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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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28 juillet 2026

le fabuleux voyage chap XVII

                                                        XXVII

                                                    PERSEPOLIS

 

 

Ce fut un massacre épouvantable.

Alexandre, qui tout au long des étapes précédentes avait interdit le pillage des conquises, laissa la troupe se jeter sur la ville de Persépolis, tuant, égorgeant, massacrant, violant - et volant tout ce qui avait quelque valeur. Pendant plusieurs heures d'épouvante nous étions là, , mes amis et moi, totalement impuissants, effarés, et j'en aurais bien vomi de rage et de dégoût, mais tâchant malgré tout de conserver un semblant de dignité !

Et puis il y avait à côté de moi l'impavide Anaxarque : jusque dans l'extrême de l'horreur ce gaillard là parvenait à dissimuler ses sentiments, si toutefois il en avait, s'il était capable d'éprouver quelque chose qui ressemblât à un affect, à vibrer, à gémir, à pleurer comme un humain ordinaire. Ne sachant s'il fallait l'en blâmer ou l'en louer, je prenais modèle de son impassibilité en me disant qu'il devait avoir quelque raison supérieure de se comporter de la sorte. Et dans le même temps je pouvais mesurer à quel point j'étais éloigné de l'authentique sagesse.

Le soir de cette journée fatale un grand banquet réunit les dignitaires grecs et macédoniens autour du roi. Et, il fallait s'y attendre, la réunion dégénéra rapidement en beuverie, chacun y allant de ses railleries, de ses moqueries, rodomontades et galéjades. C'était à qui prononcerait les pires insultes sur les Perses, émettrait les invectives les plus salaces dans un désordre général où nul n'écoutait, où tous rivalisaient de bruit et de fureur. C'est alors que l'un des courtisans présents se leva et vociféra d'une voix chargée de haine et de vinasse : " Vengeons nos pères et nos mères, nos proches et nos amis qui ont été massacrés par l'armée de Xerxès, cet infame qui a osé détruite et brûler l'Acropole et tous les temples de l'Attique ! Vengeons les Grecs ! Vengeons ! Brûlons ce palais de Darius comme il a brûlé Athènes ! Et qu'il n'en reste que cendres !"

Alexandre lui même, passablement ivre, jeta une torche allumée sur un magnifique rideau de soie, qui s'enflamma aussitôt. En quelques minutes toute la pièce se met à brûler, boiseries, meubles, étoffes précieuses, en un gigantesque brasier qui se communiqua rapidement aux pièces voisines, et ainsi, de proche en proche, le feu détruisit la Perle de l'Orient, le Joyau Précieux de la dynastie des Achéménides, peut être la ville, le palais le plus fabuleux de tout le continent. Ce fut le plus lamentable spectacle qu'il me fut donné à voir.

Reste la question : pourquoi Alexandre a-t-il permis, voir commandité en personne cet attentat contre la beauté ? J'y vois deux réponses possibles : effacer à jamais l'infamie de Xerxès par une juste et terrible vengeance. Et puis ceci : supprimer tout retour à la monarchie défunte, effacer le symbole de sa splendeur et de son pouvoir, faire table rase du passé pour construire un tout nouvel avenir. Il ne restait plus qu'à éliminer Darius lui même, et l'empire perse aura vécu.

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26 juillet 2026

Le fabuileux.... Chap XXVI - Non Différence

                                                                          XXVI

                                                   NON DIFFERENCE

 

Pendant qu'Alexandre guerroyait au loin à la recherche de Darius, nous les philosophes nous traînions à qui mieux mieux, caressant le temps afin qu'il ne nous glissât trop vite entre les doigts...

A partir du premier principe de ma nouvelle philosophie de la nature - égales toutes sont les choses quelle que soit leur apparence - je repris à mon compte une très ancienne sentence de sagesse : ou mallon - rien de trop - qui recommandait de  poser une limite à l'action autant qu'à la connaissance, de cultiver la modération et la tempérance en toute chose. Précepte que je ne pouvais qu'accepter et faire mien. Mais là dessus j'ai posé une toute autre recommandation : considérer que rien n'est plus ceci que cela - ce qui ouvre une toute autre direction de recherche, une ouverture spéculative totalement inédite.

Rien n'est plus ceci que cela : nulle chose ne possède plus d'être que de non être, mais aussi : rien ne relève plus du non être que de l'être. Par exemple : je ne suis pas plus que je ne suis pas, moi qui n'ai aucune substance stable, constante et perdurante, mais aussi qui ne suis pas inexistant, qui ne suis pas un néant, ou une nihilité. Ni être ni non être, mais flux, passage, mouvement, évolution, temporalité. Et de même de tout ce qui existe, étoile, astre, arbre, animal ou homme on ne peut affirmer quoi que ce soit  en termes d'être (substantiel, permanent, immuable) ni de non  être (inexistence, néant). Le non être n'est pas davantage constant, permanent, absolu). Toute chose, formée d'éléments impermanents, flotte entre l'être et le non être, naît par combinaison, évolue et se défait sans être jamais identique à soi.

D'où cette conclusion : contrairement à l'usage admis par tous, selon la convention : on ne peut définir en vérité aucune chose, si toute chose est plurielle et impermanente. Démocrite l'avait déjà à sa manière : " on ne peut savoir ce qu'est une chose en vérité : elle n'est pas plus qu'elle n'est pas" - Ou mallon.

Que vaut dès lors notre savoir ? Il n'a valeur que dans la sphère de la convention. Mais que vaut alors ce savoir si d'une convention à l'autre les repères sont différents et les catégories mentales différentes? 

   Ne dites pas : je sais 

   Ne dites pas : je ne sais pas. Dire je ne sais pas est encore une manière de savoir.

Nous flottons entre savoir et non savoir comme nous flottons entre être et non être.

Si mon interlocuteur est particulièrement rétif, car enfin ces propositions peuvent paraître terroristes, inassimilables et repoussantes, je lui assènerai la sentence d'Héraclite : "Nous sommes et nous ne sommes pas".

Le statut de toute chose est cette précarité, cet entre deux problématique, cette insaisissabilité, entre naissance et mort, sans espoir d'immortalité/

C'est là mon apport personnel. De tous côtés je vois des hommes et des femmes, des nations entières, se démener, s'escrimer en tous sens pour saisir une base solide, un point fixe, ou se munir d'un dieu quelconque qui arrêterait ce mouvement diabolique, cette course impitoyable vers la décomposition. C'est la Passion de l'Avoir. Ou la Passion de l'Etre ou, plus funeste encore la Passion du Néant. Qui parvient à juguler, à dominer ces figures diverses de la Passion , celui là renaît au beau pays de la sagesse.

 

Ici comme ailleurs je faisais en sorte de m'aménager de longs moments de solitude que je goûtais hors du camp et hors de la ville, à rêvasser, à contempler, à méditer. Je ne supporte plus guère les interminables palabres, et même les soirées arrosées où l'on était censé rire et paillarder ne m'amusaient plus guère. Je redevenais sauvage et incommode, comme je l'étais jadis dans la campagne au voisinage d'Elis.

Ce soir là je marchais dans la campagne, et à mesure que j'avançais, je sentais revenir en moi cette douce impression flottante qui me transportait dans un autre monde, avec je ne sais quelle touche de mélancolie, mais sans véritable tristesse, comme un halo transparent qui me laissait voir le monde environnant, mais comme dans un rêve, à la fois présent et absent, et bien davantage présent au monde intérieur, un entre deux mondes qui me semblait plus réel que le monde ordinaire.

Dans cet état d'esprit singulier mais familier je marchais tranquillement sur un sentier des bois lorsque soudain une voix pressante me tira de ma rêverie. Ouvrant bien grands les yeux je vis d'un coup une scène étonnante : c'était Anaxarque en personne - mais que faisait là Anaxarque - au milieu d'un marécage, qui levait les bras au ciel tout en criant : "au secours ! au secours je me noie ! Venez me tirer de là !". Jusque là je n'avais pas remarqué ce marécage à la gauche du sentier, et encore moins qu'un homme, à demi enfoncé dans les eaux, dont on ne voyait que le buste, la tête et les bras tendus vers la berge, visiblement se noyait et criait "au secours !".

Hé bien, croyez moi si vous pouvez, je ne m'arrêtai point, je n'esquissai aucun geste pour venir au secours de l'infortuné, je poursuivis benoîtement ma promenade. Ce que voyant, un quidam qui passait par là m'apostropha avec virulence : "Comment ? Vous ne prêtez pas main forte à ce malheureux ? N'avez vous pas honte ? " - Je rétorquai : "Et vous ? Pourquoi vous n'y allez pas vous même ?" La conversation risquait de finir en pugilat lorsque Anaxarque lui même surgit devant nous, tout dégoûtant de vase. Comment diable avait il fait  pour sortir si vite du marécage et se planter là, la mine réjouie, nullement affecté, tout au contraire enchanté, comme un homme qui aurait fait une belle farce à quelque benêt trop crédule.

Il pose sa main sur mon épaule, sourit de plus belle, et déclare tout de go :"Mon cher Pyrrhon je vois avec plaisir comment tu progresses dans la voie de l'indifférence et de l'absence d'attachement. Tu aurais pu faire comme font la plupart : t'alarmer, t'angoisser, te précipiter, t'affoler, voler à mon secours. Mais non. Tu es resté ferme, inébranlable, fidèle à toi même. Pour tout cela je te félicite !"

Je vous laisse à penser quelle fut la stupeur des spectateurs ! Quant à Anaxarque et à moi, nous nous sommes embrassés avec force claques dans le dos, riant sous cape de la naïveté incorrigible de la plupart des hommes.

 

 

23 juillet 2026

Le fabuleux voyage de Pyrhon en Asie chap XXV

                                                                      XXV

                                                                 BABYLONE

 

 

 Adieu mausolées, adieu temples d'éternité, adieu pyramides étincelantes - Adieu belle Egypte notre mère à tous !

En ce lieu enchanteur je conçois ce qu'est la vie belle, la vie à jamais féconde, paisible et souveraine ! En pensée je remonte le cours du Nil jusqu' à sa disparition soudaine dans les forêts impénétrables, puis, jaillissant en cascades, et tombant et voguant, je me laisse porter par le flux continu, mélodieux, entre les rives vertes et ondoyantes, je vois tantôt un temple sur une île, sévère et recueilli, puis sur la berge les huttes de paille, les pêcheurs, les femmes qui viennent chercher de l'eau pour la journée, puis loin encore les bâtisses des gouverneurs, les ateliers de peintre et de sculpteurs, et puis très loin à droite le palais colossal d'Hapshetsout, admirable, régulier comme un temple grec, chef d'oeuvre d'harmonie, en gradins, qui semble monter vers les hauteurs enflammées du ciel !

L'Egypte, c'est pour un grec rendu à la raison spéculative, éduqué à la philosophie, l'image d'un monde archaïque où les dieux ont encore des corps d'animaux, serpents, taureaux, vaches, chats, crocodiles, et parfois des visages d'animaux et d'humains mélangés, comme si l'artiste, pour qualifier le divin, balançait entre l'animalité et l'humanité. Ces représentations, d'ailleurs admirables, ont quelque chose de naïf, d'enfantin, témoignant d'une sphère d'existence, d'une organisation mentale dominée par les dieux, selon une sorte de parentalité mystique où l'homme ne pense et n'agit que sous leur gouverne, leur protection et leurs exigences :" Seul le dieu est sage "- voilà ce que semblent exprimer les colonnes  de statues défendant l'accès au temple.

Mais voilà ! Il n'était pas question de rester ici dans le rêve nostalgique d'un passé révolu. Pour les Grecs, depuis longtemps, les dieux n'ont plus forme animale mais humaine. Une séparation  tranchée avait doublement isolé le monde humain, par le rejet de l'animalité hors de la sphère humaine, et par l'affirmation de la supériorité  du divin. Entre l'animal et le dieu immortel était le séjour des hommes, définitivement mortels. Après cette première césure, absolument fondamentale, commençait une autre histoire, celle de l'éloignement progressif des dieux, de leur effacement progressif, voire de leur disparition pure et simple. Alexandre croyait il aux dieux ? Certainement, si les dieux bénissent son entreprise de civilisation, lui font entendre clairement qu'il est le fils de Zeus, et à présent d'Amon, et que Zeus et Amon sont le même, cette conviction, largement diffusée dans toutes les régions conquises assurait à l'oeuvre d'Alexandre un fondement solide, une justification religieuse, une gloire qui dépassait de loin toutes les gloires existantes.

 

Double perte, ce départ imposé.  Je perdais l'Egypte, et je perdais Lydia. Notre séparation fut triste, mais amicale. Elle avait décidé de rester en Egypte, elle avait trouvé un emploi, elle ne voulait pas courir à l'infini, elle n'avait aucune raison de partir, elle me regretterait mais je devais comprendre qu'elle ne pouvait sacrifier sa vie, même à l'homme qu'elle aimait. J'évitai de me lamenter sur la grande douleur qu'elle m'avait plantée dans le coeur. Je repris la route avec Anaxarque et Alexandre.

 

Contre toute attente Babylone fit un accueil triomphal à Alexandre. Il est vrai que notre jeune roi avait une fois de plus écrasé l'armée perse conduite par Darius, qui décidément n'entendait rien à la guerre, multipliait les erreurs de jugement, et fuyait comme un lapin au milieu de la bataille quand il voyait le vent tourner en sa défaveur. C'était la troisième bataille, après le Granique et Issos, mais tout le monde comprenait qu'il n'y en aurait pas de quatrième. De fait Darius avait fuit, évaporé dans les sables du désert. 

Pour Alexandre la situation était claire : il fallait le rattraper d'urgence, achever ce travail de démolition de l'Empire, pour le faire passer définitivement sous son autorité.

Au fil de ses victoires et de ses découvertes, Alexandre avait révisé un certain nombre de ses certitudes. Les Macédoniens qui croyaient jusque là que les  Syriens, Babyloniens et Perses étaient des incultes, des Barbares attardés, incapables de construire une société humaine, découvraient avec stupeur les fabuleuses architectures, les céramiques chatoyant sur les murs, les peintures et les sculptures, tout un réseau de routes commerciales, une véritable civilisation qui n'avait rien à envier à Athènes ou à Corinthe. Mais dans le vieux fond hellénique même ces splendeurs ne pouvaient rivaliser avec la Grèce, et pour l'essentiel ils partageaient l'abrupt jugement d'Aristote, qui estimait que les Grecs étaient nés pour la liberté et les barbares pour l'esclavage. Dans le clan des aristotéliciens c'était surtout Callisthène qui faisait du tapage ; il ne pouvait comprendre et approuver la tolérance du roi à l'égard des hommes qui se soumettaient à lui. Alexandre exigeait simplement qu'ils se rendissent sans condition, après quoi il imposait un serment d'allégeance, puis les reconduisait dans leur fonction et leurs titres. De plus, pour les rites, les croyances, les conceptions religieuses, il les respectait sans réserve, s'interdisant toute intervention dans le domaine du sacré.

Ces dispositions inattendues furent accueillies avec enthousiasme. Alexandre n'était pas un conquérant, un de ces conquérants brutaux qui avaient tyrannisé le peuple, mais un véritable libérateur. Comme en Egypte, les autorités locales et le bon peuple avaient saisi cette occasion pour repousser les Perses et se détacher du pouvoir de Darius. C'est ainsi que la Syrie, l'Assyrie et la Babylonie retrouvaient une certaine autonomie, mais il est vrai sous une tutelle macédonienne qui respectait les us et coutumes locaux.

Sur tous ces points essentiels on se demandera longtemps quelle fut l'influence d'Anaxarque, le conseiller intime du prince, si ces idées nouvelles venaient bien du roi, ou si elles exprimaient un accord secret entre Anaxarque et Alexandre. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne venaient pas de moi. Ma propre philosophie n'est pas directement politique, mon souci n' a jamais été de guider ou de diriger quiconque. Mon propos à moi c'est la liberté. Cela dit je conçois aisément que certaines organisations politiques sont plus favorables que d'autres. Mais au niveau absolu il n'existe pas de bon gouvernement. Disons que c'est la différence entre la politique et la philosophie.

Encore un mot. Un écart gigantesque se creusait entre Callisthène, partisan d'une domination absolue des Grecs sur les Barbares, et d'autre part Anaxarque, Onésicrite et moi. Quant à Alexandre son grand voyage dans l'espace se transmutait lentement, mais irrévocablement, en un profond itinéraire spirituel.

22 juillet 2026

Pyrrhon en Asie

                                 Le fabuleux voyage de PYRRHON en Asie

 

                                                                 XXIV (suite)

 

Je n'eus guère le temps de réfléchir à cette affaire. Quelques heures plus tard Anaxarque réapparut dans ma tente ;

- "Pyrrhon, demain matin à l'aube nous partons dans le désert. Tiens toi prêt dès l'aube ! "

- "Dans le désert ? Mais que ferai je, moi, dans le désert ? Vas y toi si à ça te chante. Je reste ici . 

- "Impossible. Ordre du roi.

" Mais pourquoi donc ? Je n'y connais rien en déserts"

- Alexandre veut que je l'accompagne donc je le veux. Et je veux que tu viennes avec moi. C'est pourtant lumineux  !

- C'est quoi ce raisonnement boiteux ? Un faux syllogisme ? Une induction scélérate ?

- Bon. Je vois que tu fais ta mauvaise tête. En fait il ne s'agit pas de faire des relevés scientifiques, ni une excursion pour voyageurs blasés. Alexandre veut se rendre dans l'oasis d'Amon qui serait, dit il, son père symbolique. Il veut une certification officielle que seul le clergé peut lui donner en interprétant la parole du dieu. Tu vois que l'affaire dépasse nos pauvres petites subjectivités privées. 

- Je vois. Le dieu Amon  exige la présence d'Alexandre, lequel veut la tienne, qui exige la mienne. C'est trop d'honneurs.

- En effet. On ne voit pas tous les jours un dieu ! Et combien de jours serons nous absents ?

- On parle de cinq à sept jours. L'oasis est située très loin aux abords de la Lybie

Au fond je n'étais pas mécontent d'être distrait de mes problèmes de coeur. Mais je ne voulais pas me rendre sans combattre.

- C'est d'accord. Si je meurs de soif, si je m'égare, si je suis enlevé par des sauvage ce sera ta faute !

 

 

La traversée du désert en direction du Temple d'Amon fut une épreuve épouvantable. Nous avancions péniblement dans un océan blanc, sans repères, sans chemin balisé, titubant comme des somnambules pris en enclume entre le feu du ciel et la fournaise du sable. Chaque pas était une torture. Je maudissais Anaxarque, je maudissais Alexandre qui semblait toujours frais, vif et impétueux, qui se jetait sans hésiter dans une direction que nul ne lui avait indiquée, comme s'il connaissait de toujours le chemin à suivre. Les hommes s'inquiétaient, le priant de  faire demi tour. Il leur rit au nez et se précipita en avant.

Alexandre fonçait, et miracle, il atteignit bientôt l'oasis avec la sureté d'un homme qui aurait vécu depuis , toujours dans le désert.. Rien ne pourrait le détourner de son projet radieux : obtenir la consécration d' Amon, qui lui garantirait la victoire sur Darius.

Je ne pus voir ce qui se passait au juste à l'intérieur du temple. Au bout de quelques heures le roi apparut sur le seuil, entouré des dignitaires égyptiens. Il semblait régénéré, enveloppé d'une aura blanche qui mettait en valeur son corps baigné de lumière.

 

 

 

 

 

20 juillet 2026

Le fabuleux Voyage de Pyrrhon en Asie

                                                                  XXIII

                                                               PHENICIE

 

 

Inspiré par le dieu qui l'avait en quelque sorte investi d'une mission universelle, Alexandre redescendit vers les côtes égéennes. Il se trouva soudain en présence d'une armée perse gigantesque, conduite par Darius en personne qui entendait conduire le combat jusqu' à la destruction de l'armée macédonienne et l'élimination physique de son chef. Mais encore une fois il avait sous-estimé son adversaire, et il fut lamentablement défait lors de la bataille d'Issos. Le verrou qui devait fermer l'entrée en Phénicie sauta et Alexandre put dès lors envahir méthodiquement la région. Pendant que l'armée faisait le siège de Tyr, qui dura fort longtemps et qui fut très meurtrier, nous les amis de la sagesse, nous étions plus libres que jamais. C'est là, au cours de ces longues semaines de loisir, que je commençai à entrevoir les grands axes de ma propre philosophie.

Je discutais souvent avec Anaxarque et Onésicrite. Nous avions une approche assez similaire sur les questions d'éthique et de politique. Nous avions un ancêtre commun, l'ancêtre enchanteur, le grand Démocrite.

Son mérite insigne avait été la liquidation des conceptions théologiques en ramenant tout phénomène à la combinaison des atomes et du vide. Tout ce qui existe, les mondes innombrables, les étoiles, les planètes, les montagnes, la mer, la terre et le soleil, tous les êtres vivants, l'homme y compris, sont des combinaisons d'atomes. Atomes innombrables, infinis de forme et de nombre, vide infini dans toutes les directions . Il en résulte que du point de vue de la nature il n'y a aucune différence de valeur entre les formes composées, toutes formés des mêmes éléments. Je ne sais si Démocrite a tiré toutes les conséquences de sa thèse, mais je vois, moi, qu'il résulte une égalité de statut, une isonomie de toutes les formes existantes, passées, présentes et à venir.

Enthousiasmé par cette découverte inattendue, je voulus fixer l'idée dans  un distique  de type homérique : 

             Toutes égales sont les choses, quelle qu'en soit l'apparence

             Toutes égales de statut, formées d'atomes et de vide.

Je tenais là le premier principe d'une philosophie générale de la nature. Et dans le même temps je sentais combien cette idée heurterait le sens commun et vaudrait à son auteur de grandes difficultés, la désapprobation, le rejet, l'exil et la persécution. Je décidai de réserver cette noble vérité à mon usage personnel, et pour le moment du moins, n'en parler à quiconque.

Si toutes les choses, disons plutôt toutes les apparences sont égales en dernière analyse, il ne saurait exister de point de vue qui soit supérieur à un autre : ou mallon - pas plus ceci que cela. Mais alors, que penser de toutes ces hiérarchies, de toutes ces puissances différentielles où les uns sont rois, princes, satrapes, législateurs, disposant de l'autorité souveraine et du droit de châtier, alors que d'autres, la plupart, en sont réduits au travail, à l'esclavage et à la misère ? Ces différences ne se justifient nullement de nature, ce sont les effets peccamineux de la convention. Sans fondement, sans raison, sans justice.

Démocrite avait écrit "Convention que le beau, convention que le laid" et, en élargissant, tout est convention hormis les atomes et le vide. Ce qui revient à distinguer et opposer deux plans irréductibles, le plan de nature et le plan de convention. Tout ce que pense l'homme, imagine, édifie, oblige et interdit, tout cela est convention,  fait de langage, accord et désaccord politique. On aurait pu tirer de là une position révolutionnaire, comme faisait Diogène vilipendant la culture hypocrite des Athéniens au nom d'un droit de nature, prônant la libre expressivité d'un corps non domestiqué. Onésicrite, qui se déclarait disciple de Diogène ne pouvait qu'approuver ces propos alors qu'ils choqueraient profondément Callisthène, le neveu et fervent disciple d'Aristote.

Jadis il y avait des cités, Athènes, Thèbes, Corinthe et bien d'autres. Maintenant tout cela est englouti dans un empire. Un nouvel ordre se met en place dans la fureur, le sang selon l'arbitraire du prince. Mais plus tard pourrait advenir un autre ordre encore, avec d'autres valeurs, d'autres hiérarchies. Et ainsi de suite : ce qu'on appelle la culture est comme l'eau d'un fleuve immense qui coule et roule, se transforme perpétuellement sans cesser d'être un fleuve. Comment pourrait on distinguer, dans ce mouvement ininterrompu, des phases de développement ou de ruine, si ce n'est par convention. Mais le fleuve se moque bien de nos conventions.

J'avais décidé de me mettre intensément à l'étude de cette nature que nos conventions avaient obscurcie et réprimée. Sur ce point j'avais l'approbation d'Onésicrite. Comme son maître Diogène il militait pour une vie dégagée, libre, expressive. Lui aussi vilipendait la culture traditionnelle, soumise à "la fausse monnaie" de fausses valeurs. Il recommandait en toutes choses la pauvreté, la sobriété, la solitude volontaire et la liberté sans entraves. C'était là le programme cynique conçu par Diogène, avec lequel j'étais largement d'accord, encore que dans la pratique de la vie je ne pusse approuver les comportements violemment contestataires, les manifestations théâtrales, histrioniques et parfois insupportables, comme les gesticulations de Cratès et d'Hipparchia que j'avais observées à Corinthe. Mon propre tempérament m'incitait plutôt à un détachement ironique, serein et pacifique, mais résolu.

J'avais repéré à petite distance du camp un tertre rocheux adossé à la forêt, qui dominait la plaine étendue devant moi. Vers le soir, ou parfois le matin, je m'échappais, je rejoignais ma thébaïde, je m'installais confortablement, les jambes croisées, le dos droit, je regardais longuement devant moi sans rien fixer, laissant flotter, et quand le calme s'était installé dans ma poitrine, je fermais les yeux et me laissais glisser dans les profondeurs infinies.

 

 

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19 juillet 2026

CHAP XVIII LYDIA

Le lendemain du jour où elle avait été arrachée à l'enfer de l'esclavage, Lydia me demanda si nous pourrions parler en privé. Je la conduisis dans la partie reculée de la grande tente qui me servait de chambre à coucher. Manifestement elle était torturée par un redoutable embarras

              - Maître, je voulais te dire...

Je l'interrompis aussitôt

              - Ne m'appelle pas maître. je ne suis le maître de personne. Tu es maintenant une femme libre, ne l'oublie jamais

 Elle se tenait devant moi qui étais assis sur le bord du lit.

               - Et comment vais je t'appeler alors ?

              - Pyrrhon, appelle moi Pyrrhon, comme tout le monde

              - Je te suis infiniment reconnaissante pour ce que tu as fait pour moi, pour nous. Et je voudrais te témoigner...

Dans le même temps elle libérait ses cheveux qui se déversèrent sur les épaules, et d'un autre mouvement elle faisait glisser sa robe sur la naissance des seins.

              - Arrête - pas de ça entre nous. Tu ne me dois rien. Garde ta beauté pour celui que tu aimeras. Bon. Dis moi maintenant ce que tu sais faire ?

              - J'étais musicienne et danseuse. J'étais heureuse. Mais ceux qui m'ont enlevée et violée m'ont rabaissée au rang de prostituée. Si je pouvais me procurer un luth je pourrais jouer, chanter, danser pour agrémenter tes soirées et celles de tes amis.

Repensant à ma nouvelle fortune  je dis :

              - Je crois que je peux arranger ça. En tous cas tu n'auras plus à vendre ton corps pour survivre. Va maintenant - et n'oublie pas, je m'appelle Pyrrhon.

Après sa sortie je pris ma tête entre mes mains. Entrevoir les charmes d'une jeune beauté qui s'offre à vous, garder bonne contenance et feindre l'indifférence, voilà qui m'avait beaucoup coûté. Je quittai rapidement ma tente et me dirigeais vers une autre qui tenait lieu de tripot et je m'offris trois chopes de vin de Samos en invoquant la bienveillance de Dionysos.

19 juillet 2026

LE Fabuleyux voyage cahier III à partir de Chap XVIII

                                                                    XVIII

                                                                   LYDIA

 

Le lendemain du jour où elle avait été arrachée à l'enfer de l'esclavage, Lydia me demanda si nous pourrions parler en privé. Je la conduisis dans la partie reculée de la grande tente qui me servait de chambre à coucher. Manifestement elle était torturée par un redoutable embarras

              - Maître, je voulais te dire...

Je l'interrompis aussitôt

              - Ne m'appelle pas maître. je ne suis le maître de personne. Tu es maintenant une femme libre, ne l'oublie jamais

 Elle se tenait devant moi qui étais assis sur le bord du lit.

               - Et comment vais je t'appeler alors ?

              - Pyrrhon, appelle moi Pyrrhon, comme tout le monde

              - Je te suis infiniment reconnaissante pour ce que tu as fait pour moi, pour nous. Et je voudrais te témoigner...

Dans le même temps elle libérait ses cheveux qui se déversèrent sur les épaules, et d'un autre mouvement elle faisait glisser sa robe sur la naissance des seins.

              - Arrête - pas de ça entre nous. Tu ne me dois rien. Garde ta beauté pour celui que tu aimeras. Bon. Dis moi maintenant ce que tu sais faire ?

              - J'étais musicienne et danseuse. J'étais heureuse. Mais ceux qui m'ont enlevée et violée m'ont rabaissée au rang de prostituée. Si je pouvais me procurer un luth je pourrais jouer, chanter, danser pour agrémenter tes soirées et celles de tes amis.

Repensant à ma nouvelle fortune  je dis :

              - Je crois que je peux arranger ça. En tous cas tu n'auras plus à vendre ton corps pour survivre. Va maintenant - et n'oublie pas, je m'appelle Pyrrhon.

Après sa sortie je pris ma tête entre mes mains. Entrevoir les charmes d'une jeune beauté qui s'offre à vous, garder bonne contenance et feindre l'indifférence, voilà qui m'avait beaucoup coûté. Je quittai rapidement ma tente et me dirigeais vers une autre qui tenait lieu de tripot et je m'offris trois chopes de vin de Samos en invoquant la bienveillance de Dionysos.

   

                                                                    XIX

                                                         ALEXANDRE

 

Après avoir investi Ephèse, Alexandre entreprit la conquête systématique de toutes les villes de la côte égéenne. Milet refusait de se rendre. Mais il faut noter que la région était largement sous domination perse, et  Darius avait la haute main sur l'armée, renforcée par endroits par des mercenaires grecs qui faisaient la guerre par cupidité. Alexandre opta pour un plan ingénieux : placer la flotte macédonienne à l'entrée du port de manière à empêcher les Perses de ravitailler Milet. Il suffisait dès lors  d'attaquer la ville avec les formidables machines de guerre qui ouvriraient des brèches dans les remparts. Comme Ephèse, Milet passait sous gouvernement macédonien. Puis  ce fut le tour d'Halicarnasse, joyau de la possession perse dans le sud. Mais prendre Halicarnasse était autrement difficile. Flanquée d'un épais mur d'enceinte, d'une grande quantité de tours, la ville semblait imprenable. Mais rien ne pouvait arrêter Alexandre. Il lui fallut plusieurs mois pour en venir à bout.  C'était une prise importante car Milet verrouillait la mer proche avec son port et sa flotte, et la terre avec une armée imposante de Perses et de mercenaires grecs. A présent Alexandre pouvait s'enorgueillir d'avoir chassé les Perses de L'Ionie, rétabli les droits des citoyens dans un régime démocratique, réaffirmé  la dignité de la Justice, écrasé les mercenaires qui n'avaient d'autres choix que de coopérer ou d'être impitoyablement massacrés. Dorénavant, hommes et femmes de Milet étaient assurés d'être justement traités en tant que citoyens de l'Empire.

Alexandre, conquérant génial, avait soumis à sa volonté toutes les cités de la région. Celles qui se rendaient sans combattre, celles qui opposaient une résistance désespérée, toutes elles étaient à présent sous la domination exclusive et souveraine du roi de Macédoine.

Le génie d'Alexandre était sans égal. Il réussissait tout ce qu'il entreprenait. Il avait un sens inné de la stratégie, confirmée par l'éducation militaire qu'il avait reçue de son père Philippe. Il savait utiliser diligemment le terrain, soupeser les forces en présence, faire diversion quand l'ennemi était trop fort, saisir l'occasion favorable - le Kairos selon Anaxarque - se décider sans prévenir, frapper où l'ennemi ne l'attendait pas, prendre à revers, reculer et avancer, tracer la tangente, se rabattre au centre et percer le coeur de l'armée ennemie. De plus, exemple sans précédant, contrairement à Darius qui dirigeait  de loin, lui s'engageait personnellement à la tête de sa cavalerie, et, la lance à la main, se ruait sur l'adversaire, taillait, frappait, perçait, hurlait ses ordres tout en combattant, galvanisait ses troupes qui achevaient le travail. Et puis il y avait les Compagnons, un corps d'élite, fantassins admirablement disciplinés, qui de leur bouclier d'argent faisaient jouer les rayons du soleil, reflétés, qui brûlaient les yeux des adversaires., avant de s'élancer comme une marée montante qui emporte tout. Ajoutez y la Phalange, formidable muraille mobile formée de sept lignées de combattants, pointant leurs salisses, ces piques de quinze coudées de long, dessinant un effroyable porc épic géant, sur lequel venaient se briser, s'embrocher, se déchiqueter, tantôt la cavalerie, tantôt l'infanterie ennemies. En plus de ces innovations, Alexandre s'avéra capable de perfectionner les machines de guerre, augmenter leur taille et leur puissance pour faire éclater les défenses. 

Le génie propre d'Alexandre était d'avoir compris très vite que les armées perses, en dépit du nombre monumental, quasi illimité de ses combattants, étaient vulnérables, et lui avec une armée modeste en nombre mais décidée, bien conduite, il savait  repérer les faiblesses, les utiliser à son profit, puis avec un courage admirable, une volonté sans faille, il trouvait toujours une solution, se glissant résolument dans l'ouverture du Kairos, et gagnait la bataille.

                                                                         XX

 

                                                               DE L'AMOUR

 

J'éprouvais un léger malaise. Comme toujours Anaxarque avait débusqué le lièvre. J'étais contraint par la nature elle même à revoir mes positions. En dépit de mes dénégations, de la fierté que je mettais à proclamer en tous lieux mon indépendance, je ne pouvais nier que Lydia me plaisait. Car enfin c'était elle et nulle autre que j'avais tirée du clapier, invitée à ma table, habillée, logée, incitée à reprendre ses activités artistiques, et, comble d'imprudence, présentée au roi. Je pourrais toujours protester à ma guise, pour tous désormais Lydia était ma maîtresse, ou, si l'on veut, une courtisane à demeure. C'était troublant, car enfin j'étais tout à fait sincère, mais il se trouve que, en dépit de moi, la rumeur, qui avait décidé pour moi à ma place, affirmait comme certain ce qui n'était qu'une fantaisie, une amusette de l'imagination.

Les jours suivants je fis en sorte d'être davantage présent, soit dans ma tente, soit aux parages immédiats de manière à observer mes deux serviteurs, Neocratès et Lydia. J'en vins rapidement à une conclusion irréfutable : Neocratès aimait Lydia. Il suivait du regard tout ce qu'elle faisait, trouvait mille prétextes pour s'approcher, la frôler, lui parler. Mais Lydia n'éprouvait nulle attirance pour lui, et n'hésitait pas à le rabrouer à l'occasion.  Puis je vis que les joues de Lydia rosissaient délicatement quand elle venait à ma rencontre, m'apportait une boisson, ou me communiquait un message. Puis, tout près de moi, elle baissait les yeux, esquissait un geste qu'elle ne finissait pas, et s'en retournait. Quand elle jouait de son instrument et chantait, elle me regardait avec une intensité extrême comme si elle voulait ficher son âme dans la mienne, et alors c'est moi qui baissais mes yeux, et fuyais dans le faux semblant. C'était pourtant clair : Lydia me désirait ardemment, peut-être m'aimait elle déjà, et moi je n'avais rien vu !

Neocratès aime Lydia qui ne l'aime pas et qui aime un autre, moi, mais moi, est ce que l'aime en retour ? Je voyais avec effarement les chaînes de l'amour se refermer sur de pauvres mortels qui n'ont rien demandé, et qui se retrouvent malgré eux englués dans la toile invisible d'Eros !

Mais pourquoi parler d'amour ? Je ne sais ce qu'est l'amour. mais je connais la brûlure du désir. Je m'étais caché à moi-même que je désirais Lydia, que son corps exerçait sur moi une sorte de douloureuse attraction, et maintenant que je pouvais accepter de voir, je ne voyais plus que cela : elle était infiniment désirable. C'était comme des fluides insensibles mais réels qui venaient de son visage, de ses seins jeunes et frétillants, de son ventre, et l'oserai ? d'un sexe que je n'avais jamais vu, et que je voyais en pensée, chaud, humide, palpitant, largement ouvert pour accueillir le mien ! 

Je n'avais pas voulu le savoir et maintenant je le savais. Et maintenant, loin de mon détachement d'avant, je sombrais dans la souffrance. Je ne voulais en aucun cas profiter de ma position et lui imposer quoi que ce soit. Je ne voulais pas davantage qu'elle me cède par reconnaissance. Je la voulais libre comme j'étais moi-même, et que ensemble nous choisissions.

Me ressouvenant de la scène princeps où elle s'était offerte à moi en remerciement, je me dis quelle ne devait pas être farouche, ennemie du plaisir. Il n'y avait en conséquence aucun obstacle à franchir si ce n'était ma pudeur, ma difficulté à dire, à demander, à faire des avances.

Le soir même nous nous serrions l'un contre l'autre dans la chaleur de la nuit.

Ce que je comprenais enfin tenait en une ou deux phrases : le désir n'est pas l'amour. Je refuse l'amour et je choisis le désir. Et dans le désir lui-même il y a deux pôles : le plaisir et la douleur. Prendre la voie du désir nous condamne à osciller sans fin de la douleur au plaisir et du plaisir à la douleur.

                                                               

                                                                           XXII

                                              

                                                             LE NOEUD de l'EXISTENCE

Après la conquête d'Halicarnasse, contre toute attente, Alexandre décida de remonter  vers le nord, pour s'assurer l'emprise sur l'Anatolie et les régions voisines qui formaient jadis le royaume des Hittites. Il s'arrêta quelques semaines au centre de ces régions sauvages, en Phrygie, afin d'y mettre bon ordre pour éviter toute contre-attaque sur ce qui serait bientôt son domaine incontesté. Dans la ville de Gordion on pouvait contempler un char très ancien, le char de Gordios, dont le joug était solidement enserré par un noeud fermé sur soi, dont les extrémités ne dépassaient pas, si bien qu'il n'y avait aucune prise qui eût permis de l'ouvrir. Bien des princes ou rois s'étaient échinés sur cette énigme, et nul n'avait pu défaire le noeud. Alexandre essaya à son tour de le dénouer - sans résultat. Alors il tira son épée et d'un seul coup sec coupa le noeud.

Quand une règle donnée empêche l'action, le génie change les règles.

Selon la légende, celui qui réussirait à défaire le noeud gordien deviendrait maître de l'Asie.

On voit immédiatement la portée de ce geste : Alexandre réussissait là où tous avaient échoué. C'était une de ces énigmes surchargées de sens, comme était la prophétie qui avait, dit on, accompagné sa naissance. A l'énigme répond le prodige : manifestement, Alexandre, descendant lointain de Zeus, était aimé des dieux, soutenu et légitimé par Zeus en personne. Et les dieux lui annoncent son triomphe incontesté sur l'Asie !

Cet acte était à la fois une justification politique, une provocation militaire, un accomplissement personnel, une révélation religieuse. La porte de l'Asie s'ouvrait sans contestation possible. Dorénavant Alexandre irait à la rencontre de Darius en personne : par la victoire à venir sur Darius c'est lui, Alexandre, qui serait le Roi des Rois, puisque c'est ainsi que se nommait le Maître de toutes les Perses, de la mer Egée jusqu'aux confins de l'Inde.

Leçon politique, et c'est bien cela qu'Anaxarque et Pyrrhon observaient et commentaient sans relâche : le pouvoir est un effet de la convention, plus encore de l'opinion, elles mêmes filles du langage. Qu'est ce qu'un roi ? C'est une idée incarnée, une opinion faite chair et tripes. La preuve : tant qu'on croit en lui le roi est roi. N'y croyez plus, le roi sera nu, et bientôt déchu. Pour le moment Darius est roi parce qu'il détient encore un gigantesque pouvoir, celui que lui donnent ses généraux, ses scribes, ses prêtres, ses armées, son peuple enfin. Quoi de plus fragile qu'un pouvoir, de plus inconsistant, de plus impermanent, dépendant pour se constituer d'énormes facteurs entrelacés, et de peu de choses pour se décomposer.

Hélas, on n'a jamais vu nulle part qu'une société d'hommes et de femmes ait pu se constituer sans recourir au langage, qui nomme les attributs, les codifie, les organise, fixant les règles de conduite, de la base  jusqu'au sommet. Et ainsi les hommes sont définitivement aliénés à la norme, voués au "travail" de la socialisation, et dépossédés de leur véritable nature. Je ne vois guère que l'art - et encore cela est problématique et incertain - mais plutôt la philosophie, encore qu'elle ne change pas l'ordre des choses - la pensée philosophique, la parole philosophique, l'acte philosophique, pour nous hisser, hors du servage universel, dans la contemplation froide de ce qui est, et dans l'invention d'une vie hors de la vie.

 

 

                                                                   XXIII

                                                                PHENICIE

 

 

Inspiré par le dieu qui l'avait en quelque sorte investi d'une mission universelle, Alexandre redescendit vers les côtes égéennes. Il se trouva soudain en présence d'une armée perse gigantesque, conduite par Darius en personne qui entendait conduire le combat jusqu' à la destruction de l'armée macédonienne et l'élimination physique de son chef. Mais encore une fois il avait sous-estimé son adversaire, et il fut lamentablement défait lors de la bataille d'Issos. Le verrou qui devait fermer l'entrée en Phénicie sauta et Alexandre put dès lors envahir méthodiquement la région. Pendant que l'armée faisait le siège de Tyr, qui dura fort longtemps et qui fut très meurtrier, nous les amis de la sagesse, nous étions plus libres que jamais. C'est là, au cours de ces longues semaines de loisir, que je commençai à entrevoir les grands axes de ma propre philosophie.

Je discutais souvent avec Anaxarque et Onésicrite. Nous avions une approche assez similaire sur les questions d'éthique et de politique. Nous avions un ancêtre commun, l'ancêtre enchanteur, le grand Démocrite.

Son mérite insigne avait été la liquidation des conceptions théologiques en ramenant tout phénomène à la combinaison des atomes et du vide. Tout ce qui existe, les mondes innombrables, les étoiles, les planètes, les montagnes, la mer, la terre et le soleil, tous les êtres vivants, l'homme y compris, sont des combinaisons d'atomes. Atomes innombrables, infinis de forme et de nombre, vide infini dans toutes les directions . Il en résulte que du point de vue de la nature il n'y a aucune différence de valeur entre les formes composées, toutes formés des mêmes éléments. Je ne sais si Démocrite a tiré toutes les conséquences de sa thèse, mais je vois, moi, qu'il résulte une égalité de statut, une isonomie de toutes les formes existantes, passées, présentes et à venir

 

Enthousiasmé par cette découverte inattendue, je voulus fixer l'idée dans  un distique  de type homérique : 

             Toutes égales sont les choses, quelle qu'en soit l'apparence

             Toutes égales de statut, formées d'atomes et de vide.

Je tenais là le premier principe d'une philosophie générale de la nature. Et dans le même temps je sentais combien cette idée heurterait le sens commun et vaudrait à son auteur de grandes difficultés, la désapprobation, le rejet, l'exil et la persécution. Je décidai de réserver cette noble vérité à mon usage personnel, et pour le moment du moins, n'en parler à quiconque.

Si toutes les choses, disons plutôt toutes les apparences sont égales en dernière analyse, il ne saurait exister de point de vue qui soit supérieur à un autre : ou mallon - pas plus ceci que cela. Mais alors, que penser de toutes ces hiérarchies, de toutes ces puissances différentielles où les uns sont rois, princes, satrapes, législateurs, disposant de l'autorité souveraine et du droit de châtier, alors que d'autres, la plupart, en sont réduits au travail, à l'esclavage et à la misère ? Ces différences ne se justifient nullement de nature, ce sont les effets peccamineux de la convention. Sans fondement, sans raison, sans justice.

Démocrite avait écrit "Convention que le beau, convention que le laid" et, en élargissant, tout est convention hormis les atomes et le vide. Ce qui revient à distinguer et opposer deux plans irréductibles, le plan de nature et le plan de convention. Tout ce que pense l'homme, imagine, édifie, oblige et interdit, tout cela est convention,  fait de langage, accord et désaccord politique. On aurait pu tirer de là une position révolutionnaire, comme faisait Diogène vilipendant la culture hypocrite des Athéniens au nom d'un droit de nature, prônant la libre expressivité d'un corps non domestiqué. Onésicrite, qui se déclarait disciple de Diogène ne pouvait qu'approuver ces propos alors qu'ils choqueraient profondément Callisthène, le neveu et fervent disciple d'Aristote.

Jadis il y avait des cités, Athènes, Thèbes, Corinthe et bien d'autres. Maintenant tout cela est englouti dans un empire. Un nouvel ordre se met en place dans la fureur, le sang selon l'arbitraire du prince. Mais plus tard pourrait advenir un autre ordre encore, avec d'autres valeurs, d'autres hiérarchies. Et ainsi de suite : ce qu'on appelle la culture est comme l'eau d'un fleuve immense qui coule et roule, se transforme perpétuellement sans cesser d'être un fleuve. Comment pourrait on distinguer, dans ce mouvement ininterrompu, des phases de développement ou de ruine, si ce n'est par convention. Mais le fleuve se moque bien de nos conventions.

J'avais décidé de me mettre intensément à l'étude de cette nature que nos conventions avaient obscurcie et réprimée. Sur ce point j'avais l'approbation d'Onésicrite. Comme son maître Diogène il militait pour une vie dégagée, libre, expressive. Lui aussi vilipendait la culture traditionnelle, soumise à "la fausse monnaie" de fausses valeurs. Il recommandait en toutes choses la pauvreté, la sobriété, la solitude volontaire et la liberté sans entraves. C'était là le programme cynique conçu par Diogène, avec lequel j'étais largement d'accord, encore que dans la pratique de la vie je ne pusse approuver les comportements violemment contestataires, les manifestations théâtrales, histrioniques et parfois insupportables, comme les gesticulations de Cratès et d'Hipparchia que j'avais observées à Corinthe. Mon propre tempérament m'incitait plutôt à un détachement ironique, serein et pacifique, mais résolu.

J'avais repéré à petite distance du camp un tertre rocheux adossé à la forêt, qui dominait la plaine étendue devant moi. Vers le soir, ou parfois le matin, je m'échappais, je rejoignais ma thébaïde, je m'installais confortablement, les jambes croisées, le dos droit, je regardais longuement devant moi sans rien fixer, laissant flotter, et quand le calme s'était installé dans ma poitrine, je fermais les yeux et me laissais glisser dans les profondeurs infinies.

 

                                                                          XXIV

                                                                         EGYPTE

 

Après avoir conquis l'Anatolie, la Phénicie et la Palestine, repoussé et anéanti l'armée perse à Issos, Alexandre avait les mains libres. Pour achever l'appropriation de toute la région occidentale de l'empire il fallait occuper l'Egypte. Pour les Grecs l'Egypte était à la fois un pays fabuleux, riche de monuments grandioses, pays d'art et de haute culture mais aussi un précieux partenaire commercial avec lequel les Grecs échangeaient abondamment, depuis la plus haute Antiquité. Mais depuis quelques décennies le pays avait perdu sa souveraineté, soumis à la domination perse. C'était une brillante civilisation qui imposait jadis sa loi à toutes les cités de l'orient proche, jusqu'aux portes de l'Anatolie. Mais maintenant, comme assoupie, brisée par les invasions successives, elle glissait lentement sur les pentes du déclin. Un tel pays, dans une telle situation, pourrait il résister aux phalanges impitoyables du conquérant ?

Mais il y avait encore une autre raison, très personnelle, qui exigeait la conquête de l'Egypte, qui se révèlerait plus tard, après la conquête.

A la tête d'un régiment de cavalerie Alexandre se présenta à la porte de l'Egypte, prêt à en découdre. Mais divine surprise, les Egyptiens n'avaient nul désir de résister, tout au contraire, lassés d'être exploités, rabaissés par Les Perses, ils accueillaient les Macédoniens et les Grecs comme des libérateurs. Et de fait les Anciens dominateurs s'empressèrent de quitter les lieux au plus vite.

C'est ainsi qu'Alexandre fut reçu avec des trompettes et des cris de joie.

Le général en chef des troupes égyptiennes, Horamon je crois, s'avança, s'inclina devant Alexandre, lui offrit sa démission, et l'assura qu'il était le bien venu et le pays tout entier lui remettait les pleins pouvoirs, pour chasser définitivement les occupants, réorganiser l'administration, l'armée, les institutions, faire régner un ordre juste, conforme à la volonté des dieux. Peu après, à ma grande stupéfaction, les autorités décidèrent de le nommer Pharaon, seigneur et possesseur des deux terres. Ce n'était pas la première fois qu'un roi étranger posait sur sa tête la couronne royale. Je le compris par la suite : en Egypte seul le Pharaon pouvait assurer, par sa position de dieu vivant, par le dialogue qu'il entretenait avec les dieux, la sécurité, la prospérité, la puissance du pays d'Egypte. De la sorte Alexandre pourrait voir combien la charge royale était lourde, en proportion du pouvoir qui lui était attribué.

 

 

Le séjour en Egypte me parut particulièrement agréable. Pendant qu'Alexandre travaillait à réorganiser l'Etat, nous passions des jours heureux à deviser, à visiter les monuments, à goûter la cuisine égyptienne, à ripailler dans les banquets. Lydia faisait merveille : sa musique, son chant, sa danse faisaient le bonheur du roi et de ses convives. Tout allait pour le mieux, mais il y avait quelque part, dans mes relations avec Lydia, un point obscur que nous évitions d'aborder, pressentant qu'il serait dévastateur. En fait, j'étais très heureux avec elle sur tous les plans mais je sentais qu'elle ne l'était qu'à moitié. Nos nuits étaient douces, tendres, voluptueuses à souhait, mais je surprenais quelquefois sur son visage comme un voile délicat, une ombre muette qui passait comme un songe. Ce jour là je pris mon courage à deux mains :

- Lydia, dis moi, je vois bien que quelque chose ne va pas entre nous. Je t'assure que je suis très heureux avec toi et je voudrais que notre relation dure éternellement ! Mais toi, que veux tu ? N'es tu pas heureuse ?

- Je suis très heureuse avec toi, Pyrrhon. Tu es le meilleur homme que je connaisse, le plus tendre, le plus attentionné. Mais je crois bien que tu ne m'aimes pas ! Je pense que tu ne sais pas du tout ce qu'est l'amour.

- Voilà qui est singulier : Moi qui prends soin de toi, te protège, te caresse et te fais jouir comme une folle en délire, moi je ne t'aimerais pas ? Mais que veux tu donc ? Sais tu seulement ce que tu veux ?

J'avais souvent entendu des hommes déclarer avec un brin de tristesse que décidément les femmes sont toujours insatisfaites, qu'elles courent après une satisfaction inaccessible, d'autant qu'elles mêmes ne savaient pas en quoi elle consistait, et reprochaient ensuite aux hommes de les avoir bernées et bercées de fausses espérances. L'affaire était nouvelle pour moi.  Je m'étais engagé avec Lydia en toute bonne foi, je n'avais rien promis, je désirais simplement vivre jour après jour en partageant nos joies.

Dans mon embarras je ne voyais nulle solution. Manifestement il manquait un élément, que je ne voyais pas. J'allais trouver Anaxarque et lui fis un tableau précis de la situation.

- Ah mon cher Pyrrhon, tu es bien naïf. C'est la première fois semble t-il, que tu as une relation suivie avec une femme, c'est bien cela ? Tu n'as connu que des femmes vénales, des courtisanes. Rapide et sans lendemain, c'est bien cela ?

- Ma foi, tu as raison. J'ai eu des relations multiples, parfois agréables, mais sans lendemain, ce qui d'ailleurs me convenait parfaitement. Mais là c'est différent, et je n'y comprends rien.

- Tu vois bien que cela ne convient plus à Lydia. Pourtant tu as écouté des tragédies de Sophocle ou d'Euripide. Tu as vu  comment les femmes s'attachent à leur mari, comment elles veillent jalousement sur lui, et parfois n'hésitent pas à tuer ? Crois tu que c'est une exagération dramatique ? Mais ces choses là arrivent tous les jours !

- C'est lamentable ! Mais quelle est la cause de tout cela ?

- L'amour. Voilà le mot qui manquait dans ton récit, fort exact au demeurant. Mais voilà : Lydia veut l'amour, et toi tu ne désires rien d'autre que le désir. Voilà pourquoi une brèche s'est creusée entre vous.

J'étais sonné. Et ce diable d'homme avait raison. Lydia, qui semblait il m'aimait, voulait légitimement être aimée en retour. Mais moi je me satisfaisais amplement de notre relation d'amitié - disons d'amitié érotique. Et puis allez savoir ! Demain elle me demanderait le mariage, et pire encore elle voudra un enfant ! Cette perspective était inassimilable, elle ruinerait totalement mon projet de philosophie, elle me jetterait dans la géhenne ordinaire et implacable de la vie domestique.

- J'ai compris, dis je. Ou le désir ou l'amour. J'ai toujours choisi le désir, les amitiés fugaces, vagabondes, folâtres, le jeu innocent à la surface des choses, la pluralité, la variation, la diversion, le plaisir d'Aphrodite mais sans me perdre, sans m'enchaîner. Non l'amour ce n'est pas pour moi. Mais comment vais je dire cela à Lydia sans la blesser, sans ruiner à jamais l'attachement qu'elle a pour moi !

- Mon cher Pyrrhon, tu as choisi la philosophie, c'est un choix difficile mais qui n'engage que toi. Tu es libre, Pyrrhon. Agis, et parle selon la vérité.

 

 

                                                                           

                                                                       XXV

                                                                 BABYLONE

 

 

 Adieu mausolées, adieu temples d'éternité, adieu pyramides étincelantes - Adieu belle Egypte notre mère à tous !

En ce lieu enchanteur je conçois ce qu'est la vie belle, la vie à jamais féconde, paisible et souveraine ! En pensée je remonte le cours du Nil jusqu' à sa disparition soudaine dans les forêts impénétrables, puis, jaillissant en cascades, et tombant et voguant, je me laisse porter par le flux continu, mélodieux, entre les rives vertes et ondoyantes, je vois tantôt un temple sur une île, sévère et recueilli, puis sur la berge les huttes de paille, les pêcheurs, les femmes qui viennent chercher de l'eau pour la journée, puis loin encore les bâtisses des gouverneurs, les ateliers de peintre et de sculpteurs, et puis très loin à droite le palais colossal d'Hapshetsout, admirable, régulier comme un temple grec, chef d'oeuvre d'harmonie, en gradins, qui semble monter vers les hauteurs enflammées du ciel !

L'Egypte, c'est pour un grec rendu à la raison spéculative, éduqué à la philosophie, l'image d'un monde archaïque où les dieux ont encore des corps d'animaux, serpents, taureaux, vaches, chats, crocodiles, et parfois des visages d'animaux et d'humains mélangés, comme si l'artiste, pour qualifier le divin, balançait entre l'animalité et l'humanité. Ces représentations, d'ailleurs admirables, ont quelque chose de naïf, d'enfantin, témoignant d'une sphère d'existence, d'une organisation mentale dominée par les dieux, selon une sorte de parentalité mystique où l'homme ne pense et n'agit que sous leur gouverne, leur protection et leurs exigences :" Seul le dieu est sage "- voilà ce que semblent exprimer les colonnes  de statues défendant l'accès au temple.

Mais voilà ! Il n'était pas question de rester ici dans le rêve nostalgique d'un passé révolu. Pour les Grecs, depuis longtemps, les dieux n'ont plus forme animale mais humaine. Une séparation  tranchée avait doublement isolé le monde humain, par le rejet de l'animalité hors de la sphère humaine, et par l'affirmation de la supériorité  du divin. Entre l'animal et le dieu immortel était le séjour des hommes, définitivement mortels. Après cette première césure, absolument fondamentale, commençait une autre histoire, celle de l'éloignement progressif des dieux, de leur effacement progressif, voire de leur disparition pure et simple. Alexandre croyait il aux dieux ? Certainement, si les dieux bénissent son entreprise de civilisation, lui font entendre clairement qu'il est le fils de Zeus, et à présent d'Amon, et que Zeus et Amon sont le même, cette conviction, largement diffusée dans toutes les régions conquises assurait à l'oeuvre d'Alexandre un fondement solide, une justification religieuse, une gloire qui dépassait de loin toutes les gloires existantes.

 

Double perte, ce départ imposé.  Je perdais l'Egypte, et je perdais Lydia. Notre séparation fut triste, mais amicale. Elle avait décidé de rester en Egypte, elle avait trouvé un emploi, elle ne voulait pas courir à l'infini, elle n'avait aucune raison de partir, elle me regretterait mais je devais comprendre qu'elle ne pouvait sacrifier sa vie, même à l'homme qu'elle aimait. J'évitai de me lamenter sur la grande douleur qu'elle m'avait plantée dans le coeur. Je repris la route avec Anaxarque et Alexandre.

 

Contre toute attente Babylone fit un accueil triomphal à Alexandre. Il est vrai que notre jeune roi avait une fois de plus écrasé l'armée perse conduite par Darius, qui décidément n'entendait rien à la guerre, multipliait les erreurs de jugement, et fuyait comme un lapin au milieu de la bataille quand il voyait le vent tourner en sa défaveur. C'était la troisième bataille, après le Granique et Issos, mais tout le monde comprenait qu'il n'y en aurait pas de quatrième. De fait Darius avait fuit, évaporé dans les sables du désert. 

Pour Alexandre la situation était claire : il fallait le rattraper d'urgence, achever ce travail de démolition de l'Empire, pour le faire passer définitivement sous son autorité.

Au fil de ses victoires et de ses découvertes, Alexandre avait révisé un certain nombre de ses certitudes. Les Macédoniens qui croyaient jusque là que les  Syriens, Babyloniens et Perses étaient des incultes, des Barbares attardés, incapables de construire une société humaine, découvraient avec stupeur les fabuleuses architectures, les céramiques chatoyant sur les murs, les peintures et les sculptures, tout un réseau de routes commerciales, une véritable civilisation qui n'avait rien à envier à Athènes ou à Corinthe. Mais dans le vieux fond hellénique même ces splendeurs ne pouvaient rivaliser avec la Grèce, et pour l'essentiel ils partageaient l'abrupt jugement d'Aristote, qui estimait que les Grecs étaient nés pour la liberté et les barbares pour l'esclavage. Dans le clan des aristotéliciens c'était surtout Callisthène qui faisait du tapage ; il ne pouvait comprendre et approuver la tolérance du roi à l'égard des hommes qui se soumettaient à lui. Alexandre exigeait simplement qu'ils se rendissent sans condition, après quoi il imposait un serment d'allégeance, puis les reconduisait dans leur fonction et leurs titres. De plus, pour les rites, les croyances, les conceptions religieuses, il les respectait sans réserve, s'interdisant toute intervention dans le domaine du sacré.

Ces dispositions inattendues furent accueillies avec enthousiasme. Alexandre n'était pas un conquérant, un de ces conquérants brutaux qui avaient tyrannisé le peuple, mais un véritable libérateur. Comme en Egypte, les autorités locales et le bon peuple avaient saisi cette occasion pour repousser les Perses et se détacher du pouvoir de Darius. C'est ainsi que la Syrie, l'Assyrie et la Babylonie retrouvaient une certaine autonomie, mais il est vrai sous une tutelle macédonienne qui respectait les us et coutumes locaux.

Sur tous ces points essentiels on se demandera longtemps quelle fut l'influence d'Anaxarque, le conseiller intime du prince, si ces idées nouvelles venaient bien du roi, ou si elles exprimaient un accord secret entre Anaxarque et Alexandre. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne venaient pas de moi. Ma propre philosophie n'est pas directement politique, mon souci n' a jamais été de guider ou de diriger quiconque. Mon propos à moi c'est la liberté. Cela dit je conçois aisément que certaines organisations politiques sont plus favorables que d'autres. Mais au niveau absolu il n'existe pas de bon gouvernement. Disons que c'est la différence entre la politique et la philosophie.

Encore un mot. Un écart gigantesque se creusait entre Callisthène, partisan d'une domination absolue des Grecs sur les Barbares, et d'autre part Anaxarque, Onésicrite et moi. Quant à Alexandre son grand voyage dans l'espace se transmutait lentement, mais irrévocablement, en un profond itinéraire spirituel.

 

19 juillet 2026

Le fabuleux VOYAGE DE PYRRON en ASIE : CHAP XXII- Le NOEUD de l'EXISTENCE

                                                                GORDION

Après la conquête d'Halicarnasse, contre toute attente, Alexandre décida de remonter  vers le nord, pour s'assurer l'emprise sur l'Anatolie et les régions voisines qui formaient jadis le royaume des Hittites. Il s'arrêta quelques semaines au centre de ces régions sauvages, en Phrygie, afin d'y mettre bon ordre pour éviter toute contre-attaque sur ce qui serait bientôt son domaine incontesté. Dans la ville de Gordion on pouvait contempler un char très ancien, le char de Gordios, dont le joug était solidement enserré par un noeud fermé sur soi, dont les extrémités ne dépassaient pas, si bien qu'il n'y avait aucune prise qui eût permis de l'ouvrir. Bien des princes ou rois s'étaient échinés sur cette énigme, et nul n'avait pu défaire le noeud. Alexandre essaya à son tour de le dénouer - sans résultat. Alors il tira son épée et d'un seul coup sec coupa le noeud.

Quand une règle donnée empêche l'action, le génie change les règles.

Selon la légende, celui qui réussirait à défaire le noeud gordien deviendrait maître de l'Asie.

On voit immédiatement la portée de ce geste : Alexandre réussissait là où tous avaient échoué. C'était une de ces énigmes surchargées de sens, comme était la prophétie qui avait, dit on, accompagné sa naissance. A l'énigme répond le prodige : manifestement, Alexandre, descendant lointain de Zeus, était aimé des dieux, soutenu et légitimé par Zeus en personne. Et les dieux lui annoncent son triomphe incontesté sur l'Asie !

Cet acte était à la fois une justification politique, une provocation militaire, un accomplissement personnel, une révélation religieuse. La porte de l'Asie s'ouvrait sans contestation possible. Dorénavant Alexandre irait à la rencontre de Darius en personne : par la victoire à venir sur Darius c'est lui, Alexandre, qui serait le Roi des Rois, puisque c'est ainsi que se nommait le Maître de toutes les Perses, de la mer Egée jusqu'aux confins de l'Inde.

Leçon politique, et c'est bien cela qu'Anaxarque et Pyrrhon observaient et commentaient sans relâche : le pouvoir est un effet de la convention, plus encore de l'opinion, elles mêmes filles du langage. Qu'est ce qu'un roi ? C'est une idée incarnée, une opinion faite chair et tripes. La preuve : tant qu'on croit en lui le roi est roi. N'y croyez plus, le roi sera nu, et bientôt déchu. Pour le moment Darius est roi parce qu'il détient encore un gigantesque pouvoir, celui que lui donnent ses généraux, ses scribes, ses prêtres, ses armées, son peuple enfin. Quoi de plus fragile qu'un pouvoir, de plus inconsistant, de plus impermanent, dépendant pour se constituer d'énormes facteurs entrelacés, et de peu de choses pour se décomposer.

Hélas, on n'a jamais vu nulle part qu'une société d'hommes et de femmes ait pu se constituer sans recourir au langage, qui nomme les attributs, les codifie, les organise, fixant les règles de conduite, de la base  jusqu'au sommet. Et ainsi les hommes sont définitivement aliénés à la norme, voués au "travail" de la socialisation, et dépossédés de leur véritable nature. Je ne vois guère que l'art - et encore cela est problématique et incertain - mais plutôt la philosophie, encore qu'elle ne change pas l'ordre des choses - la pensée philosophique, la parole philosophique, l'acte philosophique, pour nous hisser, hors du servage universel, dans la contemplation froide de ce qui est, et dans l'invention d'une vie hors de la vie.

 

17 juillet 2026

Le fabuleux voyage de Pyrrhon en Asie - Chap XXI - De l'AMOUR

J'éprouvais un léger malaise. Comme toujours Anaxarque avait débusqué le lièvre. J'étais contraint par la nature elle même à revoir mes positions. En dépit de mes dénégations, de la fierté que je mettais à proclamer en tous lieux mon indépendance, je ne pouvais nier que Lydia me plaisait. Car enfin c'était elle et nulle autre que j'avais tirée du clapier, invitée à ma table, habillée, logée, incitée à reprendre ses activités artistiques, et, comble d'imprudence, présentée au roi. Je pourrais toujours protester à ma guise, pour tous désormais Lydia était ma maîtresse, ou, si l'on veut, une courtisane à demeure. C'était troublant, car enfin j'étais tout à fait sincère, mais il se trouve que, en dépit de moi, la rumeur, qui avait décidé pour moi à ma place, affirmait comme certain ce qui n'était qu'une fantaisie, une amusette de l'imagination.

Les jours suivants je fis en sorte d'être davantage présent, soit dans ma tente, soit aux parages immédiats de manière à observer mes deux serviteurs, Neocratès et Lydia. J'en vins rapidement à une conclusion irréfutable : Neocratès aimait Lydia. Il suivait du regard tout ce qu'elle faisait, trouvait mille prétextes pour s'approcher, la frôler, lui parler. Mais Lydia n'éprouvait nulle attirance pour lui, et n'hésitait pas à le rabrouer à l'occasion.  Puis je vis que les joues de Lydia rosissaient délicatement quand elle venait à ma rencontre, m'apportait une boisson, ou me communiquait un message. Puis, tout près de moi, elle baissait les yeux, esquissait un geste qu'elle ne finissait pas, et s'en retournait. Quand elle jouait de son instrument et chantait, elle me regardait avec une intensité extrême comme si elle voulait ficher son âme dans la mienne, et alors c'est moi qui baissais mes yeux, et fuyais dans le faux semblant. C'était pourtant clair : Lydia me désirait ardemment, peut-être m'aimait elle déjà, et moi je n'avais rien vu !

Neocratès aime Lydia qui ne l'aime pas et qui aime un autre, moi, mais moi, est ce que l'aime en retour ? Je voyais avec effarement les chaînes de l'amour se refermer sur de pauvres mortels qui n'ont rien demandé, et qui se retrouvent malgré eux englués dans la toile invisible d'Eros !

Mais pourquoi parler d'amour ? Je ne sais ce qu'est l'amour. mais je connais la brûlure du désir. Je m'étais caché à moi-même que je désirais Lydia, que son corps exerçait sur moi une sorte de douloureuse attraction, et maintenant que je pouvais accepter de voir, je ne voyais plus que cela : elle était infiniment désirable. C'était comme des fluides insensibles mais réels qui venaient de son visage, de ses seins jeunes et frétillants, de son ventre, et l'oserai ? d'un sexe que je n'avais jamais vu, et que je voyais en pensée, chaud, humide, palpitant, largement ouvert pour accueillir le mien ! 

Je n'avais pas voulu le savoir et maintenant je le savais. Et maintenant, loin de mon détachement d'avant, je sombrais dans la souffrance. Je ne voulais en aucun cas profiter de ma position et lui imposer quoi que ce soit. Je ne voulais pas davantage qu'elle me cède par reconnaissance. Je la voulais libre comme j'étais moi-même, et que ensemble nous choisissions.

Me ressouvenant de la scène princeps où elle s'était offerte à moi en remerciement, je me dis quelle ne devait pas être farouche, ennemie du plaisir. Il n'y avait en conséquence aucun obstacle à franchir si ce n'était ma pudeur, ma difficulté à dire, à demander, à faire des avances.

Le soir même nous nous serrions l'un contre l'autre dans la chaleur de la nuit.

Ce que je comprenais enfin tenait en une ou deux phrases : le désir n'est pas l'amour. Je refuse l'amour et je choisis le désir. Et dans le désir lui-même il y a deux pôles : le plaisir et la douleur. Prendre la voie du désir nous condamne à osciller sans fin de la douleur au plaisir et du plaisir à la douleur.

16 juillet 2026

LE FABULEUX VOYAGE de Pyrrhon - Chap XX

 

 

 

Je n'étais plus un jeune homme, mais un homme jeune. Mes expériences de la vie étaient plutôt limitées, mais intenses, intéressantes, et je puis le dire en toute sincérité, libres. Je m'étais sans prudence ni regret engagé dans une aventure intellectuelle de haut rang autant que dans une expédition politique infiniment risquée. J'avoue que la présence quasi permanente d'Anaxarque fut l'élément décisif, qui au début du moins, étaient nécessaires à stimuler mon audace. Mais cet homme semblait capable de tout, du pire et du meilleur, d'autant que, selon sa pensée la plus constante, il n' y avait aucune distinction valable entre le bien et le mal. Pire et meilleur sont de pures conventions pratiques auxquelles les hommes se soumettent sans réfléchir, pour le plus grand bénéfice du pouvoir. Ce qu'il m'a révélé, ô scandale des scandales, c'est qu'il n'existe aucune autorité souveraine, aucune instance supra naturelle, aucun ordre divin ou surnaturel qui nous imposerait l'obéissance et la soumission. Les dieux : une convention. La Moira supposée tracer à l'avance le cours de notre vie : une invention. La culture, et le langage qui la soutient, où nous sommes plongés inévitablement dès la naissance : un conditionnement ambigu, avec des avantages notoires et de fâcheuses calamités.

Tout cela était encore trop neuf pour moi, trop radical pour que je pusse véritablement y adhérer, mais le processus de démolition universelle était en marche et je n'avais ni l'envie ni la force de l'arrêter. Quand le vin est tiré il faut le boire ; je buvais, et pris de vin, je titubais dans la forêt des concepts , et parfois j'ouvrais tout grand les yeux, et je jubilais.

Après ses victoires Alexandre conviait ses capitaines, ses familiers, ses amis philosophes, moi y compris, dans sa tente monumentale pour un grand festin qui commençait à la tombée de la  nuit et durait parfois jusqu'au matin. Je ne restais jamais jusqu'au bout, car si la fête commençait dignement avec des danses et des chants - où brillait particulièrement Lydia, ma servante attitrée - avec le vin qui coule à flot, les mets rares, les conversations libres et volontiers salaces, avec la bénédiction du roi qui s'amusait sans retenue, buvait sans retenue, la fête basculait rapidement dans l'orgie, et alors tout et son contraire était possible : des  invectives tendancieuses, des rires, des plaisanteries, des critiques qui dégénéraient parfois en rixes, et alors le roi dissolvait l'assemblée. Soit dit en passant, je ne pus jamais savoir si le roi buvait effectivement, ou s'il feignait de boire pour mieux écouter et sonder ses compagnons. Après tout, comment être sûr de la fidélité de ces rustres costumés, prévoir et déjouer un attentat ? Alexandre avait fait beaucoup de victimes et il se trouvait sûrement parmi la troupe des comploteurs qui attendaient l'occasion favorable, ou des espions de Darius payés pour faire la sale besogne. Quoi qu'il en soit, depuis que ces fêtes avaient débuté, Alexandre menait le jeu et ne se laissait pas déborder.

Ce soir là, c'était après la prise d'Halicarnasse, je décidai de faire venir Lydia au banquet et de la présenter au roi. Je désirais vivement qu'elle pût reprendre ses activités artistiques, non en catimini dans la discrétion  de ma tente, mais en public, afin de la convaincre enfin qu'elle était une véritable citoyenne libre et reconnue comme telle. De plus je pensais que d'offrir ce spectacle musical au roi serait une manière habile de le remercier de sa générosité, sans recourir encor une fois à l'usage des mots. Chacun savait que le roi aimait les arts et qu'il avait de grands projets culturels : faire connaître la civilisation grecque aux peuples d'Orient et recevoir en retour les arts et les artistes d'Orient pour les faire connaître des Grecs et des Macédoniens.

         - Lydia, ce soir je t'emmène au banquet que le roi organise pour célébrer nos victoires. Je souhaite que tu chantes, que tu danses comme tu le fais ici. Je vois bien que tu est prête après tous ces mois passés à t'entraîner. Tu es superbe, tu danses comme la déesse elle même, il est temps que tu reprennes ta place dans le monde.

           - Impossible ! J'aimerais te faire plaisir mais c'est impossible !

          - Ne sois pas ridicule. Tu es la meilleure, je le sais. A côté de toi les autres filles sont des bécasses.

Elle semblait réfléchir profondément. En la regardant intensément je pouvais suivre le fil de ses pensées. Je voyais qu'elle avait besoin d'un argument supplémentaire pour se décider. 

               - Mais regarde moi comme je suis. On dirait une pauvresse. Et puis je n'ai rienà me mettre. C'est ridicule ! 

Nous y voilà pensais je à part moi. Je repris, après une petite pause de concentration : 

              - Pour cela pas de crainte. On va te trouver quelque chose qui mette en valeur tes charmes !

C'était gagné. Mais dans le fond de mon coeur j'avais de la honte. Elle acceptait pour me remercier, elle tenait à me faire plaisir, elle danserait pour moi devant l'assemblée et devant le roi. 

 

Avec Lydia à ma gauche je pénétrai dans la tente du roi. Les convives étaient disposés en cercle, le roi au fond sur un fauteuil légèrement relevé. Le centre était vide. J'eus à peine le temps de regarder l'assistance, Anaxarque à la gauche d'Alexandre, avec Onésicrite, Callisthène, et quelques autres, à droite des généraux que je ne connaissais guère, et puis des inconnus en grand nombre. Déjà Alexandre m'interpellait :

                - Hé voici notre ami Pyrrhon, avec une jeune beauté à ce qu'il semble. Venez ici tous deux. J'ai à vous parler.

Nous avancions vers le trône royal, et fîmes la révérence.

                    -Qui es tu jeune fille, je ne t'ai jamais vue.

                   - Sire je suis Lydia, chanteuse, danseuse, musicienne. Je suis ici avec Pyrrhon qui m'a presque forcée à venir.

                     - Forcée ? Et pourquoi cela ?

                    - Sire, j'avais très peur, et j'ai peur encore de déplaire à votre Majesté. Je ne suis qu'une débutante, et je...

                - Nous verrons, nous verrons. Installez vous tous les deux et dans quelques instants tu chanteras pour ton roi et ses amis!

 

Un peu plus tard, après avoir goûté quelques gorgées de vin, elle s'installa au centre de la pièce et commença à chanter en s'accompagnant du luth. 

 

                                  "Tu es parti, mon doux amour, tu me laisses

                                      Seule au bord de la mer inféconde

                                         Je me languis de toi, je me désespère

                                            Je me déchire en implorant ton retour;

C'étaient un air et des paroles dignes de Sappho qui eurent l'heur d'émouvoir ces hommes rudes enclins à la violence. Le chant et la musique accompagnaient merveilleusement le texte. Je me surpris à sentir des larmes dans les yeux, que je dissimulai de mon mieux.

Puis ce fit la danse. D'abord des danseuses grecques, puis égyptiennes, voluptueuses à souhait. Quand ce fut le tour de Lydia, tous ils la regardèrent, l'admirèrent, l'applaudirent avec une sorte d'amour.

Les conversations reprirent. On dina, et on but. Beaucoup. La soirée qui avait commencé dans l'art et la beauté glissait sensiblement vers la beuverie. Anaxarque me prit à part.

                  - Ainsi donc, mon ami, te voilà amoureux ?

                  - Mais pas du tout. C'est pour moi une servante, une artiste à mon service.

                   - De petits services privés je suppose ?

               - Anaxarque, ne mélange pas tout. Cette fille est certes admirable, bien douée, mais il n'est pas question d'amour entre nous.

                  -Sans doute, sans doute. Mais qui parle d'amour quand il n'est question que de désir. Et d'abord d'où vient elle ? Comment l'as tu rencontrée ?

                    - C'est une triste histoire. Elle était reléguée, attachée, crevant de faim et de soif dans ces ignobles tanières où croupissent les esclaves. Je n'ai pu supporter, je l'ai achetée, libérée de l'enfer puis affranchie. Maintenant elle est libre. Elle choisit librement de se mettre à mon service.

                       - Dis moi, tu vois vraiment une différence entre une esclave et une servante ?

                  - Je te vois venir Anaxarque ! Toujours à pinailler et disputer. Pour avoir ta réponse, adresse toi à elle, elle est bien placée pour voir la différence !

   

 

 

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