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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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30 octobre 2026

HUMEUR, HUMOUR, AMOUR

Humeurs - humidité, liquidité, fluidité. Les quatre humeurs fondamentales de la théorie hippocratique sont le sang, la phlegme, la bile et la célébrissime bile noire, toutes censées, par leur juste équilibre, assurer l'harmonie du corps vivant. Elles conditionnent, fort logiquement, les mouvements et les états du thymos, siège comme on sait, de l'humeur, comprise cette fois comme disposition, fondamentale ou passagère, du tempérament. Bonne ou mauvaise humeur, allègre ou déprimée, solaire ou ennuitée. Que pouvons-nous pour régler nos humeurs, prévoir leurs soubresauts, alléger leur persistante disgrâce ? Comment gérer la dys-thymie, cette douleur insistante de l'angoisse et du souci, rétablir l'eu-thymie démocritéenne? Et quand Aphrodite s'en mêle, c'est la débâcle. Voyez les tourments de Sappho, accusant ses "phrènes" de débouter sa raison, de disqualifier son jugement ! Les phrènes, encore un de ces termes métaphoriques pour dire l'exaltation et la douleur ! Phrènes : viscères, organes, - métaphoriquement : le coeur (du désir et des passions), douleur et pensée du coeur, pensée du diaphragme, et plus prosaïquement, pensée des tripes ! Phrènes et frénésie! Toute la rhétoriques des passions, dans quelques mots qui nous font rêver encore!

L'humeur passagère est une réactivité à l'événement. Humeur à vitesse variable. L'humeur longue, c'est la disposition constante, l'idiosyncrasie pérenne d'un sujet. Basse continue dans la rhapsodie de l'âme, irréfutable, immodifiable. Joie constante du mystique, désespoir du mélancolique. L'humeur a sa vérité que rien ne réfute. Désespoir, également, du médecin, et du philothérapeute.

Les Anciens avaient le millepertuis, l'ellébore, les régimes alimentaires et climatiques. Nous avons nos psychotropes. Différence de degré, non de nature. L'humeur, cette indocile servante du Noûs, est le plus souvent sa maîtresse acariâtre. A chacun ses catins.

Et ses thérapies : la tragédie nous plonge dans la terreur et la pitié (Aristote) et par là opère une catharsis des passions. A voir...La comédie nous fait rire de nos turpitudes, nous égaie par la contemplation désabusée de nos errements et de nos illusions. L'humour, plus finement, fait sourire de l'humeur. C'est une thérapie plus subtile, plus rare, plus noble, plus précieuse. Elle opère par distanciation critique, par renversement d'indice, transvaluant le tragique, sans le nier en aucune manière, dans la sphère, hors affect, de l'esprit, en généralisant le mal, l'étendant pour ainsi dire à l'infini, le multipliant jusqu'à l'absurde, opérant par excès une sortie par le haut, une échappée, une envolée salvatrice. Ainsi ce mot de La Bruyère : " Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri".

L'humeur nous accable ou nous ravit, dans l'immédiateté de l'affect, dans la proximité de l'effect. Effectivité sans distance, "passion", passivité, pathos, pathologie. Ni distance ni nuance. Massif, irrévocable. L'humour métaphorise, transpose dans le registre symbolique. Action qui déboulonne la passion, la déréalise, la relativise par un effet paradoxal de généralisation absolue. "Mourir sans avoir ri" - qui ne rit de cette étrange, inconcevable absence du rire ? Cela même qui était l'indice d'une monstrueuse douleur devient la cause paradoxale, artistique, d'une joie supérieure, spirituelle, voire spiritueuse !

L'humour voit le pire, et loin de trembler, le retourne en dérision. L'humour dé-ride en dé-riant, en faisant rire DE. Ce DE est essentiel, il introduit le haut, à partir de quoi le terrible devient le bas, la basse-fosse de nos ridicules. Thérapie de l'esprit fort. Thérapie philothérapeutique. - Démocrite, qui rit de tout, et des bonheurs et des malheurs, et de soi-même, c'est évident !

Et de l'amour ! L'humour ne respecte rien, et l'amour moins que toute autre chose au monde. Quoi de plus ridicule que l'attachement, l'espoir, la crainte, la dépendance, la jalousie, la haine, compagnons inévitables de l'amour ? Quoi de plus ridicule que cette fixation érotique et sexuelle, cet acte physiologique transfiguré en beauté céleste, au mépris de l'évidence la plus immédiate ? Quoi de plus dérisoire que nos plaintes, nos poèmes enflammés, nos tragi-comédies de la passion, notre soif inextinguible d'idéal pour faire passer la sauce du médiocre et du quotidien ?

Tout cela est vrai. Mais l'humour a sa vérité secrète. On ne rit vraiment que de ce qu'on aime. L'humoriste n'est pas un nihiliste. Il se moque de tout, et dans son rire encore, dans ce rire spiritualisé, dans ce sourire d'énigme, persiste, par derrière, ou de biais, un savoir tragique, une subtile complicité avec le monstrueux, une irréductible défiance, alliée contre toute logique à une approbation, une secrète joie qui rend la vie désirable, par dessus le marché, comme jeu inépuisable, terrible et jubilatoire, de la grande nature. L'humour est apollinien, mais dans le sourire d'humour s'exhale subtilement un amour d'aurore, amour sans objet ni sujet, inconditionnel. Quoi que l'on fasse ou pense, on est toujours, chacun à sa manière, une expression singulière de la toute-puissante nature.

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29 octobre 2026

DESTITUTION SUBJECTIVE : du flux

 

Lacan serait-il bouddhiste ? Lui aussi prône un travail de dépouillement du sujet qu'il appelle "destitution subjective" ou expérience du "désêtre". L'idée est claire : il faut pousser le travail de déconstruction de l'imaginaire jusqu'aux ultimes conséquences. Désêtre signifie renoncement à l'être, au mirage d'une substance stable et permanente, telle qu'elle se construit dans les décours de l'identification. Montaigne le disait déjà : "d'où tirons nous ce titre d'être, nous qui ne sommes qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle".

Pour s'assurer de l'être, pour repousser la mort, pour se donner constance et consistance, ils s'inventent quelque divinité où se mirer, se sustenter, se raffermir. A chacun son dieu, son idole, son fantasme, pourvu qu'il efface la douleur du "manque à être". Il n'y a guère d'exception.

Chacun s'agrippe à ses croyances, et veut les imposer aux autres, de peur qu'on ne mette à jour la supercherie. Car chacun sait sans vouloir savoir le vide abyssal qui loge au coeur de la croyance, son inconsistance structurelle, sa nihilité. Et c'est pour ces chimères que l'on s'entretue !

Mais revenons au sujet : sur quoi ouvre l'expérience de la desidentification ? Sur la découverte du flux - flux universel, des nuages et des orages, des terres et des mers, de l'espace et du temps, et, conséquemment de toutes les sensations, perceptions, images et pensées. Le corps est un flux. Le moi est un flux. La pensée est un flux. Tout cela se vérifie aisément : il suffit de s'arrêter quelques instants, d'observer sa respiration, le mouvement du coeur, le déluge des sensations, la fluence infrangible des images et des idées. "Tout coule", cher Héraclite, rien ne demeure un seul instant en repos, rien ne se fige, mais tout se transforme. Dans le bouddhisme, pour dire "un individu", on dit "un flux". 

Bien sûr, pour vivre dans ce monde il faut bien souscrire à l'usage, et dire : une maison, une entreprise, un arbre ou une fleur. Ce sont des notations commodes qui facilitent la gestion des choses et l'échange social. Mais le risque est grand qu'on oublie la dimension conventionnelle de toutes ces appellations, qu'on en vienne à croire que ce sont des "êtres" stables et permanents, en un mot qu'on se laisse pétrifier dans la réification universelle. Aussi est-il nécessaire, en amant de la vérité, de revenir très souvent à la perception libre, déconditionnée du flux, et de saisir intuitivement que ce flux ne se manifeste pas seulement dans les choses de la nature, mais qu'il nous traverse si intimement, si profondément que nous ne pouvons nous en détacher, si ce n'est, mythologiquement, dans les fantasmagories et les chimères de notre imagination.

Mais allons ! Il y a je ne sais quelle sublime emportement à se laisser porter par le flux universel, poésie et musique, et dans le temps immense à n'être que passage !

29 octobre 2026

LE CIEL d'ANAXAGORE

 

Anaxagore s'était retiré loin de la cité pour se livrer sans contrainte à l'étude de la nature. A quelqu'un qui lui demandait s'il n'aimait pas sa patrie il répondit : "Tais toi ! De ma patrie j'ai souci, justement" - et il montra le ciel.

Le ciel qu'il montre n'est plus le domaine éthéré des Olympiens, mais bien l'espace profane offert à l'observation scientifique, telle qu'elle est pratiquée par ces philosophes astronomes, tels Thalès, Anaximandre, Anaximène, depuis quelques décennies. C'est ainsi qu'Anaxagore sera poursuivi en justice pour avoir affirmé que le soleil, que la tradition tient pour une divinité, est une masse incandescente et les autres astres des pierres. L'accusation d'impiété était extrêmement grave, suivie en général d'une condamnation à mort - à laquelle Anaxagore échappa de justesse, dit-on, sur l'intervention de Périclès.

Le ciel dont se réclame Anaxagore n'a rien de religieux. D'une certaine manière il symbolise la nature immense dont chaque être, vivant ou non, est un fragment. La nature est plus authentiquement la patrie que la cité des hommes. C'est déjà l'opposition, qui traversera toute la philosophie grecque, entre physis et nomos, la nature et la convention. Et l'on retrouvera de même l'image du sage qui fuit la cité, s'isole à la campagne, et près d'une source murmurante se livre à l'observation des plantes et des oiseaux : Héraclite, Démocrite, Pyrrhon.

Cette extrême liberté d'allure, cet art souverain du retrait, qui donc pourrait s'en prévaloir aujourd'hui ? Qui oserait contester la toute puissance de l'Etat ? Eux ne contestaient même pas, ils se contentaient de se détourner, de montrer le ciel (ou la terre) en disant : voici ma patrie.

28 octobre 2026

Du TEMPS, et des APPARENCES

 

Et il ne reste plus que le temps...

A entendre dans les deux sens, le temps qu'il fait et le temps qui passe. C'est la variation infinie, l'écoulement et la transformation perpétuelle qui sont le temps. Nuages, foudre, orages, calme serein, tornades, vent et bourrasques, ça va, ça vient, ça passe, ça glisse, ça tourmente et apaise, ça tourne et se retourne, ça continue. Qu'est ce que le présent - si déjà au coeur du présent ça se transforme, que le présent déjà a glissé dans le passé, eaux du fleuve qui coule, et passe, et ne cesse de couler...

S'il n'existe que des apparences ce qu'on appelle le temps est le mouvement des apparences, jaillissement, glissade, passage et continuation. Cela disparaît sans cesse et se génère sans cesse. Le présent qui toujours manque ne manque jamais. Sans début et sans fin.

Héraclite : "Le temps (aïon) est un enfant qui joue en déplaçant les pions : royauté d'un enfant".

28 octobre 2026

JOURNAL INSOLITE - LE MUR III

 

Je me lève. La clairière s'offre comme un lac paisible entre les masses montagneuses. Mais où donc sont les étoiles ?

Avançant, je vois que la clairière avance avec moi, gagnant sur la nuit épaisse, qui semble reculer d'autant. Mais elle est toujours là, profonde, inexplorable. Mes faibles pas ne font qu'effleurer sa masse indistincte qui se referme inexorablement.

Ne songe pas, mon âme, à explorer la nuit.

Dans cet intervalle mouvant entre le clair et l'obscur, la clairière indécise soit ta demeure ! Que tu avances ou que tu séjournes, la clairière t'accueille et te porte, et la nuit toujours est là qui t'entoure. Qui à la fin t'enveloppera.

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27 octobre 2026

JOURNAL INSOLITE : LE MUR II

 

Adossé au mur je regarde devant moi la plaine qui s'ouvre. Mais je ne vois ni arbres, ni pré, ni collines, rien qui évoque un large espace, un monde pour l'homme. Tout juste une petite clairière, ronde et vide, arrachée à la nuit. Une grotte de lumière pâle. Au-delà le regard ne discerne plus rien. Une obscurité épaisse ferme tout accès.

Derrière le mur tout est noir. Au-devant du mur, à petite distance, tout est noir. Seul existe ce petit espace intermédiaire, où se tient le solitaire. Pour le moment il est assis, le corps droit, les jambes allongées au sol. Rien n'empêche qu'il puisse se lever et marcher. Mais d'abord il veut soupeser la qualité du silence qui de tous côtés l'environne.

Il n'a nulle nostalgie des années passées. Tout cela est derrière le mur. Quant à l'avenir il ne dispose d'aucun moyen de le figurer, de l'anticiper. L'avenir est tenu dans l'épaisseur de la nuit qui viendra. Il ne dispose que de cet intervalle de lumière pâle qui fait, comme une grotte provisoire, un espace habitable. Il sait que ce séjour est éphémère. Mais au moins se promet il de le vivre dans l'intensité de l'éphémère.

Tout à la fin ce sera la nuit. La nuit gagne toujours, c'est ainsi. Du moins aura-t-il, tant qu'il put, opposé à la nuit qui s'avance, la torche vibrante de son obstination.

26 octobre 2026

MOIRA : le LOT en héritage

 

Mon intention n'est nullement de faire pleurer dans les chaumières. J'aimerais, à choisir, plutôt faire rire, mais n'étant pas, de nature, un joyeux drille, je ferai ce que je peux : rire et philosopher, disait Epicure. Ma foi, je ris volontiers quand l'affaire s'y prête, mais elle ne s'y prête pas toujours.

Moira, chez les Grecs, était une sorte de divinité qui présidait à la distribution des lots, d'où l'idée de destin, lequel exprime le fait que des conditions nous sont allouées dès le départ, que nous n'avons pas choisies et qu'avec elles il faudra bien se débrouiller. Le sort, le lot : meros ou moira. L'un voit le jour "coiffé", béni des dieux, favorisé de la Fortune, l'autre naît dans un bouge. L'un a des parents aimants, l'autre non ; l'un est inscrit dans une religion officielle qui l'entoure, mais l'aliène aussi, l'autre ne connaît que la rue, la violence, l'esseulement, et ainsi de suite. Dis moi ton lot, je te dirai, sinon qui tu es, du moins ce à quoi tu auras affaire dans ton existence, ce qui conditionnera une grande part de tes choix.

On ne choisit pas son lot, mais on peut, en théorie, choisir ce qu'on fera de ce lot. Encore faut-il s'apercevoir que ce lot existe, en quoi il consiste, en quoi il nous détermine, quelle importance il convient de lui donner, et enfin s'il convient de l'assumer ou de le rejeter. On dira que chacun sait bien quel est ce lot ; je n'en suis pas sûr. Parfois il faut bien des vicissitudes pour en prendre conscience. La liberté apparente d'une jeunesse frivole peut nous cacher longtemps le destin que nous traînons sans le savoir : samsâra, encore, fatalité de ce qui a été dit (fatum) par les autres avant nous, et qui nous impose telle identité, telle fonction, telle destinée. On m'a fait catholique sans me consulter, resterai je catholique ? Dans cette religion, pour faire face à cette difficulté, on propose au jeune, parvenu à l'âge des décisions, de "confirmer" son appartenance : c'est admettre implicitement qu'il puisse ne pas le faire. 

On m'a voulu ingénieur. Je me suis découvert poète. Tant pis pour la famille, soyons poète.

Au niveau des engagements conscients, sociaux, professionnels, politiques et autres, il est encore relativement facile de rompre l'enchaînement et d'opter pour soi. La chose est bien plus difficile pour les fondements symboliques ultimes qui déterminent en grande part notre identité. Pour ne parler que de moi, que je connais un peu mieux que je ne connais les autres, j'ai hérité d'une situation plombée par la mort précoce de mon père, décédé avant ma naissance. C'est une difficulté symbolique majeure qui m'est littéralement "tombée dessus" et que je n'ai découverte qu'avec l'entrée dans le langage. "Pourquoi n'ai-je pas de père comme tous mes camarades ?". La singularité de ma position familiale, que je ne voyais pas dans les toutes premières années, m'apparut infailliblement par la suite et détermina certains troubles de comportement dont je ne dirai rien ici, et qui auraient dû alerter mon entourage. Ne pouvant formuler mes questions en langage clair, et ne recevant par ailleurs aucune réponse sensée à mes maladroites sollicitations, je ne sus m'exprimer que par de pénibles symptômes, qui achevèrent d'obturer la situation. Ma chance, plus tard, ce fut, alors que je n'étais jusque là qu'un pauvre cancre à l'école, de m'enthousiasmer pour les études classiques, de m'ouvrir à l'art et à la beauté. Dès lors le questionnement primitif trouva une issue sublimatoire dans les études. Je devins bon élève, je déplaçai toute la problématique dans la poésie, et cherchai, sans en avoir pleine conscience, une réponse personnelle dans les oeuvres des poètes. Ratage fécond, mais ratage : à telle question, si personnelle, si intime, si décisive, seule convient une réponse absolument personnelle.

Rétrospectivement je vois que ma vie s'est organisée, inconsciemment, autour d'un projet : ce trou béant dans la subjectivité il était impossible de le boucher. Le père qui manque, personne ne peut le remplacer. Et qui voudrait s'y atteler, comme un beau-père par exemple, sera instantanément destitué de sa prétention. Mais il faut un tenant-lieu, quelqu'un qui puisse non pas le remplacer, mais signifier quelque chose de consistant dans la position paternelle. La tentation, à laquelle j'ai longtemps cédé, était de me munir d'une kyrielle de pères imaginaires, que je trouvais facilement dans la littérature. Solution boiteuse : d'un père imaginaire on fait ce qu'on veut, il n'oppose aucune résistance, il est "ployable à tous sens". Entre la détestation du beau-père, considéré comme caduc, et la vénération de pères imaginaires, il reste une place, symbolique et efficiente, qui demeura longtemps vacante. Je dois à la vérité de dire que seule la présence du thérapeute, et son action éclairante, sont aptes à remanier et à clarifier la situation. Et encore ! J'avouerai, toute honte bue, que cela même s'avéra très difficile, perpétuellement incertain et bancal. Je finirai vraisemblablement avec un trou dans la poitrine que je n'aurai jamais su amender. En fait il ne s'agit pas de combler le trou (dans tout deuil il faut accepter que le défunt est irremplaçable comme tel, et il est sot de penser qu'un amour se puisse remplacer) mais de mettre en place une instance psychique, un symbole, un jeu de paroles efficient, qui permette d'assurer le passage du passé au présent et à l'avenir. Restaurer les forces de transmission afin de reconstruire symboliquement la lignée, et lui donner une perspective d'avenir.

En dépit de tout, je suis bien le fils de mon père, encore que cette phrase n'ait encore aujourd'hui que peu de résonance émotionnelle. Ce père est, en dépit de tout, une image abstraite, incorporelle, comme flottant dans le ciel des idées. Le défaut de chair et d'image charnelle reste, comme un trou noir, une force d'attraction mortelle contre laquelle il me faut lutter perpétuellement, au prix d'une déperdition continue d'énergie. C'est mon lot, et celui-là je ne sais pas en venir à bout. Cela me condamne, bien malgré moi, à retomber périodiquement dans les affres, dont je reviens tout aussi régulièrement, au prix d'un effort considérable. D'où une cyclothymie pérenne. Mais après tout je ne suis pas le seul à connaître ces balancements, ces alternances d'humeur. Je me sustente par l'activité symbolique, philosophie et poésie, aujourd'hui largement délestées de leur pesant d'imaginaire, pour y affirmer avec vigueur une liberté chèrement conquise.

Sans doute mourrai je comme j'ai vécu. Je ne crois plus en un changement radical. Comme Montaigne "je vis du jour à la journée", sachant bien que toute existence est conditionnée, en dépit de tout, par son lot inconscient, et sans y voir justification ou excuse à la lâcheté, que tout existence reste incomplète, inachevée, partielle et partiale. Je citerai le vieux Hölderlin, dans sa tour de Tübingen, jetant un poème sur une planche de bois, qu'il offre au brave menuisier qui l'héberge :

                 "Les lignes de la vie sont diverses

                 Comme des chemins et les frontières des montagnes.

                 Ce que nous sommes ici, un dieu là-bas peut le parfaire

                 Avec des harmonies, récompense éternelle et paix".

       

26 octobre 2026

JOURNAL INSOLITE - le mur -

 

Je suis adossé à un mur. Ce mur marque une frontière absolue. Aucune possibilité de revenir en arrière, de franchir le mur dans l'autre sens.

Ce mur c'est l'instant présent.

Derrière ce mur, pelle mêle, sont entassés les jours et les années, leurs souvenirs heureux ou malheureux, mais aussi tout ce que j'ai rêvé, désiré, recherché, obtenu ou raté, tout ce qui faisait ma vie d'homme, en pensée, en parole ou en actes. Dans cet immense capharnaüm quelle en aura été la logique secrète, le principe du mouvement, ou le sens, si toutefois sens il y eut, sous la surface chavirée des événements ? J'aime à penser que ce fut une sorte de boucle, de la naissance jusqu'au mur, puis du mur jusqu'à l'origine, dessinant la roue du samsâra. Quoi qu'il en soit, le mur est derrière moi et je ne veux plus rien savoir de tout ce qu'il dissimule, de tout ce qui s'agite là, qui rampe et qui mugit.

Je m'exerce à un effort de pensée que je crois décisif. Je me représente l'homme préhistorique dans son dénuement radical, luttant chaque jour pour sa nourriture, contemplant la plaine immense d'où ne lui vient aucune aide si ce n'est celle qu'il se donne à lui-même. Le rapport est le plus simple : c'est le face à face dramatique de l'homme et du réel. Plus tard il inventera les médiations supposées favorables, esprits, génies tutélaires, sacrifices, rites et mythes. La vie paraîtra plus facile, mais la vérité du rapport initial, progressivement, se perdra.

Adossé au mur je sais ce qui n'est pas. Rien ne saurait dorénavant me rattacher à ce qui n'est pas. Cette dernière période qui commence sera bien différente des précédentes. Un observateur extérieur pourra estimer qu'il n' y a nulle différence, mais le vrai changement ne se voit pas forcément. Il se mesure dans cette qualité nouvelle de distance, d'indifférence. En dépit des traditions et de leurs pompes, en dépit du savoir, et du pouvoir, irrémédiablement l'homme est nu.

Il m'aura fallu quatre vingt années pour accéder à ce savoir si simple, si limpide.  Un pas de plus et voilà qu'il m'apparaît étrangement dérisoire. Au bout du compte, quelle que soit notre disposition, innée ou acquise, libre ou serve, tout s'égalise dans l'instant fatal qui nous annule sans recours.

23 octobre 2026

VERITE DE L' APPARENCE

 

Spontanément nous avons tendance à penser que les apparences cachent quelque chose, qu'elles dissimulent, volontairement ou non, une réalité secrète, ou un "être" intime et mystérieux. "Il ne faut point juger des gens sur l'apparence" déclare La Fontaine dans "Le paysan du Danube". Pour avoir été souvent trompé et déçu par ses semblables l'homme en vient à soupçonner la réalité entière de duplicité, à douter de tout, à ne voir dans le monde que menterie et piperie. Mais est-il bien sûr qu'il y a quelque chose derrière les apparences, ou en dessous, ou au dessus, comme chez Descartes qui dans une page célèbre se propose de suspendre sa croyance et de faire comme si un "malin génie" s'évertuait à le tromper ! La plupart, comme Platon, pensent régler le problème en imaginant un monde intelligible, constitué de Formes stables, êtres de raison qui, à la manière des concepts mathématiques, sont parfaitement identiques à soi, immuables, résistant à l'érosion du temps. Derrière, ou au dessus des réalités changeantes, qui ne sont jamais vraiment, qui glissent et branlent, il faut concevoir par la pensée pure ces autres réalités intelligibles, seules vraiment réelles. Le philosophe platonicien est invité à opérer une conversion du regard, à se détourner des fastes trompeurs de l'apparence, pour se mettre en quête de la véritable essence des choses.

Je ne suivrai pas cette voie. Je suivrai plutôt Démocrite. Tout ce que nous sentons, voyons, percevons, imaginons, c'est bien une apparence, celle que modèle la convention, laquelle dissimule de fait la réalité. En fait toute chose, grande ou petite, inerte ou vivante, est une combinaison temporaire d'atomes et de vide. (Il y a du vide dans les corps et en dehors des corps). En toute rigueur il ne faut pas opposer les apparences d'un côté et l'existence des atomes et du vide de l'autre, encore moins supposer une inégalité de valeur entre elles comme fait Platon : ces deux plans que distingue la raison n'en font qu'un puisque l'apparence est une modalité d'apparaître des atomes et du vide, qui produisent à l'infini toutes les formes, toutes les combinaisons apparaissantes. Plutôt que d'apparence il faudrait parler d'apparaître, ou d'apparition. Le grec dit : phainomenon, l'apparu. Certes nous ne pouvons pas vraiment connaître ces innombrables formes soumises à la loi du temps, mais l'essentiel est de comprendre qu'elles sont toutes l'expression d'une unique puissance créatrice, tout-englobante que les Grecs appellent Phusis.

Un seul plan de réalité où se joue la pluralité indéfinie des choses : pragmata, les "choses", les processus, actions et passions - et non des eonta, des étants. En fait il n'existe rien que des apparences, tout ce qui surgit est apparence, ou passage, ou événement (l'événement c'est ce qui vient, ou advient), et ne renvoie à rien d'autre, apparence absolue, sans référence, sans justification, sans finalité : grâce de la gratuité. L'apparence ne s'articule pas à une cause supposée efficiente, une essence dont elle serait à la fois le masque et la manifestation, elle s'articule éventuellement (casuellement) à une autre apparence, comme fait l'arc-en-ciel, tout en se déplaçant, ou disparaissant au profit d'autres qui apparaissent. "L'apparence l'emporte sur tout" disait Timon de Phlionte à la suite de Pyrrhon : c'est encore mal dire car sur quoi l'apparence pourrait-elle l'emporter s'il n'y a qu'elle ? Mais sûrement l'emporte t-elle sur nos théories et nos élucubrations. Aussi, chers amis, ne nous emballons pas, ne nous désespérons pas !  Nous serons toujours fort éloignés de la vérité, et tout près également, comme on voudra. Le mieux encore est de percevoir sans juger.

23 octobre 2026

JOURNAL INSOLITE - rester vivant (4 juillet 26)

S'il était possible au vieil homme que je suis d'invoquer la Moire, que dirais-je ? Je ne demanderais rien, sinon d'avoir un peu de temps, et de poursuivre dans les conditions où je suis, ne souhaitant ni fortune, ni aventure, rien de particulier si ce n'est de rester valide, l'esprit vif et gaillard, et rien de plus. Comme disait le poète: 

  Encore un peu de temps, ô Muses célestes,

    Un peu de temps pour chanter la beauté,

       Terre-et-ciel, et le sourire de la mer,

          Avant que ne m'emporte et me glace

             Le souffle amer des profondeurs.

Rester vivant, voilà un beau programme, en soi parfaitement suffisant, et déjà par soi bien difficile, car bien des forces contraires tendent à nous faire baisser la tête : la fatigue des ans, l'atonie physique, la répétition, et puis de voir mourir abondamment autour de soi. La mort d'un proche est toujours une catastrophe qui nous fait considérer la vanité de nos destinées : nous étions, nous ne sommes plus. Et moi qui vis encore, en quoi suis-je différent de l'ami qui meurt, je me vois en sursis, et je vois que "le ver irréfutable" déjà mange ma chair, qu'entre lui et moi, seul un maigre délai fait la différence. Oui, mais cette différence est de taille, c'est même la différence par excellence, à la fois insignifiante au regard du Tout, et absolue pour le vivant.

L'essentiel est de trouver en soi-même la ressource - à partir de la source, qui coule de source quand on est enfant, que l'instinct tout puissant nous élance vers l'avenir, et qui peut s'altérer par la suite, jusqu'à parfois se tarir, et qu'une énergie plus mâle, plus consciente et résolue peut réveiller à l'âge mûr, engendrant de belles oeuvres. C'est au seuil de la vieillesse, quand l'expansion est finie, qu'il importe de trouver en soi des ressources plus profondes : alors l'esprit peut venir au secours de la chair, et dans un resserrement ultime, inspirer les pensées les plus belles. Voyez Homère, la tradition le dépeint comme un vieillard. Voyez Goethe achevant lentement son Faust dans la dernière décennie de sa longue vie. Voyez Démocrite, et Pyrrhon, nobles vieillards de quatre vingt dix ans. Pour ma part je remercie le destin, ou le hasard comme on voudra, de m'avoir accordé de vivre suffisamment pour avoir une image à peu près complète de l'existence, et si je puis disposer encore d'un peu de temps, ce sera une sorte de grâce. Au moins, heureuse et malheureuse, chanceuse et malchanceuse, enthousiaste ou désespérée, la vie que j'aurai vécue aura bien été mienne, et le seul souhait qui vaille, la seule résolution, est qu'elle le soit jusqu'au bout.

 

       

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