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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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17 avril 2026

LE SOLDAT SOLITAIRE

Ciel ouvert - Mouettes passent

Suis-je encore de ce monde?

Exilé sur le front de guerre

Je me raccroche à mon étoile

Gemme d'ivoire, coffret de verre

Un beau visage sourit dans la pierre

Front lisse d'avant le deuil

C'est en nous seuls qu'est l'enfer.

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17 avril 2026

Du CHAOS et de la MORT ETERNELLE : Lucrèce

 

Premier modèle, modèle "quantique" : les atomes "errent dans le vide, se meuvent, s'affrontent, se repoussent, rebondissent, se heurtent, sautent, s'écartent, s'éloignent, s'enchevêtrent, mouvement incessant et varié, agitation éternelle, turbulences, chocs, bifurcations, retours, tantôt ici et tantôt là, partout et en tous sens".

Je n'ai fait là qu'énumérer les termes utilisés par Lucrèce pour dépeindre le mouvement des atomes dans le vide infini. (II, 70 à 132) Suit l'admirable tableau de la danse des poussières dans la lumière :

"Quand les lumières, quand les rayons du soleil

Se glissent dans l'obscurité d'une chambre, contemple.

Tu verras parmi le vide maints corps minuscules

Se mêler de maintes façons dans les rais de lumière,

Et comme les soldats d'une guerre éternelle

Se livrer par escadrons batailles et combats

Sans s'accorder de trêve et toujours s'agitant

Au gré des alliances et séparations multiples.

C'est ainsi que tu peux saisir par conjecture

L'éternelle agitation des atomes dans le grand vide" (II, 114 à 122)

 

Ces turbulences figurent assez bien le chaos originel, mouvement désordonné qui ne laisse pas de faire songer aux tourbillons de Démocrite, dont les occurrences hantent manifestement le poème de Lucrèce, dans ces turbo, turba, turbare, tumultes et turbulences qui emportent, ouragans et cyclones, les. vaisseaux livrés à la violence des vents. Mais je crois que, plus qu'à Démocrite, il faut songer à une représentation maximaliste du chaos originel, état spéculatif de "la mort éternelle" - si par mort éternelle il faut, très logiquement, entendre l'état d'une matière antérieure à toute organisation, éparpillement stérile dans le vide infini, AVANT LA DECLINAISON, puisque c'est seule la déclinaison qui rend possible un "contrat de nature", une émergence, une con-venance, une con-jonction ("conjuncta" : les agrégats joints, les corps). Le chaos, en ce cas, désigne la mort éternelle, un état précédant "la nature" - en toute rigueur, puisque la nature c'est la naissance, et à terme, la vie. Ainsi cette métaphore de la danse des poussières - danse des atomes - vaut - elle spéculativement, in abstracto, comme modèle de l'opposition entre l'état pré-naturel, état zéro, et l'état de nature, où se sont constitués des assemblages, conjuncta, liés par les "feodera naturai", liens et convenances structurant les corps constitués.

Redoublement : d'un côté les "escadrons, batailles et combats d'une guerre éternelle" - la vaine et tumultuaire agitation de Mars, et de l'autre, " foedera Veneris", fédérations, associations, doux liens de Vénus. 

La mort éternelle hante le poème, et lui donne cette coloration sombre qui a tant frappé les lecteurs : mais plutôt que d'y voir je ne sais quelle complexion mélancolique, j'y vois une parfaite cohérence de pensée. Tout ce qui existe est issu du chaos et y retourne. Ce qui veut dire que le chaos n'est pas à penser comme un commencement historique, une genèse datée (comme font certains astrophysiciens qui déterminent l'origine de l'univers) mais une donnée parfaitement éternelle, constante absolue, d'où émanent, nunc hic, nunc illunc, tantôt ici, tantôt là, en des temps et des lieux également incertains, des "natures", émergences locales, impermanentes, stables-instables, qui retournent fatalement, à terme long ou court, au chaos d'où elles sont sorties - suivant la loi de la déclinaison, écart, tangente, surgissement, combinaison, expression, déclin, dissémination.

Redoublement : d'un côté les "escadrons, batailles et combats d'une guerre éternelle" - la vaine et tumultuaire agitation de Mars, et de l'autre, " foedera Veneris", fédérations, associations, doux liens de Vénus.

Il en allait ainsi d'Athènes la sublime, et de toute beauté, mais de la laideur aussi : ce qui désespère est aussi, sous un certain rapport, ce qui délivre.

17 avril 2026

Du TEMPS, et des APPARENCES

 

Et il ne reste plus que le temps...

A entendre dans les deux sens, le temps qu'il fait et le temps qui passe. C'est la variation infinie, l'écoulement et la transformation perpétuelle qui sont le temps. Nuages, foudre, orages, calme serein, tornades, vent et bourrasques, ça va, ça vient, ça passe, ça glisse, ça tourmente et apaise, ça tourne et se retourne, ça continue. Qu'est ce que le présent - si déjà au coeur du présent ça se transforme, que le présent déjà a glissé dans le passé, eaux du fleuve qui coule, et passe, et ne cesse de couler...

S'il n'existe que des apparences ce qu'on appelle le temps est le mouvement des apparences, jaillissement, glissade, passage et continuation. Cela disparaît sans cesse et se génère sans cesse. Le présent qui toujours manque ne manque jamais. Sans début et sans fin.

Héraclite : "Le temps (aïon) est un enfant qui joue en déplaçant les pions : royauté d'un enfant".

17 avril 2026

Le NOM et la CHOSE : Montaigne

 

 

"Il y a le nom et la chose ; le nom, c'est une voix qui remarque et signifie la chose ; le nom, ce n'est pas une partie de la chose ni de la substance, c'est une pièce étrangère jointe à la chose, et hors d'elle".  Montaigne, II, chapitre XVI, De la gloire.

17 avril 2026

Du LANGAGE hors NATURE : les Sophistes

 

Les Sophistes grecs, si mal nommés, si mal compris, avaient déjà fait une découverte majeure, dont aujourd'hui encore nous ne mesurons pas tous les effets : nomos s'oppose à phusis, nomos n'est pas contenu dans phusis. Entendons : la coutume, la règle, la loi (nomos) sont d'un autre ordre que les faits naturels (phusis). Platon voulait que la justice comme norme de la conduite individuelle s'inscrive dans la justice de la cité, qui elle même se rangerait à la justice du cosmos. Double inclusion. Aristote soutiendra que l'homme est naturellement social (zoon politikon), que la cité est une émanation de la nature. Mais ce que découvrent, à l'inverse, les Sophistes, c'est la rupture entre les deux ordres : il n'existe pas de cité naturelle, toute cité est le fruit d'une convention, ou l'effet de la force, ou les deux associées lorsqu'un pouvoir s'édifie par la force et édicte la loi. La nature ne donne pas de loi, elle est un régime silencieux de forces qui s'affrontent à l'infini, et dont on ne peut corriger les excès que par l'instauration d'un ordre conventionnel.

La conséquence immédiate, immédiatement visible, c'est que l'ordre social n'a rien de sacré, ne se justifiant ni de la nature (d'une idée de la nature comme norme du bien et du vrai) ni de la théologie. On remarquera que les Sophistes sont peut-être les premiers athées conséquents, même s'ils avancent masqués derrière des argumentations spécieuses et controuvées. Ils ne déclarent pas que les dieux n'existent pas, mais se demandent publiquement s'ils existent, formulation prudente qui ne trompe personne.

Le plus radical fut semble-t-il Gorgias, qui établit trois points fondamentaux :

rien n'existe

s'il existe quelque chose, ce quelque chose ne peut être appréhendé par l'homme

même s'il est appréhendé il ne peut être énoncé ni expliqué à autrui (Sextus Empiricus)

"ouden esti" : on traduit "rien n'existe", mais il me semble qu'il faut entendre : rien n'a la qualité d'être. L'être est une invention de philosophes, un mot creux, à quoi ne correspond rien, s'il est notoire qu'il n'existe que des processus mouvants, des forces multiples qu'aucun terme synthétique ne peut saisir ou exprimer. "Branloire pérenne".

C'est le sens de la deuxième phrase : ce réel ondoyant et divers échappe à toute prise - et donc on ne peut (troisième phrase) ni le dire ni l'expliquer. 

La fonction du langage, en conséquence, ne peut être de connaître adéquatement les choses. La nature ne peut fournir de norme. Et la religion pas davantage.

Le langage humain, hors de tout fondement naturel ou métaphysique, jouit ainsi d'un statut d'autonomie qui le rend maniable à tous usages, les pires et les meilleurs. Car il manquera toujours le fondement, et l'on devra se rabattre sur la convention, et dans le même temps, on découvre dans le langage même une extraordinaire capacité de combinaison, de métaphorisation, de création (poiesis) : les Sophistes seront, parmi les meilleurs d'ente eux, de grands éducateurs et de grands poètes de la langue.

On conçoit qu'ils aient provoqué la haine, le refus, le dénigrement. Depuis Platon il est de bon ton de les traîner dans la boue de l'infamie. Mauvaise réputation justifiée : comment pourrait-on supporter des lascars qui ouvrent la boîte de Pandore et laissent se répandre le soupçon philosophique de par le vaste monde ?

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16 avril 2026

La VOIX de l' ANIMA (suite) : philothérapie

Il est quasi impossible d'avoir une relation directe avec l'inconscient, et plus encore avec l'inconscient archaïque. De plus, pour la plupart des gens un tel dialogue est en soi inconcevable, totalement hors de leur préoccupation vitale. Il faut être un de ces rêveurs impénitents, de ces farfelus de l'introspection et du délire intérieur pour s'intéresser à de telles choses. Mais quand on appartient, par destin ou infortune, à cette étrange confrérie, rien n'y fait, on ne peut en aucune manière en guérir. C'est une maladie délectable en soi, avec d'effroyables abîmes, d'immenses dangers et de merveilleuses expéditions sahariennes, arctiques et tropicales. Et au plus vif du péril, dans les pires tremblements, on se dit que malgré tout une telle vie, incertaine, aventureuse, "pericolosa", on ne voudrait en rien l'échanger contre la vie d'un artisan ou d'un politique. C'est le  "démon" qui est plus fort que nous, qui nous entraîne dans les ravines obscures, les dédales de l'âme et les recoins les plus reculés de la connaissance, et que faillir serait perdre toute estime de soi, et toute raison de vivre. J'admire Montaigne pour sa ténacité si molle en apparence, si faussement humble et discrète, et en réalité ferme comme le poignet d'un sabreur ! "Moi et mon livre nous ne faisons qu'un". Et j'admire Schopenhauer qui très jeune déclare qu'il consacrerait sa vie à déchiffrer l'énigme de la vie ! Sans parler de Bouddha, d'Héraclite, de Pyrrhon, les plus grands. Et plus grand que tout est l'esprit qui, non content d'avoir fait les voyages les plus singuliers et les plus extrêmes, en tire un enseignement pratique pour aider ses contemporains. : les "philothérapeutes ".

J'ai retrouvé hier quelques éléments qui permettaient de situer à peu près la problématique de l'Anima. Mais ce sont encore des approches très grossières, bien qu'exactes. L'essentiel reste à dire. En fait j'ai plus parlé de ce qui m'empêchait d'y avoir accès. Ce je n'ai pas assez vu c'est l'émotion extraordinaire qui accompagne la remontée de ces brûlantes images. En particulier la fièvre devant l'image réelle, sensible, j'allais dire palpable de la jeune femme dans la splendeur de ses atours naturels, dans son regard, sa tenue, sa démarche, en fait tout ce qui fait d'elle une femme, quelque chose d'absolument différent de ce qu'un homme peut être ou incarner : l'Autre. Un Autre autre. Pas une ressemblance, pas une doublure, le radicalement Autre dans sa différence inassimilable, irréductible; définitive. C'est peut-être cela que le psychotique ne supporte pas : qu'il y ait de l'Autre, du Non-soi, qui peut lui paraître immédiatement comme une menace, une effraction contre l'intégrité de son Moi.

Il y a l'Autre de l'apparence globale, l'Autre avec des seins, comme la mère, ou la tante. Piera Aulagnier faisait remarquer très justement que le père, ou l'homme vu par le tout petit enfant, c'est L'Autre sans seins. Dans cette première figure du masculin c'est le manque qui est perçu, en comparaison avec la générosité des seins maternels ! On comprend aisément dans ce cas que la figure du père reste longtemps bien à l'arrière de la figure maternelle, de la poitrine maternelle, de la peau maternelle, infiniment plus gratifiantes et libidinales ! On ne saurait trop y insister : c'est le contact de peau avec la mère qui éveille la libido de l'enfant, qu'il soit fille ou garçon. Il en résulte que le premier Autre, c'est la mère. Et que la figure de l'Anima, ou mieux l'imago inconsciente de l'Anima soit irrévocablment teintée des premiers émois des contacts maternels.

Premier bilan : dans ce complexe inconscient de l'Anima nous avons les traces indélébiles de la peau et des seins maternels, puis les figures annexes des substituts maternels, puis les tantes, soeurs, cousines, camarades, grands mères, et une quantité de figures mythologiques issues des traditions familiales, religieuses, culturelles. Par exemple je ne peux me dissimuler le rôle important joué dans mon enfance par la figure de la Vierge Marie, dont le portrait figurait en bonne place dans la chambre de mes grands parents, l'Enfant Jésus dans ses bras, pendant qu'un angelot bigarré jouait de la trompette dans le coin haut, à droite d'un tableau byzantin. Et plus tard je fus expédié dans un internat religieux tout dévoué au culte de la Vierge ! Peut-être ai-je fini par trouver quelque ressemblance entre elle et la sublime image d'Artémis, chaste elle aussi, et soeur d'Apollon !

Ce qui est proprement psychotique dans le catholicisme c'est cette dualité contradictoire de Marie, d'être simultanément vierge et mère de Jésus. Il y a là un noeud ! Ainsi donc nos mères, qui nous ont engendrés, sont restées miraculeusement vierges, contre toutes les logiques physiologiques ! Il est quand même un peu débile d'aller chercher un secours du côté de l'Esprit Saint pour consommer l'union! On me dira que ce sont des mythes, des allégories spirituelles. Soit. Mais pour un enfant légitimement curieux cela ne facilite pas sa compréhension de la sexualité maternelle, sans parler de l'exclusion psychotique du père géniteur ! "Toutes des putes, sauf ma mère"  N'est-ce pas éclairant! Et cette formule là je l'ai entendue au milieu d'une séance de psychodrame analytique ! Le type en question ne pouvait supporter un instant que sa mère pût avoir des menstrues comme toutes les autres femmes ! Ainsi donc, dans l'Anima, quoi qu'on fasse, il faut placer la sexualité. Mais laquelle ?

C'est là que les choses se compliquent singulièrement. C'est quoi le sexe de la mère ? Peut-on y penser sans tremblement, honte et culpabilité ? Heureusement il y avait, à cette époque bénie des dieux, des vaches, des lapines, des chiennes, des truies et autres bestiaux féminins qui étalaient assez complaisamment leur anatomie. Mais les femmes ! Est-ce possible? Elles seraient donc faites de cette façon là ? Je ne sais comment raisonne la petite fille, mais pour le garçon c'est une sacrée affaire !  Ainsi donc la mère est trouée, et plus encore, elles le  sont toutes ! Décidément l'Anima ce n'est pas seulement l'Autre dans son apparence externe, c'est aussi, et surtout, l'Autre du sexe  !

Mais alors, la Vierge Marie? Comment ne pas soupçonner une gigantesque tromperie universelle, un mensonge à l'échelle cosmique ? Qu'a-t-on donc voulu me faire croire ? Et dès lors, la sainteté, c'est quoi ? Que m'a -t-on raconté qui ne soit  un massif d'absurdités ? Et qui croire maintenant si les meilleurs des hommes ont pondu une histoire aussi grotesque ?

Heureusement la Grèce était là, éteinte, c'est entendu, depuis deux mille ans, mais toujours vivante dans ses mythes fondateurs et impérissables. Il y avait la sublime Korè que je vénérais à distance. Il y avait Aphrodite dont le culte m'était encore impossible, il y avait Orphée et Eurydice, Pâris et Hélène, et, plus simplement, plus prosaïquement, D'Artagnan et madame Bonacieux, Athos et Milady.

Et un jour il y eut la Belle d'entre les Belles, que j'épousai.  

16 avril 2026

VIVRE et PENSER

« Penser sa vie, vivre sa pensée ». Cette formule est séduisante, mais a-t-elle consistance de vérité ? J’en doute fort. Passe encore pour la seconde partie de la phrase, mais la première ? Que signifie penser sa vie ? On pense certes à sa vie, mais pense t-on sa vie ? Et que signifie ici « la vie » ou « sa vie » ? La vie est toujours quelque chose de passé, si j’y pense, car il est bien difficile, voire impossible de penser dans le même temps que d’agir. Je pense avant d’agir, je projette, je calcule les chances, mais si je pense en agissant je risque fort de tout manquer. Il faudrait dire : je pense le vivre, pour souligner le caractère présent, mouvant, inachevé de tout processus. Mais alors la difficulté redouble. Vivre n’est pas un objet de pensée. Vivre est, en toute rigueur, un impensable. Si je veux saisir le vivre dans une idée, une théorie, un programme je le fossilise, je le réifie, j’en manque  nécessairement le caractère incertain, flottant, évolutif, tâtonnant et ouvert. Vivre c’est tout autre chose que penser. On peut vivre sans penser. Il n’est pas sûr que penser aide à vivre. Que chez l’homme le penser accompagne le vivre c’est un fait, mais vivre c’est aussi sentir, percevoir, hésiter, s’enflammer, rejeter, éliminer, digérer, respirer, et refuser de penser. Le penser n’est qu’un élément parmi d’autres du vivre, et pas forcément le plus décisif.

La pensée est nécessaire face à l’obstacle : c’est le moment fécond de l’évaluation, et de la décision. Après quoi c’est l’effort, le vouloir, l’énergie qui commandent. On pensera après coup, pour juger de l’effet produit. Mais dans l’acte lui-même c’est la totalité du corps-esprit qui s’engage, comme un coureur qui s’élance tout entier dans la course. A ce moment-là il est trop tard pour penser, et s’il y a pensée ce ne peut être qu’une pensée seconde, inféodée à la mobilisation générale, pensée de correction et d’ajustement, qui peut venir, dans certains cas, au secours de l’action, qui dans ses grandes lignes a été décidée et dessinée auparavant. Dans les heures difficiles il faut s’en remettre à l’instinct de survie, à la fuite, à l’agressivité vitale pour se tirer d’affaire. Tous les hommes d’action savent cela, et il faut être un philosophe naïf pour s’en remettre au primat de la pensée.

Vivre n’est pas un objet de pensée. Vivre cela s’échappe de toutes parts, dans l’efflorescence du sentiment, dans la fixation passionnelle, dans l’incertitude, dans les rumeurs de l’humeur, dans le rêve qui se moque bien de nos programmations, dans l’instinct, dans la peur et le tremblement, dans les habitudes conscientes et inconscientes, dans l’inachèvement de tous les processus, dans ce vague de l’ennui, dans le deuil qui n’en finit pas, dans l’insatisfaction chronique, dans l’impossibilité de comprendre, dans le sommeil et l’abandon, dans la pensée elle-même qui vient d’on ne sait d’où, et qui va son chemin d’infortune et de hasard. Ce que j’en penserai, si je m’obstine à en penser quelque chose, ce sera l’écume, l’effet de surface, jamais la force agissante qui m’agit plus que je ne l’agis.  Revenons, je vous prie, à plus d’humilité ! Tout au plus la pensée peut-elle accompagner le processus, jamais le conduire souverainement et seigneurialement. Peut–être aussi revenir sur certains effets, en racornir la pointe, en corriger le défaut. Mais cela s’arrêtera là.

Je doute que la philosophie  ait jamais réussi à nous faire penser la vie. Encore moins à penser le vivre. Ce qu’elle en dit n’est pas vain, mais le romancier, le poète, en disent tout autant, et souvent bien mieux, plus justement et plaisamment. Eux au moins n’en font pas article de foi : ils racontent, et cela suffit.

Vouloir penser sa vie c’est se priver de vivre.

Quant à vivre sa pensée, on voit bien l’intention, fort louable au demeurant : donner à sa pensée une certaine gravité, l’incarner dans l’existence, mettre en accord la pensée et l’action, ne pas se payer de mots, être honnête vis-à-vis de soi et des autres. Fort bien. Mais là encore je redoute une perversion possible, qui serait de verser dans le système, dans l’entêtement doctrinal, dans la prétention d’un savoir : « pereat mundus, fiat philosophia ». Le paranoïaque ne fait pas autre chose, qui s’obstinera dans son délire d’évidence, dût le monde en périr. Faut-il donner à la pensée ce monopole directif, cette souveraineté de décision ? Mais alors, où passe la leçon du réel ? Et quelle est donc cette pensée qui prétend tout connaître et diriger, d’où vient-elle, de quelle source sacrée, de quelle légitimité ?

La seule idée qui me paraît juste c’est plutôt celle-ci : la pensée doit être soumise à l’expérimentation, rejetée si elle est funeste ou trompeuse, cultivée si elle accroît la perception du vrai. Vivre sa pensée ce n’est pas vivre selon la pensée, mais vivre en mettant constamment les données de la pensée à l’épreuve, dans un va-et vient critique. Savoir renoncer à telle pensée, en expérimenter de nouvelles, faire le tri, aiguiser le jugement, rester modeste.

Tout cela, au final, est bien décevant. Il importe de faire sa place à la déception, de se pas se hisser trop haut du col et du cul. Là-dessus Montaigne est irremplaçable. On ferait bien de le faire découvrir à nos étudiants pour les guérir de certaine fatuité de savoir. Et nous mêmes d’y revenir plus souvent à titre prophylactique. Hygiène mentale.

16 avril 2026

Du SENTIMENT de REALITE

Qu'appelons-nous "réalité"? Cela paraît trop évident pour qu'on s'y arrête. Mais il en est de la réalité comme du temps, dont Augustin disait qu'il savait bien ce qu'il était tant qu'on ne lui en demandait pas une définition. Nous avons un sentiment naturel de la réalité lorsque nous sommes éveillés, conscients, lucides, mais il suffit du moindre trouble de l'âme pour que cette tranquille assurance se mette à vaciller, nous jetant dans d'interminables incertitudes. D'autant que le rêve lui-même ajoute à notre trouble, nous présentant comme assurée et indubitable une kyrielle de situations parfaitement extravagantes. C'est au réveil que nos prenons la mesure de notre aveuglement : "bah! ce n'était qu'un rêve, pas la peine de s'inquiéter". Ce fameux sentiment de réalité est si souvent pris en défaut qu'il se révèle peu fiable. Mais alors, faut-il croire que nous rêvons tout éveillés, et que, comme le dit le poète, "la vie est le songe d'un songe" ?

Réalité renvoie à res, la chose. La réalité est le monde des choses par opposition aux affects, aux opinions, aux idées. D'où la notion commune de réalité matérielle : la terre, les arbres, une table, un crayon, un litre de vin. Cela se touche, cela se sent, se perçoit, pèse, résiste, se transforme, se casse, mais dans tous les cas cela oppose un quantum de force aux forces que je peux déployer pour les saisir, les déplacer, les modifier, ou même les penser. La chose est en dehors de moi, présentant une sorte d'inertie, de densité insondable, ou de mouvement irrépressible, qui me persuadent que j'en ignore la nature intime, la secrète puissance. Je suis face à la chose, elle est face à moi, elle ne sera jamais moi, je ne serai jamais elle. Cette hétérogénéité constitue la chose en tant que telle, qui ne disparaîtrait que dans le cas d'une absorption totale de la chose en moi, ou dans mon annihilation en elle. La réalité de la chose tient dans le fait que la chose me résiste. 

Dans l'imaginaire je peux traverser les murs, d'un souffle renverser les montages, vider les océans. Dans la réalité c'est impossible. Voilà un critère sérieux. Dans le feu de ma passion je cours, je me précipite, je dévale les escaliers, et voilà que je dérape, je me foule la cheville : voilà, indéniablement, qui est concret, perceptible et réel. C'est dans ce sens qu'Epicure soutenait que le vrai est le réel sensible.

En allemand perception se dit : wahrnehmung, littéralement "prise de vrai". Percevoir c'est tenir pour vrai, attribuer à la chose ou à la situation un caractère de vérité. La chose ne trompe pas, du moins c'est la conviction commune, qui repose sur des millénaires d'expériences répétées et incontestables. Disons que cette assurance se justifie dans le domaine de l'action pratique et des conventions langagières. Elle ne tient pas dans le cadre de la recherche scientifique, laquelle se soutient d'une toute autre exigence.

Possède une réalité ce que le langage et la convention posent comme tel. La conviction personnelle ne suffit pas, et en cas de doute je demande confirmation à l'autre : "pince-moi, dis moi que je ne rêve pas". J'attends de l'autre qu'il me rassure sur mon bon sens, me délivre du soupçon de délire. Si nous sommes deux, et plus encore, à voir la même chose, je supposerai que cette tranquille communion de pensée fournira un critère suffisant. Sauf à supposer que nous délirons de conserve.

Serait réalité ce qui se mesure dans le concret comme possédant une existence avérée et confirmée par la convention commune déposée dans le langage commun. Cette définition peut à la rigueur tenir pour la réalité matérielle, mais qu'en est-il des affects, opinions, idées? Elles ont bien une sorte de réalité puisqu'elles produisent des effets, comme les passions, ou des actions. Freud, fort justement, distinguait la réalité (matérielle) de l'effectivité (psychique), employant respectivement le terme de Realität pour l'une et de Wirklichkeit pour l'autre. "Prenez vos désirs pour des réalités" disait-on en mai 68. C'est ce que nous faisons le plus ordinairement, et sans le savoir. Tout le problème est de ne pas confondre les deux ordres. Par exemple : l'enfant est longtemps persuadé de la toute puissance des idées, sousestimant le poids spécifique de la réalité matérielle. L'adulte apprend que le désir est une chose et la réalité une autre. Il s'est structuré psychiquement en distinguant le principe de réalité du principe de plaisir. Un désir n'est efficace, ne peut agir sur la réalité qu'en tenant compte des lois de la réalité : agir sur la réalité en s'y soumettant. Si je veux construire un pont il me faut du matériau.

L'homme est ainsi divisé en lui-même entre la puissance du désir - réalité psychique - et la nécessité de s'adapter à la puissance de la réalité (matérielle). A quoi s'ajoute encore la puissance de la réalité sociale, coutumes, règlements, interdictions, obligations, rites, traditions culturelles. Réalité à la fois extérieure et contraignante comme la réalité matérielle, et pourtant mobile, évolutive, transformable, amendable, dans le meilleur des cas. Ajoutons, pour ne pas simplifier les choses, qu'elle est largement intériorisée jusqu'à se confondre en partie à la réalité psychique, sous les espèces du Moi socialisé et du Surmoi. La vie psychique est de la sorte elle-même divisée entre l'effectivité du désir et l'effectivité de la norme sociale.

S'il y a diverses formes de réalité, comment s'y retrouver? Si la réalité est tantôt matérielle, tantôt psychique, tantôt sociale, il faut bien reconnaître que ce n'est pas au même titre. Si nos idées et nos désirs ont une certaine réalité, celle-ci ne va jamais sans un coefficient plus ou moins grand d'imaginaire. De même évidemment pour la dite réalité sociale, qui repose sur des représentations et des valeurs parfaitement contestables, mais impérieuses. Je peux toujours contester les décisions d'un procès, reste que si je suis condamné c'est toute la réalité de la peine qui tombe sur moi. Si bien qu'au bout du compte, de quelque manière que l'on prenne le problème, la vraie et seule réalité incontestable est celle de la chose, l'extériorité irréductible de ce qui existe en dehors de nous, comme fait massif, résistance, hétérogénéité absolue, c'est à dire le réel comme tel.

15 avril 2026

Du JAILLISSEMENT PUR

Vigny notait dans son Journal, en 1843 : "Tous les grands problèmes de l'humanité peuvent être traités sous forme de vers". C'est ce qu'il fait lui-même dans la série des "Poèmes philosophiques". C'est ce qu'ont fait Parménide, Empédocle, Lucrèce, Ronsard, Lamartine, Hölderlin, et bien d'autres, avec un bonheur très inégal. Car la chose est extrêmement difficile. 

Je me situe de plus en plus résolument à la confluence de la poésie et de la philosophie, en ce lieu inapparent et énigmatique où la pensée, et le sentiment, prennent leur source, avant de se déverser dans les plaines, au risque d'y perdre leur pureté originelle. En ce lieu indescriptible, tout près de l'origine, où le langage prend naissance, dans le tremblement, mal assuré de soi, et tout vibrant encore de la blessure originelle. Ce que le grec nomme " phuein, phusis" : le surgissement hors de l'informe, vers la lumière, ou, en latin, nascor, natura, naissance, nature. Naître, apparaître "ad luminis oras", aux rivages de la lumière. Car c'est la lumière qui attend le nouveau-né, le poème naissant, émergeant à sa nature. Naître, c'est surgir pour la lumière, en désir de lumière.

Et la lumière à son tour va se baigner dans la nuit féconde, l'"étonnante" (die staunende Nacht), comme Osiris qui du levant au couchant parcourt la moitié de sa course avant de parcourir, chez les morts, l'autre moitié, du couchant au levant. Cycle intégral, sphère unitive de jour-nuit, unité des contraires.

Le poète est l'homme de l'ombre qui aspire à la lumière et qui de la lumière vient se baigner dans l'océan de la nuit. Voyageur de l'Un-Tout, il se nourrit du Tout, en proclamant l'Un du Tout : présence multiple, inépuisable.

Méditant sur la naissance et le parcours du Rhin, assimilé comme chez Homère à un demi-dieu, Hölderlin s'étonne de la singularité inexprimable du "naître", qu'il interroge dans une formule étonnante, au plus proche de l'étonnement originel :

   "Ein Räthsel ist Reinentsprungenes. Auch

   Der Gesang kaum darf es enthüllen"

"Une énigme est ce qui jaillit pur./Aussi le chant à peine ose t-il le révéler". Notons que l'allemand peut jouer ici sur le signifiant : rein (pur) et Rhein (Rhin). Le Rhin est le pur-jailli. Mais jailli d'où ? Des entrailles de la terre, ou de la Nuit. Il jaillit, pur d'être ce qu'il est de par sa naissance, il gronde, il se débat entre ses langes de montagnes et de forêts, il trace sa route, demi-dieu véloce et véhément, et tel Héraklès il tempête et rugit, emportant bientôt tout obstacle dans sa course emportée. Tel est le poème, qui "à peine" peut nommer et révéler ce qui ainsi jaillit pur, mais qui coïncide, dans les moments de kairos, avec le mouvement pur.

Telle est l'essence de la poésie, sa noble tâche. Que maint philosophe, de même, se tienne dans ce moment fécond, nul n'en doute. Mais peut-être est-il plus difficile au philosophe d'en rendre compte, vue la discursivité aplatissante de la prose. Aussi n'est ce nullement un hasard si, en tels moments, le philosophe abandonne l'exposition de prose, pour se mettre à cadencer, et, s'il est poète, à danser.

15 avril 2026

La VOIX de l'ANIMA

Je m'efforce de mieux saisir ce qu'est l'Anima. Parfois je crois comprendre, parfois cela m'échappe à nouveau, comme un rêve dont on essaie en vain de fixer les images et le sens. Je pense que pour avancer je dois renoncer à toute tentative intellectuelle pour me laisser aller dans les méandres de la sensation, du  sentiment et de l'intuition. Jung raconte comment, bloqué dans son évolution psychique, incapable de former une suite d'idées cohérentes sur son ressenti, avait trouvé une technique originale : il abandonnait toute pensée, tout effort pour se laisser pénétrer par une voix féminine qui se mettait parfois à lui parler comme en songe. "Que se passe-t-il, lui demandait-il. je sens que tu veux me dire quelque chose? C'est quoi? Tu penses que je me trompe de voie? Que je suis en train de prendre une mauvaise direction? Mais que dois-je faire? Ou plutôt, que puis-je faire,  qui soit dans le sens d'une maturation, d'une évolution positive?" Et souvent la voix répondait, un peu comme le démon de Socrate, ou mieux encore, comme la Pythie de Delphes. L'élément indiscutable, absolu, c'est que c'est la voix d'une femme intérieure, d'un principe féminin de l'intérieur de la psyché, et qui n' a pas encore de visage très précis, de forme reconnaissable, de contour et d'identité.

Je me mets en écoute. J'essaie de faire le silence dans mon âme. De ne pas penser. de ne rien forcer. Je laisse venir les images. Je vois d'abord ma petite-fille de 20 mois, ce petit corps incroyablement souple, délicat, un petit chaton aux yeux immensément bleus. Je sens une immense tendresse m'envahir tout entier. Je suis pris d'un immense désir de la prendre dans mes bras, de la bercer, de courir avec elle blottie contre ma poitrine - n'était ce poids du corps, qui de léger se fait de plus en plus lourd, trop lourd pour un vieux bonhomme comme moi. Et je la laisse glisser au sol, elle se tient bien droite, elle se met à courir en tous sens, petit chien fou. Petit animal petit enfant. Ce n'est pas ma première petite-fille, j'ai aimé les autres c'est entendu, mais là c'est comme si de l'amour je n'avais connu que les prémices, sans pouvoir ressentir la plénitude d'un sentiment si doux. Il faut une extraordinaire évolution psychique pour atteindre ce royaume d'un amour sans partage ni restriction!

Ainsi l'Anima c'est aussi une petite fille! J'essaie d'évoquer de tendres amitiés féminines que j'aurais eues dans l'enfance: camarades, cousines, copines, mais très vite mon imagination glisse vers des figures plus agées. J'aurais beaucoup aimé, je crois avoir une grande soeur. Mais j'étais comme on dit, enfant unique, ce qui n'était vrai qu'à moitié, entouré d'une pléiade de tantes, marraines, oncles, plus agés certes, et pourtant un peu comme des frères et soeurs de substitution. Je me souviens être tombé follement amoureux, j'avais une dizaine d'années, de deux jeunes filles d'une vingtaine d'années, deux soeurs également et indistinctement belles, que je courtisais toutes les deux ensemble, leur déclarant une flamme très intense et très sincère. Je n'étais pas tout à fait sot, et je voyais bien qu'elles s'amusaient de moi. Alors je leur déclarai résolument que je les épouserais toutes les deux quand j'aurais vint ans!

La crise décisive se passa lors de mes années d'internat. Je vivais reclus dans un monastère, entre les livres saints, les études, les prières et les bons pères qui nous formaient. Je dis cela sans ironie, car ces prêtres étaient vraiment d'excellentes gens, C'est leur doctrine qui était idiote. J'avais tout le temps de me morfondre dans d'interminables offices religieux, évoquant la campagne à la quelle on m'avait arraché, la maison bien-aimée de mes grands parents, le bon chien affectueux, le poulailler jacasseur et toutes la gamme des arômes du jardin et des mirabelliers en fleurs. En face de moi j'avais de mornes ex-voto qui suppliaient la Vierge de bien vouloir sauver l'enfant malade, de réconforter le coeur souffrant, et toute la kyrielle des saints, et ce triste Christ sanglant sur sa croix de bois! Quelle monitude! Heureusement il ya avait les magnifiques promenades dans la forêt vosgienne,les parties de rigolade avec les copains, et puis  quelques livres fabuleux, plutôt frondeurs, que j'avais pu arracher à la stricte surveillance des pères.  Et puis il y avait, délice absolu, la leçon d'histoire, le cours de grec! On a beau faire, on ne peut effacer de la mémoire collective le fait qu'il y eut des cultures extraordinaires qui ignoraiet Dieu et Jésus, qui ne considéraient pas le corps comme une infamie, le sexe comme une malédiction satanique, et le désir comme un péché de concupiscence! Je l'ai dit mille fois, je le redis encore : en un jour, en une heure, je devins un Grec de l'époque classique, plus familier d'Alexandre le Grand, de Périclès et de Sophocle que de toute la sainteté chrétienne apostolique et romaine! C'est à cette époque, sous la poussée d'une jeune libido très exigente et quasi compulsive, que je me formai l'image bienheureuse de la Korè, la jeune fille grecque d'avant les noces, vierge et pure, mais irrésisitible comme le diable! De là date d'ailleurs ma vocation de poète. Je ne pouvais me contenter de rêver la bien-Aimée, il me fallait lui parler, la dessiner, la célébrer dans un petit carnet rouge, intime et celé vous pensez-bien, mais qui, -horreur- finit par tomber je ne sais comment entre les mains du Survellant Général! Comme on plaçait en moi de grands espoirs ecclésiastiques l'affaire n'eut guère de suite. Mais moi j'étais irrévocablment passé dans le camp du paganisme!

La Korè! Incarnation de la Beauté absolue, de la perfection plastique, Muse du poète à jamais épris, incapable d'imaginer une quelconque mainmise sur le corps parfait et délectable, amant à distance, respectueux et fidèle à la mort! Un Idéal poétique était né. Ilne restait quà lire les poètes : Ronsard, Du Bellay, Virgile, Goethe, Hölderlin, Baudelaire, Nerval, Lamartine, Hugo, Verlaine, et - rencontre exceptionnelle et décisive à cette époque : Rimbaud.

Mais la sensualité dans tout cela? J'avais été si bien castré par l'éducation religieuse qu'elle ne trouvait nulle issue, d'aucun côté, et surtout pas du côté des filles. Triste époque. Dépression juvénile, passée totalement inaperçue, donc non traitée. Rêveries quasi schizophréniques. Idéalisation névrotique et troubles du caractère. Obsessions récurrentes, extrêmement pénibles. Et fugue pour couronner le tout. Heureusement j'avais une répulsion absolue pour la drogue. L'affaire aurait pu mal tourner. Mais comme j'avais un Surmoi en béton je ne risquais pas de devenir délinquant. Ma seule délinquance c'est contre moi que je l'exerçais, dans ce malheur invincible d'aimer, et de ne savoir qui ni quoi, une ombre, un mirage, une morte peut-être. Hélas l'émerveillement de la Korè se dissipait comme un beau rêve, et moi j'étais irrémédiablement seul.

J'arrête là pour le moment. On ne peut évoquer tout cela sans amertume. Mais avec l'écriture un travail de décantation peut se faire, qui en lui-même est déjà une forme anticipée de libération.  GK

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