut d'homme et de femme libres, je renonçais de fait à en jouir, comme beaucoup faisaient de leurs esclaves. Neocratès était un beau jeune homme d'origine grecque. Il parlait un dialecte de Béotie que je comprenais à peu près. C'était vraisemblablement un de ceux qui avaient échappé au massacre, longtemps rodé au hasard avant d'être rattrapé par la milice, et débarqué ici. Dans d'autres circonstances il aurait pu me plaire, car enfin je n'étais pas bégueule et comme beaucoup de Grecs ou de Macédoniens, à commencer par Alexandre, je pratiquais volontiers l'amour d'un homme si j'étais épris. Quant à Lydia, mettez la toute nue, je parie qu'une troupe entière de mâles flamberaient de désir à sa vue !

Après tant d'émotions contradictoires je tâchai de mettre un peu d'ordre dans mon esprit. Je voyais bien que la beauté, surtout des corps jeunes, me troublait profondément. - de désir bien sûr, puissant et difficile à contenir, mais aussi de nostalgie,  une nostalgie poignante, car je voyais bien que la beauté, vue, contemplée, désirée, est sur le champ une beauté perdue. Mettons que j'embrasse, que je caresse cette jeune beauté, qu'aurai je de plus une fois le désir satisfait ? Il en va ainsi de toutes les expériences érotiques : impatience, troubles, précipitation, décharge sombre, suivie d'une déception, parfois légère, parfois écrasante. En fait le désir ne résout rien, il vous fait sentir encore plus fort votre vide intérieur.

Je le savais de mieux en mieux. Mon désir n'était pas la gloire, la richesse, la puissance, pas même les plaisirs sensuels . Mon vrai désir, auquel je sacrifiais tout ce qui fait la joie de la vie, c'était la connaissance.  C'est à elle que je vouais ma jeunesse, toute l'énergie de mon âme. C'est pour elle que j'avais tout quitté, que je faisais ce voyage invraisemblable. Je n'avais aucun regret. Je suivais le chemin obscur de mon désir.


 

 

                                                               XVI

                                                             LE SAGE

 

Anaxarque était un robuste gaillard d'une cinquantaine d'années, planté solidement sur deux jambes musclées, ventre arrondi, torse ferme, épaules larges, menton carré, joues rosées, un visage de lutteur, avec  d'étranges yeux à demi cachés dans les orbites, ce qui lui donnait un air suspicieux, malicieux. Le corps exprimait une grand vigueur, une disposition athlétique à la fois altière et fraternelle, mais ces yeux étranges et le regard profond, inquisiteur, signalaient la prudence, la retenue, voire la méfiance. L'impression dominante qui se dégageait du personnage pouvait de traduire en une phrase : "A moi on ne la fait pas". Plus qu'une sentence caractérielle, elle exprimait un véritable style de vie, une éthique très personnelle.

D'avoir longuement observé le comportement des rois, des puissants, des gens du peuple, étudié les moeurs en usage en divers pays, d'Attique, de Macédoine, de Perse et d'Egypte, il avait de longtemps épuisé les habituelles illusions qui soutenaient l'ordre du monde tel qu'il allait. Le bonheur, la vertu, l'amour, le savoir et le pouvoir, il avait vu et compris leur puissance, et leur nocivité. Il ne croyait  rien ni personne, ne suivait que son  propre génie en toutes circonstances, quelles que fussent leurs conséquences. Il faisait ce qu'il disait et n'avait nul besoin de mentir, de tergiverser. A mes yeux c'était le Sage accompli, la plus belle fleur que pouvait engendrer le génie de la Grèce. Il était inutile de chercher à le tromper, il démasquait la faute et la renvoyait au menteur. C'était le specimen le plus accompli que j'ai rencontré au long de ma formation, et c'est auprès de lui que j'apprenais la sagesse.

Je m'interrogeais : comment un tel homme avait il pu être choisi comme conseiller par Alexandre ? Il était en tout l'antithèse d'Aristote qu'Alexandre avait suivi pendant quatre ans en Macédoine. J'en vins à penser que c'était là l'explication, qui d'ailleurs s'avéra exacte par la suite : Alexandre ne supportait plus la tutelle intellectuelle et politique, c'était un jeune loup qui découvrait sa propre puissance et qui ne tarderait pas à la retourner contre son maître.

D'après mes nombreux entretiens avec Anaxarque je voyais qu'il se situait expressément dans la lignée de Démocrite dont il m'avait vanté les ouvrages. Il retenait et approuvait sans réserve la théorie de l'univers infini, et conséquemment la pluralité des mondes. Il approuvait la thèse des atomes infinis en nombre dans le vide infini. Qu'est ce que le réel : "pas plus quelque chose que pas quelque chose". Il existe en effet les phénomènes, tous les phénomènes formés par la conjonction des atomes,  mais ils ne sont pas doués d'être, de substance ou de continuité, et ils retournent plus ou moins vite à l'indéterminé dont ils sont issus. A entendre Anaxarque développer ces thèses j'avais le sentiment exaltant d'assister moi-même à la naissance et à la destruction des mondes.

Je crois en revanche que Anaxarque a renforcé la dimension de scepticisme qui régnait chez Démocrite, lequel avait dit : nous ne savons pas  ce que sont les causalités à l'oeuvre dans l'univers : je sais que je ne sais pas.

De plus Démocrite disait : convention que le doux, convention que l'amer convention que le laid, que le beau, ou le juste - si bien qu'après cela il ne reste rien dont on puisse établir la nature en vérité. L'homme vit, non dans la connaissance du réel, mais dans une sorte de toile gigantesque, invisible, qui par le langage règle les échanges et donne à chacun l'illusion de vivre dans la réalité.

Philosopher c'est découvrir l'existence de cette toile, de la déchirer autant que possible, et ainsi de révéler l'en de ça du théâtre, non pas un Etre souverain et mystérieux, comme chez Platon et les idéalistes, mais l'oeuvre insondable du Hasard cosmique, à l'oeuvre en toutes choses : univers, mondes, métaux, végétation, animalité, humanité - sans exception possible !

Ni Etre, ni Non Etre, mais partout et en tout le mouvement infini, interminable, éternel. D'où la reprise de la fameuse sentence qui soutient l'hellénisme : "ou mallon", rien de trop - ni dans la connaissance, ni dans l'action. Et, dans la suite des intuitions lumineuses de Démocrite : rien n'est plus ceci que cela, rien ne prévaut dans l'absolu pour le sage émérite qui  a sondé la viduité du vide.

 

 

                                                                               XVII

                                                                           H2RACLITE

Anaxarque était un robuste gaillard d'une cinquantaine d'années, planté solidement sur deux jambes musclées, ventre arrondi, torse ferme, épaules larges, menton carré, joues rosées, un visage de lutteur, avec  d'étranges yeux à demi cachés dans les orbites, ce qui lui donnait un air suspicieux, malicieux. Le corps exprimait une grand vigueur, une disposition athlétique à la fois altière et fraternelle, mais ces yeux étranges et le regard profond, inquisiteur, signalaient la prudence, la retenue, voire la méfiance. L'impression dominante qui se dégageait du personnage pouvait de traduire en une phrase : "A moi on ne la fait pas". Plus qu'une sentence caractérielle, elle exprimait un véritable style de vie, une éthique très personnelle.

D'avoir longuement observé le comportement des rois, des puissants, des gens du peuple, étudié les moeurs en usage en divers pays, d'Attique, de Macédoine, de Perse et d'Egypte, il avait de longtemps épuisé les habituelles illusions qui soutenaient l'ordre du monde tel qu'il allait. Le bonheur, la vertu, l'amour, le savoir et le pouvoir, il avait vu et compris leur puissance, et leur nocivité. Il ne croyait  rien ni personne, ne suivait que son  propre génie en toutes circonstances, quelles que fussent leurs conséquences. Il faisait ce qu'il disait et n'avait nul besoin de mentir, de tergiverser. A mes yeux c'était le Sage accompli, la plus belle fleur que pouvait engendrer le génie de la Grèce. Il était inutile de chercher à le tromper, il démasquait la faute et la renvoyait au menteur. C'était le specimen le plus accompli que j'ai rencontré au long de ma formation, et c'est auprès de lui que j'apprenais la sagesse.

Je m'interrogeais : comment un tel homme avait il pu être choisi comme conseiller par Alexandre ? Il était en tout l'antithèse d'Aristote qu'Alexandre avait suivi pendant quatre ans en Macédoine. J'en vins à penser que c'était là l'explication, qui d'ailleurs s'avéra exacte par la suite : Alexandre ne supportait plus la tutelle intellectuelle et politique, c'était un jeune loup qui découvrait sa propre puissance et qui ne tarderait pas à la retourner contre son maître.

D'après mes nombreux entretiens avec Anaxarque je voyais qu'il se situait expressément dans la lignée de Démocrite dont il m'avait vanté les ouvrages. Il retenait et approuvait sans réserve la théorie de l'univers infini, et conséquemment la pluralité des mondes. Il approuvait la thèse des atomes infinis en nombre dans le vide infini. Qu'est ce que le réel : "pas plus quelque chose que pas quelque chose". Il existe en effet les phénomènes, tous les phénomènes formés par la conjonction des atomes,  mais ils ne sont pas doués d'être, de substance ou de continuité, et ils retournent plus ou moins vite à l'indéterminé dont ils sont issus. A entendre Anaxarque développer ces thèses j'avais le sentiment exaltant d'assister moi-même à la naissance et à la destruction des mondes.

Je crois en revanche que Anaxarque a renforcé la dimension de scepticisme qui régnait chez Démocrite, lequel avait dit : nous ne savons pas  ce que sont les causalités à l'oeuvre dans l'univers : je sais que je ne sais pas.

De plus Démocrite disait : convention que le doux, convention que l'amer convention que le laid, que le beau, ou le juste - si bien qu'après cela il ne reste rien dont on puisse établir la nature en vérité. L'homme vit, non dans la connaissance du réel, mais dans une sorte de toile gigantesque, invisible, qui par le langage règle les échanges et donne à chacun l'illusion de vivre dans la réalité.

Philosopher c'est découvrir l'existence de cette toile, de la déchirer autant que possible, et ainsi de révéler l'en de ça du théâtre, non pas un Etre souverain et mystérieux, comme chez Platon et les idéalistes, mais l'oeuvre insondable du Hasard cosmique, à l'oeuvre en toutes choses : univers, mondes, métaux, végétation, animalité, humanité - sans exception possible !

Ni Etre, ni Non Etre, mais partout et en tout le mouvement infini, interminable, éternel. D'où la reprise de la fameuse sentence qui soutient l'hellénisme : "ou mallon", rien de trop - ni dans la connaissance, ni dans l'action. Et, dans la suite des intuitions lumineuses de Démocrite : rien n'est plus ceci que cela, rien ne prévaut dans l'absolu pour le sage émérite qui  a sondé la viduité du vide.

 

                                                                              XVII

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 septembre 2026

Le fabuleux voyage de Pyrrhon en Asie NOTES AUX LECTEURS

Comme j'ai à peu près terminé le récit - la structure d'ensemble ne devrait pas changer - j'ai décidé de donner à voir le texte dans sa composition d'ensemble. Donc je vais reclasser les chapitres dans l'ordre pour vous offrir une lecture cohérente.

3 septembre 2026

Le fabuleux AVANT PROPOS

                                                              AVANT PROPOS

 

Il est des philosophes fort malmenés par l'Histoire dont les mânes augustes s'obstinent régulièrement à faire retour. Pyrrhon est de ceux là, inactuel à jamais. Pourtant sa parole généreuse pourrait aider plus d'un à s'orienter dans la pensée.

Comme Socrate et Bouddha il n'a rien écrit. Il voulait agir par le discours, éveiller, appeler à la vie libre. Mais il lui aura fallu de longues années de voyage pour accéder à la plénitude de sa pensée, à la spontanéité souveraine de sa conduite. C'est cet itinéraire que je voulais suivre en m'impliquant sans réserve dans les étapes de son itinéraire. Au lieu de l'observer du dehors comme ferait un historien, je me suis coulé, immergé dans le personnage, racontant du dedans à la première personne du singulier : pour comprendre Pyrrhon autant qu'il était possible j'écris depuis la place que j'imagine être la sienne. 

Pyrrhon n'ayant rien écrit il était impossible de lui attribuer un texte dont il serait l'auteur. J'ai donc imaginé un subterfuge qui n'est pas totalement invraisemblable. C'est Timon, personnage bien réel, disciple de Pyrrhon, qui demande et obtient le récit du voyage, et le transmet à la postérité.

Ce récit contient certainement beaucoup d'erreurs, peut-être des invraisemblances. Mais nous savons si peu de choses qu'il est permis de se risquer à inventer. En quoi cet ouvrage est aussi un roman. Pour ma défense je me réfèrerai à Pyrrhon lui même qui estimait que la philosophie est une sorte de récit, où l'on raconte les choses à défaut de les saisir.

3 septembre 2026

Le fabuleux voyage de Pyrrhon : Prélude

                                                                    PRELUDE

 

                                      "O vieillard, ô Pyrrhon, comment et d'où as tu trouvé moyen de te dépouiller

                                       De la servitude des opinions et de la vanité d'esprit des sophistes ?

                                       Comment et d'où as tu dénoué les liens de toute tromperie et de toute persuasion ?

                                       Tu ne t'es pas soucié de chercher à savoir quels sont les vents

                                       Qui dominent la Grèce, d'où vient chaque chose, et vers quoi elle va .

 

 

             Moi, Timon de Phlionte, je me flatte d'avoir été le seul, ou à peu près, qui ait pu rencontrer Pyrrhon                dans la dernière partie de sa vie, et d'avoir pu recueillir le récit vivant de son extraordinaire épopée.                J'avais passé plusieurs années auprès de lui dans ma jeunesse, je m'étais imprégné de son                                enseignement, puis je l'avais quitté pour courir le vaste monde comme il avait fait lui même. Mais à                présent qu'il était fort vieux, très difficile à débusquer dans les forêts où il aimait se réfugier, il me                    paraissait urgent de faire le voyage à Elis, sans doute pour une ultime rencontre. Lorsque je le vis                    enfin, après de longues recherches infructueuses, il était assis dans une jolie clairière où chantait un                ruisseau. Il semblait errer dans un rêve bienheureux, les yeux mi clos, le front serein,  tout le corps                   détendu, sans bouger d'un pouce. C'était un vieil homme, certes, mais la vigueur et l'énergie animaient tout son être. Je ma gardai bien de l'interrompre dans sa méditation, attendant patiemment qu'il revînt de lui même à la situation présente. Après un assez long moment de commune quiétude, il s'adressa à moi directement, d'une voix encore un peu pâteuse :

     - Ainsi donc tu as fini par me retrouver, mon cher Timon ! Après tant d'années ! Bien aise de te voir, même si au fond je ne recherche plus guère la compagnie. Mais je ferai volontiers exception pour toi, en souvenir de nos années de jeunesse !

     - Je te regarde, cher Pyrrhon, et je trouve que tu es singulièrement pareil à l'image que j'ai gardée de toi ! En tout cas j'ai immense plaisir à te voir, si gaillard, si vif, avec ce regard intelligent entre tous !

      -Bah Dis moi plutôt ce que tu es venu chercher ici - et que semble t-il tu n'as pas trouvé ?

     - C'est toi que je cherche, tu le sais bien, et nul autre. J'ai écouté tes enseignements, je les ai suivis fidèlement. Mais j'ai le sentiment, vois tu, qu'il manque quelque chose, et je ne sais pas ce que c'est. Je me suis convaincu que tu pourrais m'aider si tu acceptais de...

       - Taratata....Tu vas trop vite. Tu parles plus vite que tu ne réfléchis, comme je t'ai vu faire dans certains de tes écrits.

       - C'est vrai. J'ai déversé ma bile sur beaucoup de mauvais auteurs. Il est vrai qu'il y en a plus de mauvais que de bons, ce qui entretient l'inspiration !

       - Et sur moi, tu as déversé plus de bile, et plus noire encore ?

        - Pas du tout. Tu es le seul, je dis bien le seul que je vénère. Et c'est pour en savoir un peu plus que j'ai tenu à te rencontrer et à t'entendre comme la voix même de la Pythie !

         - Admettons ! Et à quel sujet veux tu consulter la Pythie ?

       - Sur les dieux par exemple.

 - La plupart croient aux dieux. Quelques uns n'y croient pas. De là un conflit d'autant plus ridicule que nul ne sait de quoi on dispute. La vraie question est : si nous n'avons aucun accès à la divinité pourquoi s'en préoccuper ? J'ai tendance à penser qu'en fait les dieux sont la personnification, la projection idéalisée de nos passions. Ensemble ils forment le tableau de l'âme humaine, comme la comédie ou la tragédie le font à leur manière. Les dieux sont des personnages de théâtre. Regarde Zeus : la passion du pouvoir. Aphrodite : le sexe, l'amour et la beauté.

    - Et Hadès ! Et que fais tu d'Hadès que tu as honoré comme Archiprêtre ? N'est ce pas là un choix contestable ? Je t'admire à tous égards Pyrrhon, mais je n'ai jamais bien compris pourquoi tu as accepté cette charge, toi qui te flattes de ne croire rien ni personne.

    - La ville d'Elis, la seule en Grèce à entretenir un temple d'Hadès, a fait preuve d'une grande sagacité. Hadès : la fascination de la mort, la peur et le désir de la mort. On ne peut pas aimer la mort, on veut l'écarter pour soi même, mais dans le même temps on l'inflige à ceux qui nous gênent. Vois Alexandre : combien de victimes de sa soif effrénée de puissance? Il est bien, comme il le prétend "le fils de Zeus" - et pourvoyeur d'Hadès ! Au bout du compte Hadès, c'est le temps, le "Maître-Temps" ! Mais pour en revenir à ta question j'ai accepté le rôle d'Archiprêtre parce qu'il me semblait possible de me rendre utile à mes concitoyens. D'apaiser plutôt que de morigéner. J'ai fait de mon mieux.

- Justement, certains te reprochent une fidélité sans faille à Alexandre que tu as accompagné tout au long de son expédition, pendant plus de quinze ans ! Serais tu un courtisan, comme Callisthène, Onésicrite ou Anaxarque ?

- Ce n'est pas Alexandre que je cherchais, c'était Anaxarque. J'ai rencontré Alexandre parce que je cherchais Anaxarque, et Anaxarque suivait Alexandre. Cela dit Alexandre est un formidable specimen, qui valait bien que je l'étudiasse ! C'était vraiment le type humain le plus passionnant, et le plus dangereux ! 

- Mais alors étais tu le disciple d'Anaxarque ? Et pourquoi Anaxarque ?

- Dès que j'ai rencontré Anaxarque je savais que je devais suivre Anaxarque. J'avais déjà quelques connaissances philosophiques quand j'ai rencontré Anaxarque, mais le bonhomme était si vivant , si caustique, si intelligent, si libre de propos et d'allure que j'ai immédiatement pensé  : voilà mon homme !

Je lui dois à peu près tout, et, pour commencer la philosophie de Démocrite à laquelle il m'a méthodiquement initié. Bien plus tard, en Inde, j 'ai rencontré ces extraordinaires Gymnosophistes qui m'ont ouvert les yeux sur une forme d'intériorité dont j'ignorais tout. C'est là que j'ai connu ma  deuxième révolution mentale. Je me suis séparé d'Anaxarque sur le plan de la pensée, mais je lui restais totalement fidèle quant au reste. L'amitié est chose précieuse, il faut la cultiver jusqu'au bout ! Mais après cette découverte phénoménale je n'avais plus de maître, j'étais fondamentalement seul parmi les hommes. Mais tout cela tu le savais déjà. Alors je répète ma question. Que veux tu ?

-Tu n'écris pas. Avec l'âge tu es de plus en plus silencieux. Je voudrais être ton scribe. Je voudrais que tu me fasses le récit  de ce voyage qui t' a mené au bout du monde, et plus encore la profonde transformation mentale et philosophique ,. Dis moi comment on devient Pyrrhon, le seul de son espèce, le seul véritable sage de notre temps. Raconte moi, je te prie, pour ma formation personnelle et pour l'édification des hommes !

Pyrrhon resta pensif. Il me semblait qu'il plongeait dans les profondeurs de son passé, hésitant, et finalement: :

-Tu m'as convaincu Timon de Phlionte. S'il n'est qu'un seul sur la terre qui soit digne de ce récit, ,c'est bien toi ! Reste ici quelques jours. nous pourrons nous promener, deviser, philosopher. Je te raconterai par bribes ce que j'ai vu, ressenti, observé, pensé. Mais je suis incapable de fournir une histoire suivie, méthodique comme on fait dans les livres. A toi de te débrouiller, de restaurer l'avant et l'après.  Mais tu es un auteur fameux, tu sauras faire, je n'en doute pas".

Ainsi fut fait. Pyrrhon racontait. Je notais. C'était fabuleux ! J'ai tenté de conserver sa manière de dire, sa diction, le ton et le style. Mais je savais que je ne serais jamais à la hauteur  de la parole unique d'un maître de sagesse qui n'eut jamais de maître et qui ne sera jamais le maître de personne

?

                                       "Voici, ô Pyrrhon, ce que mon coeur de languit d'entendre :

                                        Comment fais tu donc, étant homme, pour vivre dans la tranquillité

                                         Seul parmi les hommes, leur servant de guide à la façon d'un dieu ?"

1 septembre 2026

Le fabuleux voyage de Pyrrhon en asie CHAP I à XII

 

                                                              I     

                                                   LA TRAVERSEE

 

 

Horrible traversée !

Nous étions quelques uns, matelots, marchands, artisans désargentés, embarqués sur un misérable rafiot qui menaçait de verser à chaque roulis, quand l'orage a fondu sur nous dans un vacarme assourdissant pendant que la tempête et les averses nous fouettaient, nous roulaient les uns sur les autres. Tu imagines aisément la panique ! On criait, on pleurait, on suppliait les dieux du ciel, de la mer et des enfers. Certains se frappaient la poitrine, se déchiraient les vêtements, crachaient la bile, se traînaient au sol au milieu de leurs déjections. J'étais le seul à conserver mon calme, hormis un petit porcelet qui dans un recoin continuait bravement à mastiquer sa pitance, parfaitement indifférent au désordre général. Ce que voyant, profitant d'un intervalle de calme relatif, je pris la parole et m'adressai fermement à l'équipage : "Holà braves gens ! Pour quoi tant de panique ! N'avez vous jamais vu d'orage au long de votre vie ? Vous gémissez, vous hurlez, vous vous tordez en tous sens comme des insensés, mais qu'est ce là, par tous les dieux ! Mais voyez donc ce petit porcelet, là bas, il est calme, résolu, tranquille, sans peur et sans affaires. Pourtant ce n'est qu'un animal, un bougre d'animal ignare ! Il faut croire que l'animal, malgré ce qu'on en dit, est plus sage que le plus sage des hommes !"

Mon discours fleuri n'eut que peu d'effet. Les hurlements reprirent presque aussitôt. Heureusement l'orage s'éloigna peu après et nous accostâmes dans la soirée sur le rivage d'Asie.

Pour ma première nuit en pays inconnu j'évitai les auberges, d'autant qu''il me fallait ménager une bourse plutôt chiche et je trouvai refuge dans l'encoignure d'un temple où je m'allongeai avec délice. Je m'enroulai benoîtement dans mon tribôn à moitié sec, et m'endormis aussitôt.

 

PS tribôn : manteau grossier d'origine spartiate. ce sera le vêtement quasi officiel des philosophes cyniques, symbole de dénuement et de détachement.

 

 

 

                                                                     II

                                                                   ELIS

 

Comment ai je fait pour quitter sans remords ma ville natale, ma soeur Thémista, mes amis, et ces paysages  qui ont enchanté mon enfance ? Quel est ce désir qui m'entraîne au loin, vers les pays sauvages, vers un inconnu dont la pensée me chavire ? Moi même je l'ignore, mais je ne peux résister à cet élan de tout mon être vers la connaissance.

Dans mes jeunes années je n'ai rien appris hormis de longs passages d'Homère qu'aujourd'hui encore je peux réciter de mémoire. Quelques fragments de poètes, des fables d'Esope, et c'est tout. J'ai plus appris dans les bois, les jardins, les bocages qu'à l'école ou au temple. Vers quinze ans je me suis formé à la peinture, j'ai gribouillé quelques murs chez des particuliers, mais sans plus. Tout a changé quand j'ai découvert - tout à fait par hasard - la grande salle publique où se tenaient des réunions, des entretiens d'orateurs, de "sophistes" comme ils disaient, ou de philosophes. C'est là que j'ai entendu parler pour la première fois des grands sages de la Grèce. Je m'étonnais d'entendre des propos qui se contredisaient, de l'un à l'autre, l'un soutenant telle opinion et l'autre l'opinion inverse, sans que personne ne fût capable de régler le différend de manière satisfaisante. Et moi même je sombrais dans des abîmes de perplexité, y perdant parfois l'appétit et le sommeil. Mais ma solide nature paysanne reprenait vite le dessus, et ma jeunesse me détournait allègrement vers les bois où je guérissais ma jeune intelligence. Et puis il y avait tous les quatre ans les Jeux Olympiques dont la gestion incombait à ma bonne cité d'Elis : quoi de plus stimulant que ces concours de lutte, de javelot, de course, de disques sur le stade d'Olympie, où, avec mes amis je passais tout la période des jeux, et au delà ! J'aperçois, en y réfléchissant, une remarquable congruence entre la concurrence réglée des jeux et celle des penseurs et philosophes : c'est l'esprit de la joute, c'est la disposition agonistique, omniprésente dans notre Grèce bien aimée, qui en fait la valeur éminente, et son plus grand péril.

Je partis pour Corinthe, première étape de ce qui serait mon grand voyage philosophique. Je voulais rencontrer Diogène dont j'avais beaucoup entendu parler, et dont les saillies, les frasques, incartades et provocations, faisaient la joie des jeunes gens d'Elis, lassés de la gravité pompeuse des vieilles barbes municipales. Je m'amusais, mais ne comprenais pas toujours : que diable cherchait il, que voulait il ? L'histoire qui m'étonnait le plus, celle qui témoignait d'une invraisemblable audace faisait déjà le tour de tout le Péloponnèse : Diogène se reposait, couché au sol, lorsque Alexandre, le roi des Macédoniens, s'approche de lui. Et Diogène, sans se relever, rugit, comme s'il s'adressait à un palefrenier : "Pousse toi de mon soleil !" Voilà qui ne manque pas d'allure ! Le plus étonnant est l'attitude du roi : tout autre que Diogène aurait été étripé sur le champ !

Peut être en dirai je plus une autre fois. Je veux bien évoquer quelques souvenirs de ma terre natale et de mes aventures anciennes, mais plus encore ai je envie de raconter l'Asie, et mon formidable périple à la suite des troupes d'Alexandre.

 

                                                                              III

                                                                       CORINTHE

 

Dès mon arrivée à Corinthe je me mis en chasse pour rencontrer Diogène. Malheureusement, j'eus beau arpenter la ville dans tous les sens - elle est bien plus grande, plus riche de monuments, de temples, de places que notre bonne Elis - j'eus beau interroger des passants de tous âges, point de Diogène. J'avais même réussi à trouver la fameuse amphore qui lui servait de gîte, mais elle était vide. Diogène était vraisemblablement parti en voyage, ce qu'il faisait souvent sans prévenir personne. Je revenais pour la troisième fois sur l'agora, plutôt morose et incertain, quand je vis un attroupement au centre de la place, qui n'y était pas les fois précédentes. Une quinzaine de personnes, visiblement émoustillées, riant et gesticulant, observaient et commentaient une scène qui devait être tout à fait étonnante, mais que je ne distinguai qu'en m'approchant. Et par Zeus, il y avait de quoi s'étonner ! Un homme d'une quarantaine d'années, entièrement nu, chevauchait gaillardement une femme du même âge environ, aussi nue que lui, le couple s'ébattait en public, indifférent aux regards, aux quolibets, aux sarcasmes et aux insultes de la foule ! Incroyable ! Pour moi, petit provincial d'Elide, c'était là quelque chose d'inouï, de scandaleux, d'incompréhensible. M'arrachant à ce spectacle insensé, je me tournai vers un homme âgé qui manifestement n'appréciait guère, et je lui dis : "Qu'est ce donc là ? Et qui sont ces gens ?" - "Ce sont des philosophes, des amis, des disciples de Diogène. Il n'y a qu'eux pour se livrer à de telles vilénies" - " Des philosophes ? Vous connaissez leurs noms ?" - "C'est Cratès et sa femme Hipparchia. De mauvais drôles. Je ne comprends même pas qu'on les laisse faire." - "Mais pourquoi font-ils cela, cela n'a aucun sens !" - "Ils disent que la vertu consiste à ne rien cacher, à tout faire publiquement, à vivre en toutes choses selon les lois de nature. C'est l'enseignement de Diogène".

La soirée était douce. Je quittai la ville pour errer dans les bocages alentour, y goûter l'ombre et le frais, loin des turpitudes humaines, fussent elles philosophiques. Mais je n'allais pas me tirer d'affaire aussi lestement. Ce petit bois charmant où je me promenais innocemment était, je le découvris bientôt, un domaine réservé aux jeux d'Aphrodite, car, alors que je rêvassais en trottinant, une jeune femme peu vêtue se présentait devant moi, surgie je ne sais d'où, et m'entreprenait sans vergogne, m'offrant le plus délectable service que mortel pût goûter ici-bas. Et de fait elle était d'une beauté fulgurante, et pour quelques pièces j'eusse pu aller m'étendre avec elle sur la mousse. J'étais affreusement tenté, mais ma bourse était plate comme un morceau de cuir. "Ah ! fit elle, visiblement déçue, le service de la déesse n'est pas gratuit, jeune homme". Là dessus elle se détourna et disparut dans le sous bois.

Voilà donc le récit exact de ma première journée à Corinthe. Et de ma première rencontre avec la philosophie, sous des espèces plutôt inattendues, et de ma première non rencontre avec Aphrodite, la souveraine déesse de l'amour.

Les jours suivants furent occupés à trouver un peu de métal pour payer le voyage. Je me souvins que j'étais peintre, enfin apprenti peintre, et je louai mes services à quelques citoyens argentés.

 

                                                                       

 

                                                                      IV

                                                                  ATHENES

 

J'étais prodigieusement ignorant, mais je n'étais pas stupide. J'étais certes désireux d'entendre les gens savants, d'apprendre, de comprendre autant qu'il me fût possible, mais sans renoncer à ce merveilleux bon sens qui m'avait tenu lieu de boussole, et qui m'avait évité bien des désagréments. Je partageais mon temps entre des travaux utiles qui me paieraient la traversée - j'étais plus que jamais décidé à rejoindre Alexandre en Asie - et la fréquentation assidue des écoles philosophiques. Je passai plusieurs mois à Athènes. C'est ici que vivait et s'enseignait la philosophie, c'est ici qu'un jeune homme bien né et bien doué pouvait se former librement au contact des plus grands esprits de la Grèce.

Je me rendis plusieurs fois à l'Académie, cette école qu'avait fondé Platon autrefois, où siégeaient à présent de nobles vieillards pensifs et décatis. Je fus bien surpris de les entendre parler d'Etre, de Non Etre, d'Idées intelligibles et autres ratiocinations baroques, dont le sens m'échappait totalement, et qui semblaient dessiner les contours flottants d'un univers incompréhensible. Un jour, n' y tenant plus, je pris la parole au milieu de l'une  de leurs péroraisons savantes : "Quel est donc cet Etre dont vous nous rabâchez les oreilles, je ne vois rien qui corresponde à votre définition ? Sommes nous au milieu d'un rêve, ou comme dit Pindare, dans le rêve d'un rêve ?" Mon intervention, manifestement, ne plut guère. Celui qui paraissait le plus âgé de cet aréopage de sénescents m'apostropha sans aménité : "Jeune homme, vous me semblez bien naïf ! D'où sortez vous donc ? Mais voyons, répondez plutôt à cette question : diriez vous que vous êtes ou que vous n'êtes pas "?   - "Ma foi, je n'en sais rien. Mais spontanément je dirais plutôt que je suis, puisque je suis ici". - "Et de cet arbre là, au milieu de la cour, direz vous qu'il est ou qu'il n'est pas ?" - Il est, c'est évident ! - Fort bien, mais avant d'être était il ?  - Non, bien sûr - Et bientôt il ne sera plus. Donc on ne peut soutenir qu'il est, puisque tantôt il semble être, et que tantôt il n'est pas encore ou n'est plus ! Un être qui n'est pas est il de l'être ? Tout ce qui est soumis à la génération et à la corruption ne mérite pas le nom d'être. Ce n'est qu'apparence, mouvement et devenir. L'Etre véritable, car il est un Etre véritable, ne peut se voir à nos yeux de chair, seule la libre pensée peut le concevoir". Le vieux cacochyme était comme soulevé d'enthousiasme, levant ses yeux au ciel (des Idées), et pour un peu j'allais le voir quitter la terre et s'envoler comme une colombe ! Mais toutes ces arguties me lassèrent très vite.  Je quittai l'Académie pour le Lycaon où Aristote, toujours vivant, professait à des groupes de jeunes gens enthousiastes des leçons de géométrie, de botanique, de zoologie, de géographie, de physique et de métaphysique. C'était un vieil homme vif et alerte, un peu vouté, à la parole embarrassée mais qui savait stimuler son auditoire. Au moins abordait il toutes sortes de sujets concrets, comme la poussée des plantes, les variations du climat, la génération des animaux et des humains, les différents régimes politiques, la justice, la vertu, le plaisir, le bonheur, même si,  en quelque endroit, il quittait soudain le terrain du réel pour se perdre dans des spéculations abstruses, absconses ou absurdes. C'était là, semble t-il, le péché mignon des philosophes : errer sur des terres marécageuse, et se noyer en croyant s'élever.

J'appris beaucoup auprès d'Aristote. Mais sur un point précis je ne pouvais l'approuver : pour lui il y avait une différence radicale entre Grecs et Barbares. Les premiers naissaient libres et les seconds esclaves. Les Grecs devaient, selon lui, dominer, asservir les Barbares. D'où tenait il cette conviction absurde, indigne de ce grand esprit ? Pour moi, libre citoyen de la libre Elis, toutes les cités, tous les hommes, toutes les femmes étaient appelés à gagner la liberté. Quant à l'esclavage, qui paraissait naturel à cette époque, et largement répandu, je ne voyais aucun argument qui pût le justifier. Moi même, et ma soeur Thémista, et mon père et ma mère, nous avions toujours planté, bêché, arrosé, cueilli, nourri nos bêtes, vendu les produits de la ferme sans l'aide de personne, d'aucun artisan, et d'un esclave encore moins. Nous n'étions pas riches, nous vivions de notre travail, et nous n'avons jamais exploité personne.

                                                       

 

                                                         V

                                                    ANAXARQUE

 

 

 

Parfois me revenait l'image de la jeune femme de Corinthe, de sa beauté exultante, qui me plongeait dans des affres de désir et de nostalgie. Jusqu'ici je n'avais guère fréquenté les femmes, ni les filles - il faut dire qu'elles étaient très difficiles à rencontrer, à Athènes encore plus qu'ailleurs. C'est à croire que les pères, les maris et les frères tenaient les femmes au secret et les empêchaient de quitter le logis. Dans les rues on n'apercevait guère que des domestiques, des ouvrières, des esclaves ou des courtisanes. Cette situation, et la solitude où je vivais depuis plusieurs mois, me chagrinaient plus que je ne saurais dire. Je pris ma décision et me rendis dans le quartier des plaisirs. Un camarade de travail m'avait signalé l'excellence d'une maison, tenue par une Lybienne, qui proposait les meilleurs services, et d'admirables compagnes de  volupté.

Je me trouvais à présent devant le porche largement ouvert qui donnait sur une petite cour ombragée au milieu de laquelle gazouillait délicatement une petite fontaine entourée de bancs de pierre. En face se  dressait une bâtisse percée de fenêtres basses, de chaque côté d'une porte également ouverte. Je pénétrai par le porche et fis quelques pas dans la cour lorsqu'un homme d'âge mûr, grand, large d'épaules, chevelure grise et barbe grise, le front haut, figure large, le regard direct et lumineux sortit de la maison, et s'avança vers moi, pas autrement surpris, semblait il, de voir un jeune homme fréquenter ce lieu.

- Est ce bien ici la maison de Kallista, demandai je. Je ne connais pas bien le quartier et je ne voudrais pas commettre d'impair. 

- Oui, tu es à la bonne adresse. Mais es tu bien sûr de ce que tu recherches ?

- La même chose que toi, je suppose !

La phrase avait jailli comme une flèche.

 - Te voilà bien impertinent, jeune homme ! Que sais tu de ce que je recherche, ou ne recherche pas ?

- Ma foi, dans ce genre de lieu tout le monde recherche la même chose : un peu de plaisir, un peu d'oubli. En tout cas c'est ce que j'aimerais trouver ici.

- Bien. Et tu sais déjà quelle fille tu vas choisir. Leontia, Mirmida, Kypris, Kyrilia ? 

- Je n'en connais aucune. Je viens pour la première fois. Et pour être tout à fait honnête, j'avoue que j'ai tout à apprendre en ce domaine.

- Ta franchise me plaît, jeune homme ! Je vais te donner le nom d'une maîtresse admirable en tous genres, avenante et réticente, rebelle et soumise, farouche et délurée, et telle que celui qui l'aborde une première fois ne peut plus s'en détacher.

- Par tous les dieux ! Quel est donc le nom de cette merveille de femme ? Je brûle de la voir, de lui parler, de l'entreprendre au plus vite !

- Attention, mon ami. Tu risques fort de regretter ta démarche. Si tu t'engages dans cette voie il n' y aura pas de retour possible. Réfléchis tant qu'il est temps !

- Tu me troubles au plus haut point, étranger. Manifestement tu es très différent des gens que j'ai rencontrés jusqu'ici. Mais avant tout, dis moi le nom de la jeune femme qui...

 - Sophia, elle s'appelle Sophia.

- Sophia ? Mais c'est le nom de la Sagesse. Tu te moques de moi, étranger. La sagesse n'est pas une courtisane, c'est tout le contraire, que je sache !

- Pauvre nigaud, tu raisonnes comme une béquille. Sophia a de multiples visages, de multiples voiles, tantôt chaste, pure, céleste, irréprochable et sacrée, tantôt terrestre, agreste, voilée de noir, triste  et mélancolique. Tantôt belle à mourir, tantôt laide, misérable, répugnante.  Nul ne peut la saisir, la cerner, l'enfermer dans une définition, elle, la volage, l'envolée. Même ici où les hommes transpirent leurs miasmes, leurs angoisses, leurs désirs, leur frénésie et leur désespoir, même ici règne Sophia pour qui est capable de la voir et de la célébrer. Ce n'est pas une affaire de bien et de mal, c'est une affaire de pure rencontre. Ce que Démocrite a nommé le Kairos : la rencontre miraculeuse de l'homme et de la circonstance favorable.

- Par le chien ! Je n'ai jamais rien entendu de tel. Mais je le sens dans toute mon âme, et dans tout mon corps :  C'est pour cela que j'ai quitté mon pays, c'est cela que je suis venu entendre : une parole vraie, enfin, qui ne soit pas du semblant !

- Mon jeune ami, va où te mène ton désir. Je crois que nous nous rencontrerons encore. D'ici là, un conseil. Je te vois ouvert à la vraie philosophie. Eh bien, va, étudie tous les livres de Démocrite que tu pourras te procurer ou emprunter. Pour cela la ville d'Athènes est la mieux fournie. Moi je pars en Asie suivre Alexandre. Toi, étudie encore et encore. Quand tu seras prêt rejoins moi.

 

 

                                                                VI

                                                             EROTAS

 

 

 

J'ai menti en me présentant comme un total ignorant des choses de l'amour,  y mettant je ne sais quelle coquetterie, quelle vanité suspecte. Petit paysan d'Elide, j'avais abondamment observé les ébats des chevaux, des taureaux, des moutons et autres quadripèdes, dans les champs et les sous bois, et, surprenant à l'occasion un couple d'humains cachés dans un fourré, j'avais bien compris que les hommes ne sont guère différents des bêtes et se reproduisent de la même manière. Je m'étonnais toujours de la frénésie qui emportait le mâle à la conquête de la femelle, et plus encore que la femelle, en général, n'opposât guère de résistance à cet élan furieux, et consentît bientôt à subir ce qui me semblait une étrange violence. Manifestement la nature avait ses propres lois, auxquelles tous les êtres vivants finissaient par céder, parfois au prix de la douleur, et de la vie même.

Pour ma part, jeune garçon, en l'absence de filles disponibles, je m'amusais avec mon ami Phidion. Nous courions la campagne, nous nous baignions dans la rivière, nous discutions interminablement du présent et de l'avenir. Il se plaisait ici, rêvait de s'installer dans un atelier d'architecture, avec femme et enfants, quand moi je ne songeais qu'à partir, voir le monde, étudier les peuples lointains, leur langue et coutumes. J'aimais ma terre, mais elle me paraissait petite, médiocre, et même la ville d'Elis toute proche n'était qu'une bourgade insignifiante dans le vaste monde. Je partais quelquefois tout seul au sommet de l'Erymanthe, et de là haut je voyais les montagnes tout autour, les plaines et les bocages, les villages et les villes, minuscules, et tout au loin la mer, immense, infinie, se perdre tout au bout de l'horizon, et tout ce monde environnant, ce monde si réel avec ses pierres, ses arbres et ses eaux n'était plus qu'une sorte de rêve, où toutes les formes, toutes les aspérités se fondaient dans un immense océan de lumière. S'il est sur terre une vie divine, c'est celle ci, assurément, loin des familiarités, des médiocrités, des rivalités et des guerres, des cupidités du sexe, une vie belle et sereine, dans la clarté, dans la joie d'une contemplation sans objet, sans désir et sans bornes. 

Comme mon ami Phidion, la plupart des hommes espèrent trouver le bonheur auprès d'une épouse ou d'une maîtresse, dans la volupté partagée, remettant leur destin entre les mains de quelqu'un d'autre, ce qui fait le plus souvent leur malheur. Moi, tout en étant évidemment sensible à la beauté des femmes, je prétendais ne me lier à aucune, tracer mon chemin tout seul, et trouver mon bonheur, si la chose est possible, dans l'amour inconditionnel de la nature.

Mais la belle courtisane de Corinthe avait troublé mes projets. Je voyais bien que je ne pourrais jamais me passer d'Eros. L'attrait d'un beau corps est à la fois ridicule et invincible. Il fallait y céder sans plus de réflexion. C'est ainsi qu'en me rendant dans la maison de Kallista pour soulager la nature je fis la rencontre impromptue d'Anaxarque, laquelle allait changer le cours de ma vie.

 

 

                                                                  VII

                                                               SOPHIA

 

 

Je demeurai plusieurs mois à Athènes pour cultiver assidûment les deux Sophia, celle d'abord que j'avais rencontrée dans la maison de Kallista, la sublime beauté charnelle auprès de laquelle je m'initiais langoureusement aux subtilités, aux délicatesses, aux tendres secrets de l'amour. Elle manifestait à mon égard une patience infinie, une grande douceur, si bien que j'apprenais très vite, et très vite je parvins aux cimes de la volupté. De séance en séance je progressais vers une sorte d'excellence, de plénitude de la sensation sans que le coeur y soit mêlé en aucune manière. J'aimais son corps, j'y trouvais toutes les conditions charnelles du bonheur. C'était une forme très subtile d'amitié physique, mais je n'étais nullement amoureux. Je pourrais fort bien m'en séparer, sans douleur ni regret. - Et dans le même temps je cultivais l'autre Sophia, celle qu'Anaxarque avait désignée comme éminemment désirable, sans pour autant dénigrer la première. Je fréquentais les écoles philosophiques, toutes les écoles, je m'efforçais de rencontrer tous les maîtres de sagesse, de les écouter et de les questionner, de confronter leurs idées, et de me faire progressivement ma propre opinion. Mais c'est de Démocrite l'Abdéritain que je me sentais le plus proche et c'est lui que j'aurais aimé rencontrer. Malheureusement il n'était plus, et c'est dans Anaxarque dorénavant que je voyais un maître. A force de patience je pus trouver quelques exemplaires des livres de Démocrite et me former dans les fondements des diverses sciences, de la physique et de l'éthique.

Je passais sans difficulté d'une Sophia à l'autre,  de la culture du corps à la culture de l'esprit, et inversement, pressentant la vérité de leur rapport, et comme Héraclite je me disais : contrariété des deux voies, une seule et même voie. Anaxarque m'avait bien déclaré que je devais trouver entre les disciplines qui semblaient s'opposer un juste rapport qui exprimait le surgissement du Kaïros.

Vers la fin de l'été je m'estimai assez avancé pour quitter Athènes et partir à la rencontre d'Anaxarque. Mais où était Anaxarque ? Dans la suite d'Alexandre. Mais Alexandre était-il encore en Grèce, ou avait-il franchi le détroit ? Voici quelques mois il avait fait le siège de Thèbes qui avait osé lui tenir tête, saccagé, incendié la ville, massacré la population. Le message était clair : celui qui cède sera épargné, celui qui résiste sera anéanti. Suite à quoi personne en Grèce ne songea plus à se rebeller et Alexandre était devenu de fait le maître incontesté de la Macédoine et de l'Hellade. L'armée d'Alexandre passerait forcément par le nord pour franchir le détroit. Je me hâterais à sa suite et s'il est déjà parvenu en Asie je le rejoindrais là bas, lui et Anaxarque.

 

 

                                                              VIII

                                                                               TROIE

 

Troie

 

Après mon débarquement la première étape était la ville de Troie qui se trouvait à petite distance de la mer. L’armée d’Alexandre était passée par là, à voir les ornières et les abattages d’arbres de toutes sortes. A présent je n’en doutai plus : je rejoindrais rapidement Alexandre – et Anaxarque, le véritable objet de ma recherche.

Je foulais le sol de l’Asie, mais c’était toujours la Grèce. Ici on parlait grec, on honorait les dieux grecs. Et c’est ici, dans les belles cités d’Ionie, à Ephèse, à Milet, qu’est née la philosophie. C’est ici que Thalès, Anaximandre, Héraclite ont posé merveilleusement les fondements d’une pensée libre, débarrassée des mythes, ouverte à l’univers infini. Bientôt je verrai ces rivages de lumière, je boirai à la source de la véritable connaissance.

Mais Troie !

Ah mes amis, quelle déception ! Dans mon esprit régnait la splendide Ilion d’Homère, la ville florissante aux cent murs imprenables, et la cohorte des héros fameux, Achille, Patrocle, Hector et les autres. Mais je savais aussi que la ville avait été prise, saccagée, incendiée, rasée, qu’il n’en resteraient que des pierres éparpillées, des colonnes brisées, une lamentable ruine. Mais j’avais aussi entendu dire que la ville avait été reconstruite, puis détruite à nouveau, et encore reconstruite. Pourtant, le site devait avoir quelque importance, puisque Alexandre en personne avait tenu à y faire halte, et pourquoi faire ?

Hélas, il fallait bien s’y résigner ! La ville, si on voulait bien conserver ce mot, avait tout d’une immense bergerie agreste où les animaux couraient en liberté dans les rues, des poulains, des vaches, des moutons, disséminés au hasard, entre les maisons, ou plutôt les étables, les écuries , ou gambadant dans les pâturages proches, et encore de ci de là des humains, misérables, mal vêtus, armés de bouts de bois dont ils se servaient à l’occasion pour conduire un troupeau, avec l’aide de quelques chiens faméliques et hargneux ! J’avais envie de repartir sur l’heure, mais il faisait déjà frais, et puis, seule consolation dans ce désastre, je vis enfin quelque chose de noble et de beau qui me serra la poitrine, un petit temple bien conservé, selon la mode attique, et sur le seuil une jeune femme blonde, avec de longs cheveux, qui parlait avec quelques « citoyens » du lieu. Je décidai d’y passer la nuit Et puis j’avais très envie de savoir ce que Alexandre était venu faire ici.

Pourquoi ce pèlerinage à Troie ? Je me mis en demeure d’interroger les gens d’ici, avec prudence et circonspection. Il en ressortait que Alexandre s’était vêtu d’une admirable cuirasse blanche, qu’il avait ceint l’épée à gauche, et, armé d’une lance dans la main droite, il avait parcouru les lieux en tous sens, clamant des extraits d’Homère que visiblement il connaissait par coeur, avant de se mettre à danser sur le seuil du Temple, où la prêtresse l’accueillit avec effusion. Après quoi les deux personnages sont entrés dans le temple. Nul ne peut savoir ce qu’ils y firent, mais les autochtones étaient convaincus qu’ils firent des cadeaux à la Déesse, bavardèrent longuement, puis Alexandre sortit seul du temple et se dirigea vers une espèce d’auberge vétuste et branlante où il soupa et passa la nuit. Le lendemain il reprenait la route en direction d’Ephèse.

A présent, ramassant tout ce que je savais sur la famille royale d’Alexandre, son enfance, ses goûts littéraires, ses projets politiques, je comprenais : Alexandre se voulait le nouvel Achille : il était jeune comme lui, vaillant, résolu à punir les Perses d’avoir jadis osé attaquer la Grèce, pillé les temples, brûlé les villes, égorgé leurs habitants. Il serait, lui ,le nouvel Achille, héros de la Grèce, aimé des dieux, et justifié pour l’éternité. Ce qu’il avait fait la veille, dansant, clamant, éructant, brandissant l’épée et la danse, c’était une sorte de pantomime destinée aux Grecs d’Asie, lecteurs d’Homère, et aux Perses, affirmant devant tous qu’il n‘avait peur de personne, pas même des armées innombrables de Darius.

Mais moi, qu’étais venu faire ici ? Je n’avais rencontré aucun Achille, aucun Hector, aucune Hellène, mais une colline aux arbres entremêles, des pans de murs effondrés, et, entre les ronces et les herbes folles, quelques masures pitoyables, des jardins à l’abandon, un embrouillamini qui vous plonge dans une profonde tristesse. Moi qui rêvais de héros homériques je ne voyais que misère, désespoir – n’était ce petit temple d’Athéna, et sa belle prêtresse qui ensemble me rappelaient que la beauté n’avait pas totalement quitté ce monde.

Je ne pus m’empêcher de verser quelques larmes amères sans savoir au juste si je pleurais un passé glorieux qui n’est plus, ou un présent vidé de ses plus chères illusions.

 

 

                                                         IX

                                                                  CERCLES DU TEMPS

 

Cercles du temps.

La tristesse ne me quittait plus. Hanté par ces images de désolation, je m'efforçais de fuir dans la dissipation ou les amours vénales, sans retrouver la moindre sérénité. A de certains moments, je me demandais si j'avais encore mon bon sens, et dans mon d'accablement je me jurai de repartir à Elis dès le lendemain matin. Mais qu'était ce là ? J'aurais la faiblesse de renier la décision qui m'avait porté jusqu'ici, et dans une illusion rétrospective je ferais le chemin à l'envers, comme s'il était possible de remonter le temps, d'abolir le présent et de me retrouver magiquement dans le passé ? Non, cette idée était indigne de moi. Il fallait repartir au plus vite en direction d'Ephèse, qui serait forcément la seconde étape d'Alexandre.

Tout en avançant je réfléchissait intensément. Ce qui m'était arrivé à Troie et les jours suivants, il fallait le considérer comme un problème philosophique, une incitation à comprendre. J'avais beau savoir que les héros d'Homère étaient morts depuis des siècles, que Troie n'était qu'une misérable cité fantôme, mon désir avait été plus fort que tout. Je voyais là s'ouvrir une brèche formidable entre le désir et la raison, qui me stupéfiait, me faisait vaciller sur mes jambes, le coeur à l'envers et la tête embrumée. Pour un peu j'allais reprocher à Homère de raconter des fadaises, oubliant que l'Iliade n'était qu'une oeuvre d'imagination.

Deux jours plus tard je rejoignais l'armée d'Alexandre. Je me hissai sur une hauteur et de là je pouvais admirer le mouvement souple des bataillons  avançant dans la vallée, le scintillement des boucliers et des armes, l'ordre rigoureux, la discipline de la troupe, et je pensai aux nombreux cavaliers, fantassins, archers, si fringants, qui ne rentreraient jamais chez eux. Je n'avais aucun attrait pour la guerre, et si j'étais ici ce n'était certes pas pour combattre, mais pour comprendre la vie et la mort. Et dans ces rangées admirables qui brillaient au soleil je voyais, moi, indistinctement les ombres funestes de la mort.

Par un détour étrange ma pensée, à présent, me faisait souvenir d'Elis, ma ville natale, et pendant un court instant je me demandai sincèrement si Elis existait bien en réalité, puisque manifestement elle n'était pas là, comme si elle avait disparu pour de bon, emportée dans quelque tourbillon sinistre. Au fond, nous ne savons rien du temps. Les choses sont là, compactes, apparemment solides, tangibles, elles semblent vouées à l'éternité, et  brusquement, le temps d'un éclair, elles ne sont plus là. Mais alors où sont elles ? Sont elles comprimées dans un sac diabolique, invisible, qui les avale à tout jamais ? On dit que le passé n'est plus, mais alors où sont passées les choses qui constituaient alors la réalité du présent ? 

Visitant la ville morte c'est bien le présent de ces murs éboulés que vous voyez, et ce présent  désespérant saborde toutes les dimensions du temps, emportant toutes choses dans un incompréhensible non être.

                 Décidément, dans cet univers de pierres et de mousses

                 Qui donc aurait encor du plaisir à rêver ?

Et dans quel temps suis je donc, maintenant que tout se décompose, dans La Troie du poète, celle qui disparaissait sous les herbes, ou celle d'aujourd'hui qui tente vaguement de se relever de ses cendres ? Allons, laissons là mes pensées, marchons, allons rejoindre Anaxarque. L'action seule pourra nous guérir de ces tergiversations.

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                                                                    X

                                                     LA JEUNESSE DE PYRRHON

 

Etrange la destinée humaine ! Tel qui naît sur un trône pourrit sur un fumier, et tel autre, palefrenier de naissance, se taille un empire sous le soleil !  Tout change, tout grouille, tout se renverse, et l'on ne voit pas chose qui reste stable, identique à soi, constante de forme et de puissance.

Fils de paysan, tout me destinait à être paysan. Mais il y avait un élément étranger qui pouvait faire dériver la courbe de ma vie. Mon père était dur, mais juste, très attaché aux bonnes moeurs, mais instruit. Il savait Homère à peu près par coeur, ce qui n'était pas exceptionnel à l'époque, ainsi que de larges extraits de Hésiode et de Sophocle. Il me les fit apprendre sous  la férule, mais il savait aussi me féliciter lorsque je connaissais mes leçons. C'est donc dans  ces auteurs émérites que je pus naître à la pensée, que j'eus très vite hardie, volubile et arrogante. Mon père s'exaspérait, maudissant ma prétention de faux lettré. Mais rien n'y fit. Je voulais éblouir ma mère, ma tendre mère admirative, et ma soeur Philista, plutôt réservée et distante.

Mes parents possédaient un petit domaine agreste à quelques lieues de la ville d'Elis, où ils achetaient le nécessaire et vendaient en retour des légumes, des fruits et des animaux de la ferme, poules, coqs, lapins, gorets. Vie régulière, un tantinet fade et monotone. Mais le jeune garçon que j'étais trouvait à s'amuser de tout. Et puis j'avais quelques amis, qui parvenaient à me supporter malgré mon arrogance. Et puis il y avait les ânes, et surtout les chiens, que j'aimais fort.

Rien dans cette vie terne, dans cette relative inculture ne semblait me prédestiner à une existence philosophique, aux fonctions que j'exercerais plus tard, ni à entreprendre ce voyage fabuleux dont je reviendrais paré de prestige, comblé d'honneurs. Mais voilà, c'est le destin, et c'est aussi l'occasion de rappeler, une fois de plus, le fameux vers d'Homère dans l'Iliade :

      "Comme est la nature des feuilles, ainsi celle des hommes".

 

 

                                                                  XI                                                   

                                                        HADES à ELIS


 

La cité d’Elis jouissait d’un grand prestige dans tout le monde grec. C’est elle qui recevait, hébergeait les délégations sportives qui tous les quatre ans venaient concourir sur le site d’Olympie, à petite distance d’Elis. De ce fait elle était épargnée dans les guerres intestines de la Grèce. De plus elle était la seule dans tout le monde grec à célébrer Hadès, le sombre dieu des morts. Ce culte existe toujours, aussi singulier que cela puisse paraître.

A la périphérie de la ville, dans un bocage discret et silencieux, on avait jadis creusé à flanc de roc, ou plutôt agrandi une caverne qui descendait dans les profondeurs du sol. On l’avait ensuite colmatée de tous côtés, hormis l’ouverture centrale qui faisait office de porte, toujours fermée au public tout au long de l’année, interdite à quiconque n’appartenait pas expressément au culte d’Hadès.

La porte donne sur une petite chambre rustiquement aménagée pour un séjour prolongé, basse de plafond, aux murs épais. Dans le fond s’ouvrait une galerie, puis une sorte de corridor qui s’enfonçait profondément dans les entrailles de la montagne. Après un assez long moment de marche on débouchait sur une seconde salle, obscure et basse. De toute manière on ne pouvait s’engager dans ces obscurités effrayantes que muni d’une solide torche qui brûlerait assez longtemps pour éclairer l’aller et le retour. Il ne ferait pas bon de se trouver perdu dans ce labyrinthe, et le malheureux qui s’y risquerait sans feu aurait peu de chances de revenir.

Quand les yeux s’habituaient enfin à la pénombre on pouvait voir au centre de la pièce, béante et lugubre, une large cavité qui plongeait dans les profondeurs infernales, pendant qu’une forte et déplaisante odeur de soufre, âpre et pestilentielle, vous enveloppait comme un linceul invisible. La légende affirmait que c’était, à n’en pas douter, la porte des Enfers. Qui s’approcherait serait immanquablement happé, englouti, comme Empédocle dans le cratère.

Pour faire bonne mesure, les Anciens, portés par la ferveur religieuse, avaient taillé deux énormes blocs de pierre, face à face, à quelque distance du trou, représentant le terrible Hadès à droite, et l’effroyable Perséphone à gauche, tous deux grimaçants, yeux rouges de sang, figures de l’épouvante.

A mon retour du grand voyage d’Asie, je devais avoir une quarantaine d’années, pour célébrer dignement le grand vétéran et le grand sage, le grand connaisseurs des traditions perses et indiennes, les édiles avaient décidé de me confier le poste d’Archiprêtre, la gestion du culte d’Hadès , du temple à lui dédié, des cérémonies et obligations religieuses et de m’octroyer un salaire régulier, plus qu’honorable. En échange je devais m’acquitter fidèlement de ma fonction, assurer la célébration des cérémonies publiques et pour le reste de me comporter noblement selon mon rang.

C’était alléchant, et contre quelques uns de mes principes, je finis par accepter – non que je crusse un instant à l’existence d’Hadès et aux fariboles des Enfers – mais je ne voyais pas de raison de refuser. Depuis longtemps déjà j’avais rejeté les mythes, les opinions et les croyances. J’étais libre autant qu’homme puisse l’être. Je décidai de taire mes pensées autant qu’il était possible, de rester sur ma réserve, et pour le reste d’agir selon mon bon plaisir.

C’est ainsi que les responsables de la ville d’Elis ont fait de moi, l’ancien petit paysan attaché à sa terre, inculte, stupide et bavard, un homme d’honneur, considérable et respecté .


 

                                                                       XII
 

                                                     L’ECOLE de PHILOSOPHIE

 

Je bénéficiais dès lors d’un statut prestigieux. Mais l’exercice d’une telle fonction ne pouvait me satisfaire. Il me fallait jouer un rôle public auquel je ne pouvais adhérer, je jouais un jeu, je tenais une posture qui étaient très éloignés de mon être véritable. Je décidai de fonder une école de philosophie dont je serais le directeur et le principal enseignant. A force de sollicitations je parvins à convaincre la municipalité de m’allouer une salle publique et de me gratifier de quelques drachmes, à prélever sur la paie à venir, pour la restauration. « Après tout, pourquoi pas ? Cela occupera notre philosophe et la renommée de notre bonne ville ne pourrait que se voir augmentée ! » Soit. On me prêta une vieille salle plutôt incommode et poussive. Mais qu’importe, c’était une salle. A force de travail et d’endurance je parvins à la nettoyer, la récurer et l’embellir. Je me souvenais à bon escient que dans une vie antérieure j’étais peintre et je barbouillai de mon mieux les murs latéraux. Quelques amis d’autrefois me prêtèrent main forte pour les autres côtés. L’école pouvait ouvrir.

Ma renommée de vétéran philosophe attira quelques têtes, mais ce n’était pas vraiment des têtes philosophes. Curiosité satisfaite ils ne revinrent plus jamais. D’autres étaient plutôt bien disposés pour apprendre, mais je m’aperçus assez vite qu’ils n’entendaient rien à mon enseignement. Ils écoutaient béatement, semblaient réfléchir, mais quand je leur posais une question ils ouvraient de grands yeux effarés et se figeaient dans le silence. « Etre, non Etre, phénomène, apparence, impermanence », toutes ces notions que j’avais laborieusement développées devant eux, loin de les éveiller, les plongeaient dans un sommeil d’inconnaissance dont seule une divinité pourrait les tirer.

Heureusement quelques jeunes gens d’ailleurs, de Mégare, de Corinthe, d’Athènes étaient venus garnir la troupe, et ceux là ne dormaient pas quand je les interrogeais, ils me provoquaient à la contradiction , à la suspension, me houspillant quand il m’arrivait d’hésiter au milieu d’une argumentation. Je voulais leur faire comprendre que ce n’est pas le raisonnement qui est décisif, mais l’intuition, la saisie silencieuse d’une vérité qui vous transperce et vous transforme, comme il m’était arrivé dans les grands moments de ma vie. C’est ainsi que l’Ecole se renouvela du tout au tout : peu de cours, mais la discussion libre et endiablée, la parole partagée, vivante, enthousiasmante, un combat sans concession pour la vérité. C’était grandiose ! Il n’ y avait plus ni maître ni disciple, mais des philosophes égaux en droit qui pensaient et parlaient ensemble, se querellaient parfois, mais toujours réconciliés sur la noblesse de l’entreprise.

La belle efflorescence dura quelques années. Hélas mes jeunes amis me quittaient l’un après l’autre, non par fâcherie ou lassitude, mais c’est la loi de la vie qui oblige chacun à quitter ses parents, puis ses maîtres du moment pour s’élever dans d’autres sphères. Quelques uns ont depuis créé leur propre école. D’autres se sont tournés vers les arts, ou la politique. Bref, je me retrouvais bien seul. Sauf que la troupe des têtes plates, je ne sais pourquoi, ne voulait pas me lâcher. Je multipliai les injonctions, je les harponnais, les tançaient tant et plus. Rien n’y fit, ils étaient accrochés à moi comme des moules à leur rocher. Je ne parvins jamais à résoudre cette énigme : ils ne comprenaient rien, ne retenaient rien, mais ils étaient là. Je décidai de frapper un grand coup, non plus de parole, mais d’acte. Me souvenant de l’exemple fameux de Diogène, qui frappait plutôt que de parler, je mis au point un stratagème original.

Je m’éclipsai pour quelques jours dans ma ferme, comme je faisais d’ailleurs assez souvent. Un matin, plus résolu que jamais, je libérai quelques uns de mes gorets, et, les poussant de la voix et du bâton, je les fit descendre en ville, traverser l’agora, ,et, toujours grognants et chahutants et cuinants, je les menai à l’Ecole de philosophie où m’attendaient mes cancres bien aimés, et miracle, je vis mes gorets se mêler complaisamment, se frotter à mes étudiants estomaqués.

Cela fit beaucoup jaser en ville, mais les sus dits étudiants se gardaient dorénavant de paraître aux cours d’un maître de sagesse devenu fou !

 

                                                                          XII

                                                                    DEPOUILLEMENT

 


A quelque temps de là se produisit un événement singulier, apparemment négligeable, mais décisif, un de ces coups du sort imprévisible qui crée une tangente, une déclinaison fortuite et féconde. Un Kaïros !

Je marchait dans la campagne proche d'Elis, rêvassant, tout entier absorbé dans mes pensées. C'est alors qu'un gros chien que je n'avais pas vu jusque là, se précipite vers moi, aboyant et rugissant comme le Cerbère en personne. Je me crus perdu. Que faire ? Si j'avance il me saute à la gorge, si je me retourne pour fuir il me brise la nuque. C'est alors que j'aperçus à ma droite un arbres aux puissantes branches tombantes que j'escaladai à tout vitesse. Le chien dépité, grogna encore un moment comme pour sauver la face, et s'en fut.

Pour un philosophe qui prêchait l'indifférence comme solution ultime aux troubles de l'existence, comme remède universel aux passions néfastes, je faisais belle figure, tétanisé, tremblant de tous mes membres. Quand je pus reprendre mes esprits et redescendre au sol, une phrase inattendue surgit en moi :"Il est bien difficile de dépouiller l'homme!". Oui, il restait bien des choses à dépouiller, titres, prestige, opinion de savoir, influence, renommée. Oui, je n'étais qu'à la moitié du chemin de la vie et déjà je m'encroûtais  lamentablement dans le confort et la facilité. Ce fut comme un éclair. Le lendemain je quittais l'Ecole, je démissionnai de ma fonction de Grand Prêtre et je partis vivre dans les bois.

Dès lors je ne restai plus longtemps au même endroit, mais selon l'arbitraire et l'humeur, je passais quelque temps dans ma ferme avec ma soeur Philista, j'allais me promener en ville et discutais à droite et à gauche, parfois parlant tout seul comme un demeuré, puis je retournais dans la montagne, où je m'étais aménagé quelques cavernes ou grottes quasi introuvables pour y passer des semaines à méditer. Maintenant j'étais pleinement un homme libre selon mon coeur, conformément au plus profond de mes désirs. Parfois, voyant des hommes me chercher, je les observas à la dérobée, et s'ils me semblaient honnêtes je faisais en sorte qu'ils me trouvassent tout en les laissant croire que c'était de leur chef. Parfois la rencontre était fructueuse. Je me réjouis fort de la visite de Nausiphane qui resta quelque temps en ma compagnie, et plus encore de celle de Timon de Phliunte, qui écrivait des poèmes satiriques où il tournait en dérision mes confrères philosophes. C'est ainsi que je me tenais au fait des idées et opinions de mes collègues sans avoir à souffrir une compagnie pesante. Puis je disparaissais à nouveau sans laisser de traces.

C'est ainsi que je passai les dernières années de ma vie, où, à tout prendre, je réalisais tout ce que j'avais espéré, cherché et recherché. J'avais trouvé un sens au de là de tous les sens imaginables, en tout point indifférent à la norme commune. Moi aussi j'étais un Diogène, mais un Diogène pacifique et bienveillant; Avant de mourir, ce qui ne saurait attendre, je ramasse mes dernières forces pour dicter ces notes à Timon, après quoi la mort peut bien venir, elle n'emportera plus rien si ce n'est la vaine dépouille d'un esprit indifférent.

 

                                                                           

                                                                          

 

 

                                             

 

 

 

                                                         

 

 

 

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31 août 2026

POSTLUDE

                                                               POSTLUDE

 

Voilà donc ! J'ai noté tout ce dont je me suis souvenu. Après quoi je suis reparti, serrant précieusement mon rouleau d'écriture sur ma poitrine. Je n'ai plus jamais revu Pyrrhon. Je le savais bienheureux, bien plus qu'Anaxarque réputé tel, qui avait fini en gloire dans la plus effroyable situation. Pyrrhon dorénavant vivait tantôt à Elis, en ville et dans sa ferme, tantôt dans les forêts, comme Héraclite, comme Démocrite. Mais il ne hait pas les hommes, ne les aime pas davantage. Il est un médecin qui observe, diagnostique, prescrit un remède, si tel est le voeu du patient, et tant pis s'il ne veut pas de remède.

De toute manière il n'y a pas de véritable remède. Une fois né vous courez à la mort. Simple question de temps. Hadès, en fin de compte, c'est le Temps, le Maître-Temps auquel rien n'échappe. Tout au plus pouvons réduire un peu notre souffrance, nous y accommoder, y plier selon nous. Suivre l'apparence "qui l'emporte sur tout, où qu'elle aille".

Le grand projet de Pyrrhon c'est de nous délivrer des dogmatismes de toute farine qui nous font rechercher ce qui n'existe pas. Sitôt qu'on pose un certain quelque chose, un dieu, un être, une idée, on bascule dans une quête sans fin et alors le temps engloutit tous les moments de notre vie. Nous voilà affairés, préoccupés, malheureux. C'est la raison pour laquelle Pyrrhon, comme Diogène avant lui, vantait la vie de l'animal parfaitement heureux en flottant dans l'apparence. L'animal se contente, l'homme se mécontente. Le petit goret impavide sous l'orage c'est lui qui donne l'image de la parfaite sagesse. Il ne s'agit pas de contrefaire le goret, mais bien d'être un homme - capable de se dépouiller, un autre type d'homme que le modèle ordinaire qui ne vise que la puissance et la renommée.

La philosophie de Pyrrhon c'est cet effort paradoxal à se situer à l'inverse de ce qui motive les hommes. Il fut admiré pour son comportement exemplaire. Je ne sais s'il fut jamais compris. Reste que les habitants d'Elis édifieront une statue à sa gloire, puis un tombeau imposant., jugeant admirable et divin un style de vie unique entre tous.

Pour conclure, un  petit poème à sa mémoire :

        De tout ce qui apparaît à la lumière

        Il a vu, le sage d'Elis, la naissance et la mort

        Et que rien ne demeure des choses que l'on aime

        Celles qui viennent, les précieuses, et s'en vont telles

        Feuilles jaunies, pèle mêle, au gré du vent.

 

 

27 août 2026

Le fabuleux voyage de Pyrron en Asie chp XXXIII

                                                                CHAPITRE XXXIII

                                                                     ELIS, à nouveau !

 

A Elis je fus accueilli comme un héros. Pensez donc !

Un homme qui revient de l'expédition en Asie, mûri, assagi, savant plus que quiconque, expert en coutumes étrangères, forcément un sage. On me proposa le poste d'Archiprêtre d'Hadès. Pourquoi refuser, pourquoi accepter ? Pourquoi l'un plutôt que l'autre. J'acceptai, non pour moi puisque je pouvais parfaitement me satisfaire de ma fermette pour m'assurer le nécessaire. En soi la chose était indifférente, mais elle ne l'était pas pour le peuple d'Elis qui voulait un homme mûr et sûr, en qui  se remettre.

Pour moi il était clair que j'exercerais cette fonction avec un total détachement, exécutant les rites selon l'usage, mais sans adhérer  en aucune manière au croyances qui soutenaient le culte d'Hadès. Je n'avais aucune difficulté à séparer les deux plans, le ritualisme religieux et les convictions philosophiques.

Par la suite je fondai une nouvelle Ecole de philosophie où je tâchais de développer quelques idées nouvelles. Avec un succès mitigé. Ma pensée heurtait de front toutes les traditions, tous les préjugés, provoquant parfois des ripostes cinglantes, auxquelles je répondais quelquefois, et que souvent je négligeais. Que m'importe la  critique ? J'ai fait un tel travail dans le royaume de la sagesse, j'ai parcouru tant de défilés de la pensée que je n'allais pas me laisser troubler par un godelureau tout juste sorti de l'oeuf. Bref, j'ai beaucoup investi de mon temps et de mon énergie sans parvenir  à créer un véritable mouvement philosophique. -Hormis quelques jeunes gens comme toi, Timon, qui m'ont suivi et qui m'ont fait confiance.

Je me rendais le plus souvent possible dans ma ferme, où j'élevais des cochons, les frottais, les nettoyais, que je vendais au marché. J'aimais travailler la terre, j'aimais bêcher, planter, arroser, considérant les plantes, comme les animaux, comme des êtres vivants qui avaient ma considération, et déplorant le fait qu'il fallût les manger pour vivre. Triste loi de nature ! Je vivais quelque temps comme un paysan, puis, fonction oblige, je redescendais en  ville pour m'acquitter de mes devoirs, le Temple d'Hadès et l'Ecole de Philosophie. Enfin, je me fatiguais de plus en plus des hommes, de leurs querelles incessantes, de leurs jeux de pouvoir, de leur indécrottable suffisance et prétention. Je repensais à mon enfance agreste, aux errances fabuleuses que je m'accordais dans les forêts, loin d'Eris et de la tourbe des prétentieux. Pourquoi le vieillard ne s'accorderait il pas ce que dans l'enfance il considérait comme son bien le plus précieux ?

Dans la forêt, que je connaissais mieux que personne, je m'aménageai plusieurs retraites, des grottes, des ermitages de branches et de feuilles que personne ne connaîtrait, où je pourrais  tout à loisir me détendre, dormir, rêver, méditer selon l'heure et la fantaisie, goûtant le miel et le sel de la solitude. "Solitaire parmi les hommes" - c'est ainsi que je suis depuis quelques années, et c'est ainsi que je serai encore à l'heure de ma mort, heureux autant qu' homme peut l'être dans la misère galopante de ce monde.

 

Je suis toujours dans le monde et hors du monde, voyageant d'un pôle à l'autre, me régénérant dans chaque lieu sans basculer dans l'ennui ou dans la répétition. sitôt qu'apparaît un signe de lassitude je déguerpis, je me reloge selon l'humeur. C'est ainsi que je m'offre la possibilité d'un surgissement poétique, Kaïros inépuisable et fabuleux.

Tu me demandes, mon cher Timon, toi qui es marié et père de famille, pourquoi j'ai choisi le célibat. En fait être marié ou célibataire est indifférent si l'on parvient à être pleinement soi. J'ai connu des femmes, surtout dans ma jeunesse, et ces rencontres ne m'ont pas rendu heureux, ni malheureux. Ou mallon. La seule expérience qui m'a fait douter de tout, et de moi plus encore, c'était Lydia, la sauvageonne que j'avais affranchie, pour qui j'ai vraiment éprouvé le plus vif désir. Hélas, dans les grâces de l'Egypte éternelle, elle a compris qu'elle ne voulait pas suivre un homme épris de sagesse qui allait parcourir le monde, suivant Alexandre jusqu'au bout du monde. Et moi je ne pouvais rester ici, en Egypte : autant m'émasculer sur l'heure. C'était la grande tentation d'Eros, aussi puissante que le chant des Sirènes. Mais j'ai tenu bon. Il fallait choisir entre deux désirs. J'ai choisi la voie la plus difficile. Lydia était la beauté même, brûlant d'un merveilleux feu intérieur. Je n'ai plus jamais rencontré de femme qui fût égale à elle. Nous nous sommes quittés dans la douleur mais par la suite je décidai que j'avais fait le bon choix.

Le célibat est mon choix, mais c'est aussi mon destin, et ma chance. De toute façon peu de gens sont heureux dans le mariage et la vie de famille. Les gens suivent l'instinct et s'étonnent que l'instinct les mène au malheur. La sagesse vaut mieux, elle nous évite bien des désagréments à défaut de combler l'âme d'une satisfaction perpétuelle.

Cela dit, j'ai moi aussi mes moments de faiblesse. L'homme est ainsi fait qu'il a constamment le sentiment qu'il lui manque quelque chose, et c'est ainsi qu'il court de tous côtés pour trouver l'objet qui le comblerait. Je sais qu'un tel objet n'existe pas, que les objets de nos voeux se déprécient très vite, se déqualifient, vous laissant vides comme devant. Cette mécanique fait tourner le monde. Il paraît qu'Alexandre, l'assoiffé, a pleuré de dépit quand on lui a expliqué la pluralité des mondes : autant de mondes qu'il ne conquerrait jamais !

Ce manque n'est pas occasionnel mais structurel. En venant au monde nous perdons cette bienheureuse complétude que nous ne retrouverons jamais. Ce qu'on appelle sagesse est la conscience aiguë de ce vide avec lequel il faudra pactiser tout au long de la vie. 

Le théâtre de la vie c'est le combat vertigineux entre l'instinct et l'intelligence. L'instinct nous dit : il faut vivre et vivre encore, repousser chaque jour le délai, quoi qu'il en coûte. Et l'intelligence contemple froidement le cours de la vie, entre naissance et mort, et dans les moments de vide nous fait toucher du doigt l'absurdité sans nom de ce processus aveugle et répétitif. Ce sont de brefs instants de lucidité, vite recouverts et oubliés. L'instinct reprend le dessus, pour le plus grand bien de l'espèce. Du point de vue de l'instinct la sagesse est une folie. Pour la sagesse c'est la vie qui est un sorte de folie. Nous balançons entre deux pôles, sans pouvoir trancher. Concluons qu'il n'y a pas de différence entre la vie et la mort, et qu'en somme la sagesse est une folie apprivoisée.

 

 

 

25 août 2026

CHAP XXXII : LE MORTIER DE LA VENGEANCE

 

                           Egales sont toutes choses, pareilles

                     Aux gouttes sans nombre qui forment l'océan,

                     Nul jamais n' a sondé les profondeurs extrêmes

                     Indistinctes et noires. A peine

                     Si la surface présente quelque forme mouvante   

                     Sitôt évanouie, déjà fondue dans le tirant des eaux

                     Matière noire, liquide,  impénétrable,

                     Dure et molle, liquide et solide, tout y glisse

                     Tout patine et flotte avant de se dissoudre

                     Sans laisser plus de trace que le vol d'un oiseau dans le ciel,

                     Nous voyons la surface mais le dedans jamais

                     C'est pourquoi je l'appelle "matière noire" !

 

Nous vivons dans la matière blanche, le royaume de la représentation : sensations, perceptions, images, conceptions, idées, lesquelles nous paraissent si véraces que nous en concluons que le monde est comme nous le percevons. Nous pensons en termes de comparaisons, de différences, de gradations, de valeurs : le miel m'apparaît doux, donc il est doux. Mais ce ne sont là que conventions, artifices de langage. Procédant par méthode nous apprenons à défaire l'illusion, découvrant que les choses sont autant ainsi que pas ainsi, pas plus ceci que cela. Alors nous sommes mûrs pour la vraie révélation : notre matière blanche est un îlot minuscule, une pauvre terre sans vérité, planant au dessus de l'immense, de la gigantesque matrice universelle, matière noire impénétrable, inconnaissable, éternelle. Hors ces qualificatifs très généraux on ne peut rien en dire, rien en connaître. On peut étendre la matière blanche autant qu'on voudra, et on le fait dans le savoir et dans l'expérience, cela ne change rigoureusement rien à la masse impénétrable et muette de la matière noire - sauf si, ô miracle, c'est la matière noire qui vomit des fragments inconnus, comme fait le soleil éructant des flammes étincelantes qui dansent à sa surface. La véritable histoire, qui n'est pas vraiment celle des hommes, c'est plutôt le rythme imprévisible, heurté, saccadé, irrégulier de ces irruptions fantastiques. Soyons disponibles, c'est la seule chose à faire !

 

    Après la mort d'Alexandre le désordre s'installa parmi les satrapes et les généraux. Manifestement nul           d'entre eux était assez puissant pour maintenir l'unité de ce colosse politique aux mille membres.                    Fatalement l'empire se disloqua. Anaxarque, Onésicrite et moi même ne voyions nul intérêt à assister à cette dislocation. Pour nous l'aventure était terminée. Nous décidâmes de quitter Babylone et de suivre le chemin ordinaire, celui des marchands, pour atteindre rapidement la côte égéenne.

Mais en cours de route, Onésicrite nous fit savoir qu'il nous quittait pour trouver quelque satrape à qui il pourrait offrir ses compétences,. C'est Ptolémée, général éminent d'Alexandre, qui avait ses préférences. La suite montra qu'il fut bien inspiré puisque Ptolémée devint Pharaon des Deux Terres. fondant une dynastie qui dure toujours, à ma connaissance.

Onésicrite est un homme singulier, réservé, mystérieux mais brillant, décidé et fort capable. Il s'était formé auprès de Diogène et avait assimilé les dogmes du cynisme philosophique. De là une conduite raisonnée, sans lustre, à la différence d'Anaxarque le voluptueux, mais efficace. Tout en se réclamant du cynisme il se comportait comme un ami et un conseiller d'Alexandre, ce qui est pour le moins contradictoire. Diogène vilipendait les princes, Onésicrite courtise le prince. Admettons qu'Onésicrite fut un cynique ambitieux, ce qui est une nouveauté pour le moins étonnante !

Il; avait par ailleurs de sérieuses compétences navales. Il fut nommé par Alexandre commandant du navire amiral, charge dont il s'acquitta brillamment dans la longue descente de la flotte sur l'Indus jusqu'à la mer.

Vues ces hautes capacités je ne doute pas qu'il fasse carrière en Egypte. Je ne l'ai jamais considéré comme un ami véritable, plutôt comme un compagnon d'aventure. Cet homme là ne se livrait pas, il suivait sa voie, uniquement. Quant à sa philosophie elle me semblait plutôt un vernis qu'une disposition de vérité. Après son départ, que j'ai regretté sur le moment, je l'ai bien vite oublié. Nos voies étaient trop différentes et je savais que je ne le reverrais jamais.

 

Toute autre était ma relation avec Anaxarque.

Le bonhomme Anaxarque m'avait toujours passablement dérouté, prenant nos opinions pour des broutilles, renversant sans pitié nos argumentations, cultivant le paradoxe, le bizarre, l'insolite, au point de me faire douter souvent de mon propre bon sens. II était le seul à faire fléchir Alexandre, à prendre le contrepied de ses avis royaux, à oser le critiquer, à moquer ses prétentions à la divinité, comme ce jour fameux, où, désignant une plaie qui saignait d'abondance, il lui demanda si c'était du sang humain ou quelque nectar d'un dieu ! La force d'Anaxarque c'était le sens inné du Kaïros. Ce n'est pas par raisonnement qu'il était parvenu à cette lumineuse intuition, mais par nature : il sentait l'occasion, il la voyait quand personne ne voyait rien, et, d'un jet, il se lançait, propulsait le mot qui déchire, désignait la source, pointait la solution !

On ne saura jamais, dans certaines circonstances, ce qui fut l'oeuvre  personnelle d'Alexandre et ce qui fut la vision géniale d'Anaxarque.

Je sais ce que je lui dois : un affranchissement accéléré des dogmes, des mythes, des opinions, des croyances. Une audace inouïe dans l'art de penser. Une liberté sans exemple dans la parole et dans l'action. Une philosophie vivante, sans maître, sans tradition, ouverte sur les faits, attentive aux faits, toujours apte à se défaire et se refaire : la vie en somme !

Les choses arrivent, et elles arrivent de leur propre mouvement, et non pas selon nous. D'où l'art de laisser glisser, dériver. De ne pas se poser en sujet qui veut, mais, dans le mouvement des choses, saisir le moment opportun, le Kaïros souverain, et comme le pêcheur, d'un coup, planter la flèche.

Tel était mon ami Anaxarque, tel je l'ai admiré, tel je me suis formé à son contact. - Et tel je me suis séparé de lui tout en restant fondamentalement son ami.

 

Après notre séjour à Taxila où je vis l'extraordinaire sincérité des Gymnosophistes, leur incorruptibilité à toute épreuve mon regard sur Anaxarque changea. Je conservai la haute estime que j'avais pour la liberté et la spontanéité d'Anaxarque, mais je vis de mieux en mieux ses défauts : son goût immodéré pour le luxe et les richesses, son train de vie somptueux,, sa passion de volupté. Il aimait recevoir ses amis et ses admirateurs pour étaler sa magnificence autant que pour palabrer, ironiser, médire de ses ennemis qui enviaient sa position de conseiller personnel, émérite du roi. Lors des repas en groupe il faisait servir ses invités par une jeune femme d'une beauté accomplie, totalement nue qui allait de table en table verser le vin dans les cratères, offrir des fruits parfumés. Ce petit jeu l'amusait beaucoup : observer la réaction des convives, les voir se troubler en face de la nudité vivante, faussement disponible. Mais lui, sans le dire, jouissait de leur déconfiture : "Cette jeune femme que j'exhibe comme un trophée, est à moi seul. Regardez la, admirez la, convoitez la, trémoussez vous de désir - mais vous ne l'aurez pas !". Je ne partageais pas cette comédie de la vanité, et plus d'une fois je cherchais un prétexte pour quitter la scène, tout en entendant sur le seuil la remarque ironique de ce drôle de séducteur : "Comment, mon cher Pyrrhon, tu n'apprécies pas la beauté toute nue ? Tu la préfères vêtue comme la prêtresse d'Athéna ? Tu ne sais pas ce que tu perds !" 

Mais en dépit de tout j'aimais Anaxarque jusque dans la cruauté et le fiel de son ironie. Je m'éloignais de lui pour d'excellentes raisons mais l'homme je l'aimerai toujours. Mais en même temps j'entendais en moi la remarque cinglante de Dandanis, le chef des Gymnosophistes : "Anaxarque se veut un sage, mais alors que fait il à courtiser le prince ?" Et de fait Anaxarque  s'était voué corps et biens à Alexandre, dans une dépendance de fait alors qu'il se prétendait libre de toute attache ? 

 

Après la désertion d'Onésicrite nous n'étions plus que deux, Anaxarque et moi, à cheminer sur les routes d'Asie en direction de la Grèce. Arrivés en Ionie nous nous séparâmes, lui vers le sud, moi en direction d'Athènes. C'est alors qu'il se produisit un événement effroyable. J'arrivai à destination, aux abords d'Elis, lorsqu'on me rapporta la fin tragique d'Anaxarque.

Anaxarque revenait par Chypre lorsqu'il fut brutalement arrêté sur l'ordre du tyran local, Nicocréon, lequel s'estimait avoir été gravement outragé lors d'un banquet. Devant Alexandre, Anaxarque, au sens propre, "se paya la tête" de Nicocréon, : "Tout est somptueux, ô roi, à ceci près qu'il aurait fallu y servir la tête d'un certain satrape". Or tous les convives avaient immédiatement compris qu'il s'agissait de Nicocréon, lequel garda par devers soi la ferme résolution de se venger.

La vengeance fut terrible : Anaxarque fut jeté vivant dans un mortier et meurtri avec des pilons de fer. Mais notre homme, loin de gémir, lança à la face du tortionnaire cette réplique désormais célèbre : " Broie le sac d'Anaxarque, mais Anaxarque tu ne le broies pas !"

Nicocréon, de rage, ordonna qu'on lui coupât la langue. Mais alors Anaxarque se la coupa lui-même avec ses dents, et la lui cracha au visage !

 

Voilà un homme qui sut mourir ! Les moralistes de tout poil ajouteront : s'il ne sut vivre selon la sagesse,

il aura du moins largement racheté ses fautes par le courage exemplaire, la dignité et la hauteur de vue, qui rabaissent Nicocréon au niveau du morpion ! Sans doute, mais j'estime moi que la vie d' Anaxarque n'est pas indigne, ni peccamineuse. Il valait mieux que ces critiques, ces palabreurs qui n'ont rien vu. Anaxarque était d'une autre aune que la commune, et sans lui l'histoire d'Alexandre aurait été bien moins glorieuse.

Considérant la fin tragique d'Anaxarque, puis celle de Calanos, l'une subie, l'autre choisie, j'y trouve un certain air de parenté dans le sublime. Ces deux là témoignent de notre inconnaissance de l'homme dont on ne peut mesurer pleinement la puissance.

Anaxarque, qui s'était laissé corrompre à la cour du roi, qui avait gauchi son enseignement vers la facilité, avait réalisé ce sursaut philosophique extraordinaire de résister au tyran, d'assumer son destin et de mourir dans la gloire, comme Calanos en personne, impavide sur son bûcher, serein et résolu au milieu des flammes. S'il fallait racheter quelque chose cela fut fait à la perfection. Je regrette que son nom ne soit pas davantage salué et célébré parmi les amis de la philosophie.

6 août 2026

Le fabuleux Voyage de Pyrrhon Chap XXXI

                                                                      XXXI

                                                                   CALANOS

 

 

Depuis le Gandhara on décida de descendre l'Indus jusqu'à l'estuaire. Mais on n'avait pas de bateaux. On décida de construire une flotte pour charrier les hommes, les chevaux,  les  équipements. On construisit la flotte, on embarqua. On croyait qu'on atteindrait la mer en quelques semaines. Ce fut extrêmement long et dangereux. Onésicrite, excellent marin autant que philosophe patenté, eut l'honneur de piloter le vaisseau amiral. Anaxarque et moi logions dans ce même bateau, trop heureux de n'être pas mêlés à la troupe braillarde et égrillarde. Nous avons échangé nos découvertes post-démocritéennes. Je vis que Anaxarque n'avait pas tiré grande leçon des spectacles qu'il avait vus : les Gymnosophistes, les ascètes, les sages brahmaniques, leur spectaculaire abnégation, leur passion de l' Absolu. En fait il se défendait de comprendre par un surcroît d'ironie, assez blessante en vérité. Tout cela n'était pas son affaire. Il ne voulait pas quitter le plan des événements en tant que tels, et surtout pas se laisser corrompre par un souci de l'Absolu, dont il n'avait que faire et qui lui semblait relever de la supercherie, de la menterie, et de l'escroquerie : fariboles de prêtres assoiffés de pouvoir dont le seul mobile est d'époustoufler les foules, pour les exploiter et les dominer. "Pourquoi, disait il, vont ils inventer toutes ces chimères ? Ils ne savent pas vivre, ils haïssent la vie, ils détournent les gens de leur désir de vivre et les plongent avec eux dans le bourbier de la malédiction. Bref, de tristes sires !" - Je ne savais pas trop quoi répondre. Il me semblait que ces vues ne manquaient pas de véracité, moi aussi j'étais troublé par cet étalage de vertus ascétiques, de renoncement et de mortification. Mais j'avais tendance à penser que c'était là erreur de jugement plutôt que désir de tromper. Ces gens, en particulier Calanos que j'avais en haute estime, ne cherchaient pas le pouvoir, fût il spirituel, ils suivaient une voie singulière qui à mon avis ne menait à rien : seraient ils pauvres et nus, absolument détachés du monde et vibrant de leur idéal jusqu'à la folie extatique, quoi, cela mènerait à quoi ? Encore plus de détachement, encore plus de renoncement, encore plus de mortification - je ne vois d'autre issue que la mort ! Et quand ils seront morts, en sauront ils davantage ? Et voilà qu'il leur faut un autre mythe : celui de la mort comme passage vers une autre vie. Mais qui a jamais vu qu'il y avait une autre vie ? Aucun défunt n'est jamais revenu de l'autre vie pour en témoigner auprès de nous !"

"C'est là, dit Anaxarque que tout se tient : le vrai motif c'est que nul ne veut mourir. Alors on invente une vie  immortelle, et pour la vivre une âme immortelle. C'est le fondement de la culpabilité : la haine de la vie mortelle fait que le désir se retourne contre la vie mortelle et entreprend de la détruire à petit feu. Il ne reste plus qu'à retourner cette haine en vertu du détachement, en conduite morale, en abnégation. J'en viendrais presque à dire : le vertueux est un haineux. Et à préférer notre joyeuse conception hellénique selon laquelle mieux vaut vivre en joie, même si la vie est difficile et cruelle, que de se confondre en malédictions. Tu te rappelles certainement cet épisode dans Homère où Achille, lors de son séjour dans les Enfers déclare qu'il aimerait mieux souffrir auprès d'un pauvre laboureur, là haut dans le soleil, que d'être le roi des Ombres dans les Enfers !" Je crois que c'est là le fondement du sentiment grec de l'existence".

Anaxarque était grec et resterait grec. Moi aussi. Mais avec quelque chose en plus, ou en moins, comme on voudra. J'avais découvert que tout ce que nous voyons, sentons, pensons était une sorte de jeu. Non pas la saisie directe de quelque réalité existante en soi et par soi mais une apparence. Les "choses" - je dis les choses mais il faudrait dire  : ce qui apparaît, l'apparaître, n'est rien de plus que de l'apparaître. Un clair de lune apparaît, un arc en ciel apparaît, puis disparaît. Ne nous demandons pas ce qu'il est, nous ne trouverons rien. Il apparaît, voilà tout. Eh bien, il me semble qu'il est de la plus haute importance de raisonner de la sorte au sujet de tout ce qui existe. Démocrite disait : "convention que le doux, convention  que l'amer, convention que le juste, convention que l'injuste" - Maintenant je dirai : apparence que le doux, apparence que l'amer  - mais aussi : apparences les choses qui nous entourent,  apparences les images qui traversent notre esprit, apparences que nos rêves, nos sensations, nos sentiments, nos croyances. Quelle est la nature de ce qui apparaît ? C'est d'apparaître. Avec cet conclusion EXTRAORDINAIRE : il n' y a rien à chercher ni en de ça, ni au de là de ce qui apparaît  - ni ciel de la Moira et des Dieux - ni Enfer d'Hadès ; ni vérité ultime qu'il faudrait puiser dans l'acharnement mortifère du corps et de l'esprit.                    

Cette découverte fantastique, j'ai pu l'approfondir auprès d'Ananda qui m'a libéré de mes dernières illusions, de mes dernières hésitations et approximations, en m'offrant à penser ce mot qui exprime tout : vacuité. Le jeu des apparitions se déroule librement dans le champ pur de la vacuité. Dans ma méditation, les sensations, les perceptions, les images, les idées vont et viennent, sans substance, sans référence, apparaissant et disparaissant, sans origine et sans fin. Ni Etre, ni coeur de l'Etre : vacuité.

Je ne sais si les Grecs pourront entendre un tel message qui renverse beaucoup de leurs certitudes. Mais il me semble, à moi, que ce message ne trahit pas l'esprit de la Grèce, il achève ce qui fut pensé par Héraclite, puis par Démocrite. C'est ici que l'Occident et l'Orient ensemble ont engendré de meilleur.

 

A partir de l'embouchure de l'Indus une partie des troupes navigua sous la direction de Néarque en direction du Golfe Persique. L'autre partie, sous la direction d'Alexandre, s'enfonça dans le désert de Gédrosie, traversa la Carmanie, jusqu'en Susiane où les deux parties devaient se rejoindre. J'eus la chance de voyager en bateau, de voir quantités de phénomènes surprenants, comme ces danses de poissons géants qui venaient escorter pacifiquement nos navires. J'appris à l'arrivée que la marche d'Alexandre  dans le désert avait été extrêmement éprouvante, et que nous avions perdu beaucoup d'hommes, épuisés de chaleur, de soif et de faim. 

Parvenus à Suse je fus témoin d'un événement absolument extraordinaire. On se rappelle qu'Alexandre, à Taxila, frappé par le comportement étrange des Gymnosophistes, intrigué par leurs doctrines étranges, avait invité Calanos à venir avec lui jusqu'à Babylone pour qu'il pût y dispenser un enseignement sérieux et novateur sur la philosophie hindou.  Alexandre pensait sans doute créer une université nouvelle, comme il l'avait souhaité pour Alexandrie d'Egypte.  Mais voilà que Calanos demande à le voir. Il lui explique sa demande. Il ne veut et ne peut continuer, vu l'épuisement de son corps, la faiblesse et la maladie. Mais il veut purifier son âme, et ne saurait supporter que son âme vienne à fléchir et le prive de ses facultés. Bref il  a décidé de mourir, non de mort banale, mais par le feu, seul issue conforme au sens de sa vie. Il veut qu'on construise un grand bûcher au milieu du camp, et brûler au su et vu de toute  l'armée macédonienne. Alexandre est choqué. Jamais un grec, ou un macédonien n'aurait imaginé une telle solution, qui était l'inverse de tout ce que les Grecs pouvaient imaginer. Alexandre refuse. Calanos insiste, tant et si bien que le roi finit par céder.

On construit un bûcher. Dans un silence de mort Calanos va se placer au centre, on allume le feu. Les flammes montent bientôt et enveloppent le corps de Calanos, qui, sans un mot, sans un cri de douleur, immobile dans l'enfer qui le consume, se dissout progressivement dans le néant.

Les soldats, qui incendiaient volontiers villages et villageois, ne pouvaient concevoir qu'on pût s'appliquer à soi même un tel sévice. Manifestement Calanos avait tenu sa parole. 

Comment explique un tel acte. Que l'on voulût mourir ? Soit. Que l'on veille se suicider, soit. Que l'on demande à un ami de rendre ce service par l'épée, par strangulation, passe encore. Mais que l'on choisisse le bûcher, c'était incompréhensible. 

On ne peut expliquer cet acte par l'épuisement, ou par  quelque disposition pathologique. Manifestement Calanos voulait donner à tous une leçon, qu'il mettait en scène sous une forme pathétique. Repensant aux discours et à la pratique ascétique des Gymnosophistes il me semble que je comprenais : plutôt la mort qu'un état où l'âme serait conduite vers la dégradation, où elle ne pourrait plus exercer sa noble mission sur terre. Donc séparons nous du corps, séparons nous de la vie, purifions par le feu ce qui reste, détachons à jamais de tous les liens pour rejoindre enfin "la terre pure" au  de là de toutes les souillures de ce bas monde.

 

A quelque temps de là mourut Hephestion, l'ami intime d'Alexandre, qui l'avait tant de fois soutenu, protégé. La douleur du roi fut incommensurable. Il lui fit donner des funérailles démesurées, qui ne pouvaient apaiser sa douleur.  Lui même semblait perdre de son allant habituel. Entre tristesse et enthousiasme, installé à Babylone, sa capitale, il s'efforçait d'organiser l'Empire. Puis il tomba malade. Il mourut quelques semaines plus tard. Juste avant de mourir, alors que la question de la succession n'était pas réglé, un général lui demanda : "A qui l'Empire ? " - Le moribond eut juste le temps de dire "Au plus capable".

 

5 août 2026

Le fabuleux voyage Chap XXX : ANANDA

                                                                     XXX

                                                                 ANANDA

 

Sur l'autre berge  se dressait une gigantesque muraille de cavaliers, de fantassins, d'archers flanquée de deux cent éléphants de guerre. C'était la redoutable armée que Poros avait constituée en quelques semaines pour empêcher le Macédonien de franchir le fleuve. Impressionnant ! Alexandre considérait l'adversaire dans toute son ampleur, supputait les forces, évaluait, réfléchissait. Pas question d'attaquer de face. Ce serait un désastre. Il y avait déjà l'obstacle du fleuve, puis l'étendue impressionnante de la muraille de guerre, et puis il y avait les éléphants, que les Macédoniens redoutaient à bon droit. Il fallait ruser. Alexandre trouva rapidement la parade. Pendant qu'une partie des troupes resterait face à l'ennemi pour faire croire à une attaque frontale, l'essentiel des troupes se déplacerait vers le nord, de nuit, pour chercher un passage. Ce qui fut fait. Au petit matin l'armée macédonienne attaquait le flanc de Poros et bousculait l'infanterie. Mais il y avait les éléphants de guerre, montés par des cornacs armés de flèches et de lances. Ce fut une bouillie épouvantable. L'issue du combat était incertaine, ce que voyant, Alexandre en personne se jeta dans la bataille à la tête de sa cavalerie d'élite,  et, avec sa rage, sa volonté inflexible, perce et force la défense personnelle de Poros, qui reconnaîtra sa défaite et se rendra au vainqueur.

Et alors, dans un de ces mouvements de générosité qui faisait sa grandeur, Alexandre, loin de sévir, confirma Poros dans ses titres et ses pouvoirs, à la condition toutefois qu'il passât un accord d'alliance avec le vainqueur ! De la sorte Alexandre s'attacha cette région, qui devait par la suite se faire admirer dans le monde pour son art exceptionnel et sa haute culture.

Alexandre, encouragé par cette belle victoire, se crut en état de conquérir l'Inde, qui, croyait il bornait le monde habité. C'était compter sans ses généraux qui refusèrent tout net. La dernière victoire avait été très coûteuse en hommes, en chevaux, en matériel. Les hommes étaient épuisés. Pour eux cette guerre n'avait plus aucun sens : la Grèce était vengée, la Perse détruite, le nouvel Empire dûment établi. Et puis ils avaient la nostalgie de leur pays, de leurs femmes et enfants. S'ils continuaient à guerroyer ils mourraient tous les uns après les autres, et toute l'entreprise finirait dans le chaos !

Alexandre, abasourdi par cette révolte, entra dans une de ses colères qui faisaient trembler son entourage, puis, comme Achille dans Homère, il se livra trois jours durant à sa frénésie, sans quitter sa tente. Finalement il cèda. De toute manière il n'y avait personne pour le suivre, pas même Hephestion son intime.

Mais Alexandre était Alexandre : il décida qu'il fallait marquer le lieu où il était parvenu avec son armée par un monument digne de son exploit et de celui de ses camarades d'armes. Il fit construire douze tours, célébrant chacune un des Douze Immortels, formant un grand cercle, et au milieu de ce cercle un autel de pierre où fut gravée la phrase : "C'est ici que s'arrêta Alexandre".

La campagne d'Asie était officiellement terminée. Il fallait à présent organiser le retour.

 

 

Le dernier grand moment de mon séjour au Gandhara fut la visite à la communauté d'Ananda. Ils étaient une vingtaine, hommes et femmes, qui vivaient dans une jolie clairière, à petite distance de la ville. Chacun avait sa propre maisonnée, faite de branchages et recouverte de mousse. Ils se rassemblaient deux fois par jour, le matin pour aller mendier leur nourriture de la journée. Puis ils mangeaient ensemble. En fin d'après midi ils méditaient en silence puis échangeaient librement. Pour le reste chacun faisait comme il voulait. Pas d'exercices contraignants, pas de sacrifices d'animaux. Celui qui voulait faire une offrande posait un bouquet sur un meuble, orné de peintures, au centre du village, qui servait en quelque sorte d'autel, mais un autel vide, sans divinité officielle. Ces gens étaient sereins, affables, calmes, souriants. Nulle raideur, nulle crispation. Cela me changeait agréablement des contorsions extatiques des Gymnosophistes. En somme un village philosophique, comme pouvait en rêver Démocrite. Je m' y sentais bien, accueilli et conforté dans mes vues. Pour un peu j'aurais oublié ma vocation strictement solitaire et mes voeux de non attachement.

J'ai encore aujourd'hui le souvenir de mes discussions avec Ananda. Ce soir là, quelque peu ramolli par le bien être, je me laissai aller à des confidences que je n'aurais jamais partagées avec quiconque - pas même Anaxarque :

- J'ai connu il y a peu une jeune fille merveilleuse. Elle s'appelait Lydia. C'était à Ephèse, dans la première partie de notre expédition. J'ai pu la délivrer de l'esclavage, puis insidieusement, je me mis à la désirer de toute ma fibre. Nous avons vécu quelques mois prodigieux. Mais elle ne voulait certes pas me suivre sur les routes d'Asien et puis elle rêvait d'être mère. Je crois qu'elle m'aimait, mais elle me quitta. Moi je ne voulais pas m'établir, avoir femme et enfant, je voulais voyager, je voulais savoir, j'étais, je suis toujours un philosophe, je serais mort si j'étais resté.

- As tu des regrets ?

- oui, mais la raison me dit que j'avais raison ! Lydia aussi avait raison.

- Il y a quelque chose que tu ne dis pas. Ou plutôt tu en dis trop ou pas assez .

- Mon cher Ananda, dans ton genre tu es aussi terrible qu'Anaxarque ! Plus profondément je voulais bien la désirer mais je ne voulais pas l'aimer. En fait je me contentais parfaitement de nos relations telles qu'elles étaient. Et en particulier de nous relations sexuelles. Dois je te le dire Ananda ? Je n'ai rien d'un ascète. Je ne comprends pas ces gens qui se refusent le plaisir, et le plaisir sexuel en particulier, comme ces tristes ascètes de vos forêts qui me semblent plus morts que vifs.

- Nous ne recommandons pas les plaisirs sexuels non parce qu'ils seraient mauvais en soi, mais parce qu'ils créent de l'attachement. Mais l'inverse peut être vrai : à force de refuser ces plaisirs on finit par s'attacher au refus, à la négation, et cela peut être pire encore !

-Mais alors il n' y a vraiment aucune solution valable ! Soit l'enfer du sexe, soit la mortification ? A moins de pratiquer une fois de plus mon adage favori : ni le sexe ni pas le sexe. De toute manière, quoi que l'on fasse, nous sommes sexués, on n' y coupera pas ! C'est la voie moyenne : se débrouiller comme on peut en s'attachant le moins possible. Mais toi, Ananda, comment fais tu  - si je peux me permettre ?

-J'ai été marié, et j'ai vécu assez heureux, même si ma femme était peu portée au sexe. Puis elle est morte. Depuis je vis chaste et abstinent. Cela ne me pèse pas spécialement. Mais j'avoue avoir parfois de la nostalgie, m'imaginer que je pourrais être heureux avec une femme. Alors je pratique la diversion : je marche, je discute - et surtout : je médite. C'est encore la meilleure solution : méditer.

Je reprends : le vrai problème ce n'est pas le sexe. C'est l'attachement passionnel. Si l'usage du sexe ne vous enchaîne à rien et à personne, usez du sexe ! Cela me rappelle une anecdote qui circulait chez nous : un quidam surprend un philosophe au sortir du bordel - Comment dit il, vous fréquentez, vous un philosophe réputé, un lieu de mauvaise vie ! - Notre philosophe répond : "ce n'est pas d'y entrer qui est un mal, c'est de ne pas savoir en sortir".

Et nous voilà Ananda et moi, à rire de bon coeur !

- Si tu veux le fond de ma pensée, Ananda, ce que j'ai cherché longtemps, et que j'ai trouvé, c'est qu'il n'existe pas d'autorité supérieure, de divinité dans le ciel ou en enfer, qui puisse décider pour nous. Pas d'Autre transcendant. Je suis un homme libre. C'est cela que j'ai trouvé, et c'est cela que toi aussi tu as trouvé.

- Notre maître Gautama dit : "Ne croyez que ce que vous avez expérimenté par vous même. soyez à vous même votre propre lumière". 

- C'est pourquoi, cher ami, je ne pourrais vivre parmi vous, rester auprès de vous. Je vais rentrer en Grèce, apporter un peu de ma lumière à ceux qui peuvent comprendre. J'emporte avec moi une sublime image de beauté, ton visage lumineux, et le souvenir ému de ces gens qui vivent avec toi, dans une heureuse fraternité.

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