LE FABULEUX VOYAGE de PYRRHON en Asie Chap XIII et suite
XIII
EPHESE
Au Granique Alexandre avait écrasé l'armée perse venue à sa rencontre et qui était pourtant très supérieure en nombres. A la tête de sa cavalerie d'élite il avait contourné le flanc gauche bataillon perse, puis, se rabattant brusquement, il s'enfonçait dans l'aile, la fendait en deux, s'ouvrant une voie de fureur et de sang, galopait comme un forcené en direction du centre ennemi, lequel, se voyant débordé de toutes parts, fléchit, cavaliers, fantassins, généraux, tout reflua soudain, rompit et se défit dans une débandade généralisée. Cette victoire gagnée de haute lutte provoqua un grand retentissement dans le monde grec et dans l'empire perse. Il fallait s'y résoudre : Alexandre n'était plus "le petit garnement de Macédoine" mais le stratège redoutable d'une redoutable armée.
Alexandre partit pour Ephèse où régnait le chaos. Démocrates et aristocrates s’y livraient une guerre sans merci pour le pouvoir. Le roi prit rapidement la mesure de la situation et dépêcha une cohorte de fantassins pour mettre fin au conflit. Précédée de la terrible renommée d’Alexandre – n’avait il pas fait exécuter tous les hommes après la prise de Thèbes , et réduit le reste de la population en esclavage ? – la cohorte fit merveille. Le roi fut reconnu sur l’heure comme Souverain, la paix revint, et le commerce put reprendre. Dorénavant le pouvoir était démocratique, sous la houlette d’un général macédonien.
Je me tenais très loin des combats, fréquentant assidûment le petit cercle de philosophes qui avaient la faveur d’Alexandre. Il était notoire que le roi avait suivi quatre ans durant les cours d’Aristote et se montrait très friand de philosophie et de poésie. Quand il pouvait il venait discuter avec nous de questions diverses, toujours très au fait des connaissances scientifiques. Son livre de chevet était l’Iliade, dont Anaxarque lui avait offert une édition rare et précieuse. Outre Anaxarque qui avait la préférence du roi, il y avait Onésicrite, un cynique disciple de Diogène, et Callisthène, neveu et admirateur d’Aristote. Et puis il y avait moi, excusez du peu, mais j’étais si fervent, si vif, si curieux de tout, que nul n’aurait songé à me chasser du groupe. Pour l’heure j’observais surtout, et parlais peu. J’étais encore inculte et grossier, mais j’avais l’intelligence vive et caustique, et j’apprenais très vite. Lorsqu’il m’arrivait d’interrompre les débats c’était toujours pour proposer une solution inédite. Au fond j’étais plus avancé qu’il n’ y paraissait. Au bout de quelques mois je me sentis pleinement leur égal, mais je m’abstenais encore de le leur faire savoir.
Alexandre aimait les festivités. Pour célébrer la prise de la ville il annonça une soirée de poésie, de danse et de musique, sans parler du vin qui toujours coulait à flots et inspîrait les pires débauches. C’est alors qu’Anaxarque m’enjoignit d’écrire un long poème en hexamètres dactyliques (le vers d’Homère!) que je pourrai dire à haute et intelligible voix devant l’assemblée .
Fichtre ! Ah Anaxarque ! Par Zeus ! Tu me jetais dans les flammes de l’enfer!Je n’étais pas un poète, je n’avais jamais écrit le moindre poème. Anaxarque me représenta que je tenais là une extraordinaire occasion de briller en cour, de me faire remarquer par le roi, qui décidait de tout. Je passais des heures horribles à me creuser la cervelle, mais rien ne venait, rien qui eût du caractère, de la spontanéité, de la force et de la grâce
C’est alors que j’eus l’idée , la bonne idée. Je décidai de m’informer au plus vite sur les années de formation de roi, sur sa famille, sur l’éducation qu’il avait reçue, sur ses idées et ses projets. Je repensai aussi à ce que j’avais appris à Troie, cette orgueilleuse manie de se considérer comme l’Achille des temps présents, de ces projets insensés de guerre ouverte contre Darius. Plus je me concentrais mieux je voyais : il ne suffisait pas de louer le héros du Granique, le stratège, l’homme politique. Il y avait autre chose en Alexandre qui le séparait de tous les autres hommes de son temps, c’était je le voyais à présent, un projet colossal : par de là la conquête de la Perse et de la défaite de Darius il rêvait de créer un empire universel, de faire cohabiter Grecs et Perses dans le même Etat, la même culture une et universelle, non pas un Etat vassal aux mains des Grecs, mais une structure absolument originale réalisant une véritable coexistence pacifique, riche d’idées nouvelles, d’institutions nouvelles, s’étendant jusqu’aux limites du monde habité. Se souvenait il de ce prédécesseur, cet olibrius de Diogène, original, insupportable qu’il avait rencontré un jour à Athènes qui voulait instaurer une république des hommes libres, des « cosmopolitai » - citoyens du monde ?
Je ne me souviens pas très bien des vers de mon poème, qui était fort long, très rythmé, large et ample à la manière d’Homère, mais voici à peu près les premiers vers :
Toi maître de la Grèce, de Macédoine et des rives égéennes,
Toi Alexandre le grand, nouvel Achille aux pieds légers
Toi qui franchis la mer insidieuse et muette
Ce n’est pas un empire guerrier que tu veux conquérir,
C’est l’âme de ces peuples des deux côtés de la mer
Que tu veux tenir unis dans tes mains souveraines
Sous l’autorité d’un seul, le Zeus omnipotent
Qu’on l’appelle Mazda ou Brahma, ou comme on voudra,
Des noms divers pour des peuples divers sous le soleil
Pour une seule souveraineté, éternelle et bienfaisante ».
Je n’éprouve aucune joie à évoquer cet épisode de ma vie, plutôt de la honte pour ce jeune que j’étais alors, épris de gloire qui faisait le savant devant le prince.
A ma grande surprise le roi apprécia fort mon poème, riant de plaisir, tapant des mains, frappant le sol, heureux comme un enfant.
« Qui donc est tu jeune homme, si bien doué et déjà poète parmi les plus grands ?
Je m’appelle Pyrrhon, sire, je viens d’Elis et je te demande de bien vouloir t ‘accompagner et te suivre, de marcher avec toi jusqu’au bout du monde !
« Bien volontiers ? Et que fais tu en dehors de la poésie ? Viens tu combattre dans mon armée ?
« Non, sire. Je ne suis pas un combattant, je n’entends rien au maniement des armes. Je suis apprenti philosophe auprès de ton ami, Anaxarque.
« Disciple d’Anaxarque ! Par Zeus je ne savais pas que ce drôle avait des disciples. Il a bien de la chance, Anaxarque ! Soit Ton poème vaut bien une récompense. Tu passeras auprès de mon secrétaire qui te donnera une bourse. Je vois bien que tu ne figures pas au rang des fortunés de la terre ? Ce don te permettra de faire face à l’avenir !
Quand je passai au bureau du secrétaire j’eus la surprise de ma vie. Le cadeau du roi était considérable et me permettrait de vivre à l’aise pendant plusieurs années.
XIV
QU'EST CE QU'UN HOMME LIBRE ?
De fait j’avais quelques idées pour l’immédiat. Je me rendis dans le quartier des esclaves et vis, dans une espèce d’enclos pour bêtes sauvages capturées, une dizaine de pauvres bougres faméliques, loqueteux et haillonneux, dénutris, assoiffés qui se blottissaient douloureuse dans le coin le plus obscur de la pièce pour jouir d’un peu d’ombres. Ce tableau me révulsait, et je n’avais plus la fie rté d’être grec. Comment une telle cruauté était-elle possible ?
Je m’approchai du garde qui somnolait à la porte et je lui dis :
« Ces esclaves sont ils à vendre ?
« Oui, mais ce n’est pas le jour. Il faut attendre demain. Revenez demain en début de matinée. Vous aurez le choix.
« Et pour une belle pièce d’argent, bien luisante, sonnante et trébuchantes la porte pourrait elle s’ouvrir maintenant ? »
Voyez d’ici la scène. Le garde me regardait comme si j’étais un fou, puis contemplant la pièce magnifique
« Bah, aujourd’hui ou demain ? De toute façon ce n’est que de la racaille !
Je me retins difficilement de lui flanquer mon poing dans la figure. Il fallait rester calme, agir intelligemment. Je lui remis la pièce qui disparut instantanément dans sa tunique.
« Une pièce pour toi, et une autre pour dédommager le propriétaire ».
La seconde pièce disparut aussi vite que la première.
« C’est entendu. Fais ton choix. Je rembourserai le propriétaire. »
Je me tournai vers le groupe des miséreux :
« Qui parmi vous sait tenir une maison, faire la cuisine, je veux dire une cuisine de qualité ? »
Pas de réaction.
« Il me faudrait aussi un homme instruit qui sache lire et écrire, tenir un journal, compter, recevoir correctement les visiteurs ? »
Pas de réaction. Ces gens étaient abrutis de fatigue, de chaleur, de faim et de soif. Il fallait changer de stratégie.
« Celui ou celle qui acceptera de travailler pour moi sera payé comme un artisan, logé, nourri. Bien entendu je l’affranchirai, il sera un homme libre ».
J’imaginais aisément le ricanement du garde grommelant dans mon dos : « seul un fou pouvait promettre de telles faveurs. Ce type devrait être emprisonné. C’est un danger public. » Bien entendu, serrant les deux pièces d’argent, il ne bougea d’un poil.
Mes propositions avaient réveillé quelques uns qui entendaient le grec. Je discutai avec les uns et les autres et finalement je choisis un homme pour le secrétariat et des affaires publiques et une jeune femme pour la sphère domestique. Il avaient l’air d’être un peu moins délabrés que les autres. ET justement, que ferais des autres ? Les laisser dans de telles conditions de captivité était, selon moi, ignoble, encore que les pratiques ordinaires n’y vissent rien de répréhensible. L’esclavage était une pratique universelle et nul ne songeait à la proscrire. C’était une fatalité qui condamnait la moitié de l’humanité à la misère, à l’humiliation et au désespoir
Je m’adressai au groupe des restants :
« Gardez courage ? J’interviendrai pour vous auprès des autorités. Je ne doute pas que vous serez bientôt délivrés.
Je repartis avec mes deux « «employés » qui se perdirent en éloges, en remerciements, en promesses de fidélité. Je laissai couler sans rien dire, et nous rentrâmes tous les trois sous ma tente. Je leur recommandai de se laver à grande eau, de manger et de boire, et de se reposer. Après quoi je m’étendis sur ma couche et m’endormis.
XV
DESIR
Au réveil j’eus l’impression d’avoir sérieusement déliré. Ces événements – la diction du poème, la conversation avec Alexandre, sa très grande générosité, puis le quartier des esclaves, contraste abominable avec la splendeur de la cour royale, enfin ces deux serviteurs que j’avais libérés puis engagés à mon service – il y a des jours qui semblent renverser le cours ordinaire des choses, à se demander si le cours des choses relève d’une quelconque rationalité.
Après la collation matinale je m’adressai à mes deux serviteurs, qui, lavés, rincés, rasé, rafraîchis et souriants, ressemblaient enfin à des êtres humains.«
« Je vous ai proposé une nouvelle vie. Vous serez très heureux à mon service si vous vous abstenez de voler, de mentir, de raconter ailleurs ce qui se passe ici. Je serai intransigeant. Si vous donnez satisfaction vous serez correctement payés. Dans tous les cas, que vous restiez ou que vous partiez, l’affranchissement vous est acquis. Si vous voulez partir, faites le vous êtes libres. Puisque vous commencez une nouvelle vie vous porterez de nouveaux noms, du moins dans vos relations avec moi. Vous n’êtes plus des esclaves vous êtes maintenant de libres serviteurs, rien de plus rien de moins . Toi, je t’appellerai Neocratès. Et toi Lydia. . Allez, commencez votre service . Que Zeus vous inspire ! »
L’avouerai je ? J’avais choisi deux personnes qui m'avaient semblé moins défraichis que les autres, qui tranchaient un peu sur le misérable aspect des autres esclaves. Ces deux là, bien rafraîchis, bien reposés, soudain me semblaient beaux. Leur belle prestance, bien malgré moi, à présent me suggéraient des pensées voluptueuses. Mais, leur offrant le statut d'homme et de femme libres, je renonçais de fait à en jouir, comme beaucoup faisaient de leurs esclaves. Neocratès était un beau jeune homme d'origine grecque. Il parlait un dialecte de Béotie que je comprenais à peu près. C'était vraisemblablement un de ceux qui avaient échappé au massacre, longtemps rodé au hasard avant d'être rattrapé par la milice, et débarqué ici. Dans d'autres circonstances il aurait pu me plaire, car enfin je n'étais pas bégueule et comme beaucoup de Grecs ou de Macédoniens, à commencer par Alexandre, je pratiquais volontiers l'amour d'un homme si j'étais épris. Quant à Lydia, mettez la toute nue, je parie qu'une troupe entière de mâles flamberaient de désir à sa vue !
Après tant d'émotions contradictoires je tâchai de mettre un peu d'ordre dans mon esprit. Je voyais bien que la beauté, surtout des corps jeunes, me troublait profondément. - de désir bien sûr, puissant et difficile à contenir, mais aussi de nostalgie, une nostalgie poignante, car je voyais bien que la beauté, vue, contemplée, désirée, est sur le champ une beauté perdue. Mettons que j'embrasse, que je caresse cette jeune beauté, qu'aurai je de plus une fois le désir satisfait ? Il en va ainsi de toutes les expériences érotiques : impatience, troubles, précipitation, décharge sombre, suivie d'une déception, parfois légère, parfois écrasante. En fait le désir ne résout rien, il vous fait sentir encore plus fort votre vide intérieur.
Je le savais de mieux en mieux. Mon désir n'était pas la gloire, la richesse, la puissance, pas même les plaisirs sensuels . Mon vrai désir, auquel je sacrifiais tout ce qui fait la joie de la vie, c'était la connaissance. C'est à elle que je vouais ma jeunesse, toute l'énergie de mon âme. C'est pour elle que j'avais tout quitté, que je faisais ce voyage invraisemblable. Je n'avais aucun regret. Je suivais le chemin obscur de mon désir.
XVI
LE SAGE
Anaxarque était un robuste gaillard d'une cinquantaine d'années, planté solidement sur deux jambes musclées, ventre arrondi, torse ferme, épaules larges, menton carré, joues rosées, un visage de lutteur, avec d'étranges yeux à demi cachés dans les orbites, ce qui lui donnait un air suspicieux, malicieux. Le corps exprimait une grand vigueur, une disposition athlétique à la fois altière et fraternelle, mais ces yeux étranges et le regard profond, inquisiteur, signalaient la prudence, la retenue, voire la méfiance. L'impression dominante qui se dégageait du personnage pouvait de traduire en une phrase : "A moi on ne la fait pas". Plus qu'une sentence caractérielle, elle exprimait un véritable style de vie, une éthique très personnelle.
D'avoir longuement observé le comportement des rois, des puissants, des gens du peuple, étudié les moeurs en usage en divers pays, d'Attique, de Macédoine, de Perse et d'Egypte, il avait de longtemps épuisé les habituelles illusions qui soutenaient l'ordre du monde tel qu'il allait. Le bonheur, la vertu, l'amour, le savoir et le pouvoir, il avait vu et compris leur puissance, et leur nocivité. Il ne croyait rien ni personne, ne suivait que son propre génie en toutes circonstances, quelles que fussent leurs conséquences. Il faisait ce qu'il disait et n'avait nul besoin de mentir, de tergiverser. A mes yeux c'était le Sage accompli, la plus belle fleur que pouvait engendrer le génie de la Grèce. Il était inutile de chercher à le tromper, il démasquait la faute et la renvoyait au menteur. C'était le specimen le plus accompli que j'ai rencontré au long de ma formation, et c'est auprès de lui que j'apprenais la sagesse.
Je m'interrogeais : comment un tel homme avait il pu être choisi comme conseiller par Alexandre ? Il était en tout l'antithèse d'Aristote qu'Alexandre avait suivi pendant quatre ans en Macédoine. J'en vins à penser que c'était là l'explication, qui d'ailleurs s'avéra exacte par la suite : Alexandre ne supportait plus la tutelle intellectuelle et politique, c'était un jeune loup qui découvrait sa propre puissance et qui ne tarderait pas à la retourner contre son maître.
D'après mes nombreux entretiens avec Anaxarque je voyais qu'il se situait expressément dans la lignée de Démocrite dont il m'avait vanté les ouvrages. Il retenait et approuvait sans réserve la théorie de l'univers infini, et conséquemment la pluralité des mondes. Il approuvait la thèse des atomes infinis en nombre dans le vide infini. Qu'est ce que le réel : "pas plus quelque chose que pas quelque chose". Il existe en effet les phénomènes, tous les phénomènes formés par la conjonction des atomes, mais ils ne sont pas doués d'être, de substance ou de continuité, et ils retournent plus ou moins vite à l'indéterminé dont ils sont issus. A entendre Anaxarque développer ces thèses j'avais le sentiment exaltant d'assister moi-même à la naissance et à la destruction des mondes.
Je crois en revanche que Anaxarque a renforcé la dimension de scepticisme qui régnait chez Démocrite, lequel avait dit : nous ne savons pas ce que sont les causalités à l'oeuvre dans l'univers : je sais que je ne sais pas.
De plus Démocrite disait : convention que le doux, convention que l'amer convention que le laid, que le beau, ou le juste - si bien qu'après cela il ne reste rien dont on puisse établir la nature en vérité. L'homme vit, non dans la connaissance du réel, mais dans une sorte de toile gigantesque, invisible, qui par le langage règle les échanges et donne à chacun l'illusion de vivre dans la réalité.
Philosopher c'est découvrir l'existence de cette toile, de la déchirer autant que possible, et ainsi de révéler l'en de ça du théâtre, non pas un Etre souverain et mystérieux, comme chez Platon et les idéalistes, mais l'oeuvre insondable du Hasard cosmique, à l'oeuvre en toutes choses : univers, mondes, métaux, végétation, animalité, humanité - sans exception possible !
Ni Etre, ni Non Etre, mais partout et en tout le mouvement infini, interminable, éternel. D'où la reprise de la fameuse sentence qui soutient l'hellénisme : "ou mallon", rien de trop - ni dans la connaissance, ni dans l'action. Et, dans la suite des intuitions lumineuses de Démocrite : rien n'est plus ceci que cela, rien ne prévaut dans l'absolu pour le sage émérite qui a sondé la viduité du vide.
XVII
H2RACLITE
Anaxarque était un robuste gaillard d'une cinquantaine d'années, planté solidement sur deux jambes musclées, ventre arrondi, torse ferme, épaules larges, menton carré, joues rosées, un visage de lutteur, avec d'étranges yeux à demi cachés dans les orbites, ce qui lui donnait un air suspicieux, malicieux. Le corps exprimait une grand vigueur, une disposition athlétique à la fois altière et fraternelle, mais ces yeux étranges et le regard profond, inquisiteur, signalaient la prudence, la retenue, voire la méfiance. L'impression dominante qui se dégageait du personnage pouvait de traduire en une phrase : "A moi on ne la fait pas". Plus qu'une sentence caractérielle, elle exprimait un véritable style de vie, une éthique très personnelle.
D'avoir longuement observé le comportement des rois, des puissants, des gens du peuple, étudié les moeurs en usage en divers pays, d'Attique, de Macédoine, de Perse et d'Egypte, il avait de longtemps épuisé les habituelles illusions qui soutenaient l'ordre du monde tel qu'il allait. Le bonheur, la vertu, l'amour, le savoir et le pouvoir, il avait vu et compris leur puissance, et leur nocivité. Il ne croyait rien ni personne, ne suivait que son propre génie en toutes circonstances, quelles que fussent leurs conséquences. Il faisait ce qu'il disait et n'avait nul besoin de mentir, de tergiverser. A mes yeux c'était le Sage accompli, la plus belle fleur que pouvait engendrer le génie de la Grèce. Il était inutile de chercher à le tromper, il démasquait la faute et la renvoyait au menteur. C'était le specimen le plus accompli que j'ai rencontré au long de ma formation, et c'est auprès de lui que j'apprenais la sagesse.
Je m'interrogeais : comment un tel homme avait il pu être choisi comme conseiller par Alexandre ? Il était en tout l'antithèse d'Aristote qu'Alexandre avait suivi pendant quatre ans en Macédoine. J'en vins à penser que c'était là l'explication, qui d'ailleurs s'avéra exacte par la suite : Alexandre ne supportait plus la tutelle intellectuelle et politique, c'était un jeune loup qui découvrait sa propre puissance et qui ne tarderait pas à la retourner contre son maître.
D'après mes nombreux entretiens avec Anaxarque je voyais qu'il se situait expressément dans la lignée de Démocrite dont il m'avait vanté les ouvrages. Il retenait et approuvait sans réserve la théorie de l'univers infini, et conséquemment la pluralité des mondes. Il approuvait la thèse des atomes infinis en nombre dans le vide infini. Qu'est ce que le réel : "pas plus quelque chose que pas quelque chose". Il existe en effet les phénomènes, tous les phénomènes formés par la conjonction des atomes, mais ils ne sont pas doués d'être, de substance ou de continuité, et ils retournent plus ou moins vite à l'indéterminé dont ils sont issus. A entendre Anaxarque développer ces thèses j'avais le sentiment exaltant d'assister moi-même à la naissance et à la destruction des mondes.
Je crois en revanche que Anaxarque a renforcé la dimension de scepticisme qui régnait chez Démocrite, lequel avait dit : nous ne savons pas ce que sont les causalités à l'oeuvre dans l'univers : je sais que je ne sais pas.
De plus Démocrite disait : convention que le doux, convention que l'amer convention que le laid, que le beau, ou le juste - si bien qu'après cela il ne reste rien dont on puisse établir la nature en vérité. L'homme vit, non dans la connaissance du réel, mais dans une sorte de toile gigantesque, invisible, qui par le langage règle les échanges et donne à chacun l'illusion de vivre dans la réalité.
Philosopher c'est découvrir l'existence de cette toile, de la déchirer autant que possible, et ainsi de révéler l'en de ça du théâtre, non pas un Etre souverain et mystérieux, comme chez Platon et les idéalistes, mais l'oeuvre insondable du Hasard cosmique, à l'oeuvre en toutes choses : univers, mondes, métaux, végétation, animalité, humanité - sans exception possible !
Ni Etre, ni Non Etre, mais partout et en tout le mouvement infini, interminable, éternel. D'où la reprise de la fameuse sentence qui soutient l'hellénisme : "ou mallon", rien de trop - ni dans la connaissance, ni dans l'action. Et, dans la suite des intuitions lumineuses de Démocrite : rien n'est plus ceci que cela, rien ne prévaut dans l'absolu pour le sage émérite qui a sondé la viduité du vide.
XVII
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