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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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30 septembre 2026

La JOIE en RE MINEUR

 

Je distinguerai volontiers : la joie en sol majeur, la joie en ré mineur. Deux régimes très différents.

La première, enthousiaste et impériale, pompes, trompettes et buccins, vient saluer les hauts faits du Prince, comme chez Purcell, "to celebrate, to celebrate this triomphant day". Et bien sûr, plus encore, les apothéoses, les victoires du dieu sur les puissances infernales, noêl, noêl, gloria, gloria et Te deum ! Déjà, émerveillé, le croyant voit se réaliser le miracle, la parousie tant espérée et toujours manquée, la voici la voilà ! La fête est ce moment particulier où chacun peut croire, quelques heures, le bonheur sur terre, la réalisation fastueuse des désirs les plus chers.

Le drame c'est que le temps ne suspend pas son vol. Les lendemains de fête ont quelque chose d'amer, qui fera douter de la fête. Qui trop embrasse mal étreint. Ainsi, inéluctablement, s'effiloche la croyance.

Vient un temps où l'on désespère de toutes les fêtes. Le coeur refuse de s'emballer.

Les joies en sol majeur prêteraient à rire, si l'on n'y entendait, avec quelque amertume, les fanfares désuètes d'un passé révolu.

Parler d'une joie en ré mineur peut surprendre. Le mineur n'est-il pas le mode de la gravité, du recueillement, de la tristesse ? Le ré y ajoute je ne sais quoi de langoureux, de suspendu, qui invite à la rêverie, à la contemplation. Ici, pas d'envolée, pas de triomphalisme, mais la sereine évocation des mouvements de la mer, des mouvements du coeur, adagio cantabile, violon, clavecin et viole de gambe, toute la gamme des passions, toute la douleur du monde transposée en musique !

Joie en ré mineur, c'est une métaphore. C'est une manière de dire le lien nécessaire entre la connaissance sans illusion, la contemplation objective ("c'est ainsi") et la puissance d'affirmation qui transpose la douleur en oeuvre d'art ou en pensée créatrice. En ce domaine Schopenhauer est un maître, lui qui jouait chaque jour à la flûte du Mozart et du Rossini - des compositeurs joyeux - et qui considère la musique comme une autre partition du monde : toute la douleur du monde est dans la musique, et pourtant, par la musique, on s'affranchit de la douleur du monde. Musique, joie grave et sereine, qui contient tout, qui exprime tout, et qui donne ce sentiment précieux entre tous d'une coïncidence, le temps de l'oeuvre, entre nous et le fond obscur de la nature ("la chambre obscure").

L'art est "la floraison de la vie" écrit Schopenhauer. Mais la philosophie aussi, lorsqu'elle consent à sonder les "abîmes" et qu'elle vient témoigner de la validité de ses prises. Ainsi Lucrèce à Memnius (I,142) :

           "Dans le calme des nuits, je cherche les mots, et le poème

           Qui répandront dans ton esprit une vive lumière

           Pour te révéler enfin le profond secret des choses (res occultas)".

                   

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29 septembre 2026

"Une VIE PASSIONNEE" - JOURNAL INSOLITE

J’oublie tout à mesure. Je suis un seau percé, mais nullement à la manière du tonneau des Danaïdes qui exprime l’insatisfaction chronique du désir. C’est chez moi une sorte de pathologie de la mémoire ou une incurie de l’attention. Les choses passent à travers moi sans se fixer, sans marquer d’empreinte, sans modifier la structure. Tout est labile, poreux, percé de toutes parts, effeuillé, inconsistant. A peine ai-je le souvenir de quelques livres fondamentaux, de quelques films réputés, des événements qui ponctuent normalement une existence consciente. Les dates, je suis incapable de les retenir, et je vais du jour au jour dans une étrange candeur, une sorte d’imbécillité béate, non sans confusion et pusillanimité. Sans mémoire de rien, je suis comme un nouveau-né, sans référence, sans contenu de pensée, sans continuité, hormis les ornières de l’habitude. Changer m’est impossible, ne fût-ce que dans l’organisation de mes jours. Voyager m’est un calvaire. Programmer, prévoir, anticiper, calculer les pertes et les profits, aménager le pour et le contre -  inimaginable. Je ne puis élever mon esprit au-delà de l’instant présent, dont la pesanteur m’est plus que suffisante. Etre-là, tantôt dans la joie pure de la création, tantôt dans une indicible angoisse, voilà qui fait toute ma vie. Je balance sans cesse entre le meilleur et le pire, alternant, balançant, virevoltant dans mes pensées, qui m’occupent tout entier, suffisent amplement à faire une vie.

C’est là une incommodité regrettable, mais c’est aussi une chance extraordinaire : le présent est d’une actualité brûlante, et sans rien faire, je puis dire comme Monsieur de Sainte Colombe dans « Tous les matins du monde », lui qui ne faisait rien, ne se déplaçait jamais, s’enfermait dans la mélancolie d’une grange musicale : « je mène une vie passionnée ». Le deuil impossible de son épouse, et la musique composée jour après jour à sa mémoire lui tenaient lieu de soleil, de Versailles, de gloire et de béatitude. Je ne souffre quant à moi aucun deuil, aucune tristesse qui ne se soigne, mais je puis comprendre cet excès de renfermement, de resserrement sur un présent qui excède tout le passé et tout le futur. Qu’importent la veille et le lendemain si « le soleil est nouveau tous les jours » ?

On s’est moqué quelquefois de cette inertie apparente. J’en souris de par moi. J’ai toujours considéré que l’intensité de ma vie intérieure ne pouvait s’accommoder de mouvements externes, de grands déplacements et d’investissements mondains. Ma propre passion est une compagne vorace et jalouse qui exclut toutes les rivales. Je n’ai rien d’un Socrate arpentant les rues à la recherche d’une joute philosophique, et moins encore d’un Diogène harcelant les passants ou brandissant une lampe allumée en plein jour. Les exhibitions publiques me font horreur, et les provocations. Je cultive une philosophie toute intérieure, intime : « vivre caché » serait bien ma devise s’il s’agissait de se cacher, mais je ne me cache pas, je me retire. Et je partage volontiers mes idées avec des amis. Mais je refuse l’indécente publicité.

«Philosopher ensemble » - avec des personnes sincèrement décidées à progresser dans la voie de la connaissance et de l’action juste. Ceux-là aussi ont le goût du retrait, réservent leurs opinions et leurs découvertes aux intimes. On me dira : « Vous organisez bien des café-philo, n’est ce pas là une forme de publicité ? » Je réponds que ceux qui viennent, s’ils ne sont pas des amis de la pensée, ne reviendront pas. Quant à ceux qui restent, ils rejoignent peu ou prou la cohorte des amis philosophes. Il faut à la fois étendre la philosophie et la réserver. A chacun d’en faire ce qu’il peut.

 

 

 

25 septembre 2026

De l'ETRE, du NON-ETRE et du PASSAGE : Pyrrhon avec Héraclite

 

La puissance propre de la pensée pyrrhonienne - que Montaigne a bien saisie - est de nous contraindre par un forçage scandaleux et fécond, à nous extraire des catégories ordinaires de la pensée, nous jetant tous nus dans l'effroi de l'irreprésentable. Sur quoi repose notre conception du monde ? Sur le principe de tiers exclu, qu'Aristote avait sacralisé comme fondement de la logique. Entre A et non-A il n' y a pas de tierce possibilité. Ce qui donne, pour notre problème : entre l'être et le non-être il n'y a pas de tierce possibilié. Or, au sujet des existants - ta pragmata, les "choses", on ne peut dire ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas. On ne peut dire qu'ils sont parce qu'ils ne possèdent aucun attribut de l'être : constance et consistance, substance et permanence. Voyez Montaigne parlant des hommes : "D'où tirons nous ce titre d'être, nous qui ne sommes qu'une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle ?" C'est une étrange extravagance de nous titrer d'êtres, c'est oublier le caractère fugace, incertain, mortel de toute existence. Mais d'un autre côté on ne peut en conclure au pur et simple non-être puisque nous existons bien en quelque manière, d'une existence certes précaire, mais qui ne va pas sans quelque réalité. L'analyse vaut aussi bien pour les arbres, les animaux, les astres et les soleils innombrables qui flamboient dans l'immensité. Les choses naissent, se transforment, dépérissent, et se transforment encore. Il s'agit donc bien de penser un quelque chose qui n'est ni un être, ni un non-être, ni un mélange d'être et de non-être, mais une réalité d'un genre à la fois familier (nous percevons bien dans nos corps et dans le corps des choses cette réalité familière du passage universel) et inconcevable : nous sentons le passage et nous ne parvenons pas à le concevoir correctement. Nous nous heurtons à l'obstacle de la langue, laquelle pose les choses dans les catégories de l'être et du non-être, (du moins dans les langues indo-européennes) puis de la logique classique. La grande difficulté c'est de penser et nommer le passage, la fluence, le mouvement, l'apparaître et le disparaître, le changement dans toutes ses formes.

Sans doute faut-il dire : le verbe être, cette calamité !

Bien avant Pyrrhon on trouve dans Héraclite une intuition de cette sorte : "panta rhei" - toutes choses coulent. Et, s'interrogeant sur le rapport du jour et de la nuit, du mortel et d'immortel, du plein et du vide, toujours il remarque ce glissement qui fait que l'un entre dans l'autre et l'autre dans l'un, contestant nos oppositions tranchées, soulignant l'action d'un mouvement insensible mais effectif qui fait qu'on n'a jamais l'un sans l'autre, et concluant à l'identité paradoxale des contraires. Tu veux le jour, mais le jour, né de la nuit, glisse dans la nuit, et ainsi de la vie et de la mort. Tout coule en effet, et c'est Héraclite encore qui créera cette superbe imagerie du grand fleuve qui emporte toutes choses sans jamais épuiser la source. Paradoxe impressionnant d'une coulée irrépressisible vers le néant et en même temps d'une source inépuisable qui renouvelle indéfiniment les eaux, lesquelles pourtant ne cessent jamais de se perdre à l'infini.

Sans doute est-ce la poésie qui est fatalement convoquée à la rescousse, quand la philosophie a épuisé toutes les ressources de la logique. Peut être l'image, et elle seule - hormis la musique, mais celle-ci n'a pas sa place dans les jeux de langage - peut-elle faire entendre sensiblement ce mouvement qui traverse les choses, les modifie de l'intérieur, les change imperceptiblement en ce qu'elles sont destinées à devenir, selon l'ordre du temps.

Le fleuve donc, mais cette image encore d'un dieu-enfant, on songe à Dionysos, bien sûr, et à Héraclite lui-même, assis près du temple d'Artemis, discutant et jouant avec les enfants - il avait renoncé à se faire comprendre des adultes : "Le temps est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant".

25 septembre 2026

Petite MEDITATION sur le FLEUVE

 

 

Je voudrais m'alléger un peu...La légèreté, voilà le critère ultime. Seul un esprit léger peut goûter aux plaisirs de ce monde, débarrassé de tout ce qui colle, humus et glèbe, et de la gangue du passé, et des poinçons de la nostalgie. Il n'y a pas de retour, ni de printemps éternel. Le temps va, et nous allons, emportés sur les vagues du temps, au gré du fleuve. C'est le même homme, et ce n'est pas le même, toujours neuf à chaque matin du monde.

La langue est un fleuve. Nous croyons saisir, dans un mot, l'énigme, la déterminer et la fixer pour toujours. Nous disons : je. Nous disons : voilà le monde, voilà la souffrance, voilà le salut. Mais à peine exprimé voici que le mot se dessèche comme feuille, se rétracte et se raccornit. Toute la saveur s'est envolée. Il ne reste qu'une enveloppe vide, et bientôt, une poussière. Il en va ainsi de tous les enseignements, voués à décomposition. Laissons couler. Mais aussi, créons nos propres mots, créons nos métaphores, qui, un temps, nous porteront à flot, dessineront notre monde, celui que nous habitons. C'est ainsi que nous serons poètes de notre propre existence. Ce monde aussi passera, le fleuve, lui, à la fois le même et pas le même, passe et ne passe pas. Les hommes disent le monde, les poètes disent le fleuve.

 

25 septembre 2026

FLAMME du POEME :

      Le poème est la substance de l'âme.

      Dans ce monde qui s'effiloche

     Tu es la seule, ô ma musique

     A tenir la tenaille du défi.

 

    Que l'incendie jamais ne s'exténue!

    Fleuve de flammes

    Orgie céleste

    Jamais tu ne passeras!

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24 septembre 2026

DE L'USAGE DE LA PAROLE : PYRRHON

 

Diogène Laerce nous donne trois indications sur le style de Pyrrhon, le statut de la parole et son usage dans ses rapports au public. Elles sont données dans un relatif désordre. Tentons ici de les raccorder et d'en dégager le sens.

"Si quelqu'un le quittait au beau milieu d'un discours, il achevait ce discours pour lui-même" (IX, 63)

"On le surprit un jour se parlant à lui-même ; comme on lui en demandait la raison, il répondit qu'il s'exerçait à se rendre utile". (IX, 64)

"Dans les enquêtes (dialectiques), il n'était sous-estimé par personne, parce qu'il parlait en discours continu même en réponse à des questions. (IX, 64)

Mais ailleurs Diogène dit ceci : "Il faisait retraite et vivait en solitaire" (...) Souvent aussi il partait en voyage, sans prévenir personne, et il s'en allait rouler sa bosse avec des compagnons de hasard". (IX, 63)

Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs, pourquoi Elis, la ville, le temple, l'agora, hommes et femmes de la cité, plutôt que les forêts, les chemins de montagne, "les compagnons de hasard", ou les animaux sauvages ? Ou l'inverse ? Le passage de l'un à l'autre est subit, impromptu, alogos : sans cause assignable. Imprévisibilité, spontanéité, arbitraire, entendons : qui ne relève d'aucune nécessité autre que la décision arbitrale.

Voilà un homme qui ne doit rien à personne.

La pratique de la parole s'articule à son contraire : l'aphasie. On passera de l'un à l'autre, et inversement, comme on passe de la sédentarité au voyage. Séjourner, partir - parler, se taire.

Quand il parle, d'après nos références citées plus haut, il tient un discours suivi, même en réponse à des questions, il ne s'interrompt sous aucun prétexte (même si l'interlocuteur le plante là), continuant de parler pour lui-même. Le discours est plus important que l'interlocuteur, il possède un caractère de nécessité supérieure, qui fait qu'il s'impose au parleur lui-même : on se parlera à soi-même dans la solitude autant que l'on parle à autrui. Les singularités individuelles s'effacent, leur pertinence se dissout dans un discours qui égalise toutes les positions possibles dans la suspension.

Si donc on se parle à soi-même c'est dans l'esprit de l'entraînement : "se rendre utile". Le pyrrhonien se rend utile en pratiquant une parole du dessaisissement : se libérer, se détacher des opinions, dogmes et représentations qui obèrent le jugement, créent les fixations mentales et déterminent les conduites aliénées. Nul n'est jamais définitivement à la hauteur d'une telle exigence : Pyrrhon lui-même a ses faiblesses comme ce jour où, attaqué par un chien, il se réfugie dans un arbre. La faiblesse n'est pas d'avoir grimpé à un arbre, mais d'avoir eu peur. Lui aussi, ce jour-là, avait oublié l'égalité intrinsèque de tous les phénomènes, et la nécessaire "apatheia" : la non-passion.

La question finale que nous nous poserons est de savoir dans quelle mesure la puissance de l'intellect, par la vérité du discours, est capable de réguler les flux émotionnels. Il est assez aisé de tenir un discours cohérent sur le non-attachement, la liberté de l'esprit, voire la non-différence des apparences, mais il n'est pas sûr que le coeur, et le ventre suivent. C'est là le point nodal où le moderne se détache des Anciens : la philosophie, décidément, n'est pas une thérapeutique.

23 septembre 2026

De l'APPARENCE - et de PYRRHON

"Pyrrhon ne détermine rien de manière dogmatique en s'appliquant à contredire, et il suit les apparences" selon Enésidème, cité par Diogène Laerce. Plus loin il précise (DL,IX, 107) : "lorsque des impressions variées nous frappent, nous dirons qu'elles apparaissent, les unes et les autres ; et la raison pour laquelle ils posent, disent-ils, les apparences, c'est qu'elles apparaissent".

Plus nettement encore, Timon, le disciple de Pyrrhon écrit : "Mais l'apparence règne partout, où qu'elle aille".

Tout le problème, dès lors, est de bien saisir ce que les Pyrrhoniens entendent par apparence : to phainomenon. Il faut d'abord écarter ce qui relève de l'usage ordinaire de notre langue, qui nous contraint, quasi mécaniquement, à opposer l'apparence à la réalité, apparaître à être, ou à vérité. C'est là un dualisme hérité de la métaphysique, nommément platonicienne (sensible et intelligible, image et idée, temps et éternité). Ce qui apparaît nous semble marqué du sceau de l'illusion, du mensonge et de la tromperie. L'apparence serait un voile de séduction, un mirage gracieux ou disgracieux, qui nous éloignerait de la conception du vrai (l'idée). Pour saisir l'intuition de Pyrrhon il faut prendre l'apparence comme telle, comme une apparition, mieux encore un "apparaître" - non point d'une réalité cachée, d'un secret indicible, d'un "être" permanent et transcendant, mais un apparaître comme tel, absolu, sans référence à une dimension quelconque, valant par soi et en soi. Marcel Conche, dans son étude remarquable - "Pyrrhon ou l'apparence" - précise : non pas apparence "de", ni apparence "pour" - l'apparence n'ayant à se justifier ni par rapport à une réalité supérieure, ni par rapport à un sujet. Double exclusion : et du dualisme apparence-réalité, et du dualisme objet-sujet. L'apparence n'est pas plus un objet pour un sujet qu'une image masquant le réel. Elle "règne partout, où qu'elle aille" - il n'y a que des apparences. On mesure du même coup combien notre langue est inapte à rendre compte de ce mode de pensée. Il nous manque un terme approprié. Pour ma part j'utilise toujours le verbe : apparaître, pris substantifiquement, pour marquer le mouvement par lequel se fait l'apparaître comme tel. - Un détour par le grec s'impose.

Phainomenon : ce qui apparaît aux sens. De phaino : mettre en lumière (phôs, photis, photon), faire voir. C'est la lumière du soleil qui fait voir, apparaître, se montrer, briller, se révéler. De là nous avons phantasis, vision ; phantasia, image : phantasma, apparition ; phantasmos, image vaine ; phantastikè, imagination. Cet ensemble lexical repose tout entier sur l'idée de lumière (phos). C'est la lumière, du soleil au premier chef, qui rend visible la nature, et nous mêmes à nous-mêmes. L'apparence, c'est la brillance d'un monde révélé dans son éclat, présent d'une présence immédiate et indiscutable. Il y a, c'est imparable. C'est l'acte fondateur de toute confiance, de toute adhésion à la "réalité" du monde. Seul un fou pourrait suspendre cette évidence pour se perdre dans d'interminables rationalisations sur l'être et le non-être. Où est le dualisme ? Où la distinction du sujet et de l'objet ? Où voit-on que c'est le sujet qui construit une image du monde en se posant comme une entité souveraine face à l'inertie d'un monde purement objectal ? Fadaises et mirages d'une certaine "philosophie" qui s'est noyée dans le chagrin et le ressentiment, brâmant après l'être perdu et la vérité introuvable.

Le monde est là et il n'y a en pas d'autre, hormis les chimères d'une imagination déréglée, rêvant de retour au paradis perdu, lequel n'existe qu'à la manière d'un fantasme - invention diabolique pour dénigrer l'innocence de l'apparaître, l'insignifiance d'un surgissement ininterrompu de sensations, perceptions, images, formes innombrables, naissant, passant, fluant ou refluant, flux intarissable, fleuve intemporel. D'où le pilonnage impitoyable de toutes les catégories de l'intellect : être, non-être, devenir, stabilité, substance, devenir, savoir, causalité, finalité, raison, et même le Logos, cette obsession de la pensée à fixer en concepts, à déterminer et classer, à juger et condamner : Pyrrhon ne détermine rien, ni le bien ni le mal, ni le vrai ni le faux, ni le juste et l'injuste, considérant toutes choses comme égales, dans l'innocence de l'apparaître. "Pas plus ceci que cela" : a-diaphora, non-différence, absence d'attachement.

Cette pensée, "pensée de la non-pensée", radicalement décalée par rapport au courant dominant de la philosophie occidentale, si proche de certaines intuitions orientales (faut-il rappeler que Pyrrhon a suivi Alexandre en Asie et qu'il a côtoyé les sages de là-bas), a je ne sais quoi de frondeur, paisiblement frondeur, sans violence et sans haine, qui nous dégage si bien des obsessions contemporaines de l'avoir, du faire et de l'être, pensée d'un midi de soleil et de farniente au bord de la Méditerranée, heureux séjour aux paysages céruléens de l'éternelle Hellad

23 septembre 2026

LE SANS NOM : méditation

 

 

Habitant désormais dans le  creux du Sans Nom,

Aux abords sulfureux de la faille qui ouvre le domaine d’Hadès,

Je m’interroge : pourquoi tant d’efforts, pourquoi cette quête insensée ?

Si ma pensée s’affole, le cœur, lui,  est inébranlable,

Ferme et droit :

      Il n’y a rien à chercher

      Il n’y a rien à trouver

Tout au plus trouve-t-on qu’il n’est rien à trouver.

C’est la sérénité de celui qui a fait le tour de la boucle, qui sait

Qu’il ne reviendra pas,

Mais qui sait que la boucle, encore et encore, va tourner pour les dieux et les hommes,

Que tout ce qui naît doit périr

Que la vie et la mort sont un seul et le même.

 

Mais pour lui, le vieux sage, cette boucle s’arrête.

Nature l’a jeté dans la vie, nature le reprend,

Dissolvant ce qu’il fut dans la terre et le feu ;

Ainsi, sans apparence, et sans forme et sans corps,

Il voyage à jamais dans le flux éternel.

 

 

 

21 septembre 2026

"Vous voulez être heureux, Ebattez-vous !

L'intérêt inestimable de notre position est de nous libérer de tout souci de savoir, de pouvoir et de prévoir. Les choses vont leur cours, et s'il est nécessaire de pourvoir à l'usage et à la commodité de la vie, la sienne propre et celle des proches, et à l'aventure même celle du corps politique, il n'en résulte nullement qu'il faille être constamment préoccupé, embesogné, au point de virer à l'atrabilaire. La tristesse est mauvaise conseillère, et j'en parle d'autant mieux que de nature j'y suis sujet, porté plutôt à la mélancolie qu'à l'allégresse. Mais comme on dit couramment, je me soigne, et la philosophie m'y aide grandement, du moins celle qui danse plus qu'elle ne pense, nous présentant richement de quoi nous réjouir et nous esbaudir. Il faut rire, comme faisait Démocrite, j'ajoute, rire de soi-même, de ses incommodités, faiblesses et perversités.

Mais quoi, l'esprit est ferme, la pensée libre et ouverte, le coeur généreux ! Nous aimons mieux nous figurer de nobles vieillards ventrus et rigolards qui manifestement se réjouissent et se gaussent des valeurs du monde, que de tristes atrabilaires squelettiques dégoûtés du boire et du manger. Et chez nous c'est un trait souvent relevé que le rire de Démocrite nous sauve de la mélancolie d'Héraclite. "Oublieux de tout, et de lui-même pour commencer, il reste éveillé nuit et jour, trouvant dans les grandes et les petites choses autant de sujets d'hilarité, et estimant que la vie entière n'est rien". Allons ! Apprenons à rire de la vieillesse, et de tous les maux, puisqu'ils ne sont pas plus qu'il ne sont pas !

"Si tu veux être heureux détache toi définitivement de l'illusion, de cette pointe si fine de l'illusion, si fine qu'on ne l'aperçoit guère, qu'il existerait une référence externe et souveraine à laquelle on pourrait se fier pour fonder les avenues de la vie. C'est l'Etre, c'est Dieu, c'est le Destin, c'est le Souverain Bien, c'est la Nature, et toutes autres références que l'on voudra. Ce que nous manifestons dans notre vie et notre pensée, c'est l'absence de tout point fixe, de toute valeur référentielle, de tout Grand Autre à quoi l'on pourrait se rapporter pour juger du bien et du mal, du juste et d'injuste, du vrai et du faux. Soutenir qu'il n'existe que des apparences, que ces apparences ne renvoient à aucun être caché (ce qui ruine la doctrine religieuse du Dieu caché), qu'elles sont à considérer sans dehors ni dedans, sans au-dessus ni en dessous - surface plane de l'immanence - et que l'homme, jeté dans cet océan des apparences, privé de tout recours à l'Autre mythique, n'a d'autre recours qu'à s'en remettre à l'apparence pour y trouver sa joie - voilà qui est proprement vertigineux ! 

Comme dit l'autre : les non dupes errent. Voilà une errance du moins qui ne manque pas de panache ! Sortir de l'Un - soutenir et affirmer le multiple, la diversité indéfinie des points de vue, des perspectives et des styles. La multiplicité rompt le cercle de la répétition, brise la roue du pouvoir, ouvre à l'indéterminé, inspire la nouveauté. Errance créatrice.

21 septembre 2026

DES TROIS REVOLUTIONS MENTALES : spiritualisation

Dans le cheminement de spiritualisation je vois trois moments essentiels, trois crises, trois étapes d'une révolution mentale intégrale.

Le premier est de désapprendre tout ce qui a été assimilé dans le processus de socialisation, non pas que ces enseignements soient nécessairement faux, mais ils sont intégrés sans vérification. C'est ainsi que Descartes, par exemple, se propose de remettre en doute les leçons de l'Ecole, les théories des philosophes, les opinions communes, et même les préceptes de la foi. Dans cet esprit il préfère ouvrir le "livre du monde", partir en voyage pour étudier les moeurs étrangères, rencontrer les chercheurs de toute l'Europe, et surtout examiner par lui-même tous les fondements du savoir. De son côté Bouddha mettait en garde contre l'adhésion, invitant chacun à expérimenter par lui-même pour trouver la vérité. On pourrait multiplier les exemples, mais l'idée est assez claire : je dois me dégager des autorités, des opinions, des savoirs, et "ne rien admettrre que je ne l'eusse connu comme vrai et indubitable". On ne peut accéder à la liberté intérieure sans vivre cette épreuve de mise en doute : moment sceptique universel, prélude obligatoire à toute évolution psychique et intellectuelle.

On aurait tort de considérer ce premier moment comme facile et allant de soi. Intellectuellement, tout le monde, ou presque, s'en réclamera, mais dans les faits cette exigence fera une première sélection. Souvenons-nous  de la phrase de Pyrrhon: "Il est bien difficile de dépouiller l'homme" - de ses certitudes !

"Certitudes, servitudes".

La seconde révolution consistera, pour un Occidental du moins, à se dégager du désir de l'autre (ou de l'Autre) pour accéder à la conscience de son propre désir. Descartes encore :" Quod vitae sectabor iter?" Quel chemin suivrai je en la vie?"  Avouons que nous passons beaucoup de temps, l'enfance, l'adolescence, l'âge dit mûr assez souvent, à chercher notre route, faute de savoir ce que nous désirons vraiment, prisonniers de l'ornière du désir des autres, à vouloir "bien faire", être respectable, reconnu, bon fils, bon père, bon employé, bon citoyen etc. Nous croyons qu'il faut passer par l'autre, et sa reconnaissance, pour exister : "le désir est le désir de l'autre" (Lacan). Si cela était vrai il n'y aurait aucun moyen d'accéder à une quelconque autonomie. Cela est vrai tant que nous le croyons. Mais il faut bien un jour cesser de se fier, de se confier, de s'en remettre à cet autre à qui nous donnons tout pouvoir sur nous, et de vie et de mort ! Affaire de croyance : le névrosé est celui qui croit à la névrose, qui s'en fait un "faire valoir", une pièce d'identité, un refuge et une justification. C'est la seconde sélection, plus difficile encore que la première : Révolution éthique.

On pourrait penser qu'ici s'achève le chemin de spiritualisation. Après tout, pourquoi ne pas s'établir ici, dans le savoir de sa singularité désirante ? Mais l'expérience, à nouveau, vient bousculer cette certitude si chèrement acquise. C'est que notre désir, s'il peut faire loi pour nous, ne fait pas loi pour les autres. Comment cohabiter avec des gens qui nous tirent à hue et à dia, nous contestent dans notre légitimité, s'autorisant d'une légitimité égale en droit à la nôtre ? C'est qu'il faut une Loi régulatrice, au delà de toute singularité. Et puis il y a la réalité, ses contraintes, et nous revoilà limités de tous les côtés ! Le sujet devra construire sa demeure instable entre plage et orage, sous l'aplomd de la Nécessité. En un mot comme en mille : le désir bute sur le Réel.

Il ne faut pas en conclure à l'effacement de la singularité. Mais le sujet est sujet parmi d'autres sujets, tous référés en principe à la Loi commune, tous, consciemment ou non, en dépendance du réel. Comment désigner ce moment, sinon comme déprise subjective, renoncement à la toute puissance - humilité ? Troisième moment, métaphysique : "je suis, j'existe"(Descartes) - mais je ne suis, dans le monde qui est flux et passage, qu'une singularité qui passe comme tout le reste, entre naissance et décomposition, ou pour le dire comme Homère :

"Telle la nature des feuilles, telle la nature des hommes".

Pour ma part je me réjouis fort de partager la nature des feuilles, feuille de printemps naissant, feuille d'été verdoyante, feuille d'automne rougie, feuille d'hiver! L'immanence universelle n'est un scandale que si nous nous attribuons quelque fallacieuse supériorité sur-naturelle.

 

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