XVIII
LYDIA
Le lendemain du jour où elle avait été arrachée à l'enfer de l'esclavage, Lydia me demanda si nous pourrions parler en privé. Je la conduisis dans la partie reculée de la grande tente qui me servait de chambre à coucher. Manifestement elle était torturée par un redoutable embarras
- Maître, je voulais te dire...
Je l'interrompis aussitôt
- Ne m'appelle pas maître. je ne suis le maître de personne. Tu es maintenant une femme libre, ne l'oublie jamais
Elle se tenait devant moi qui étais assis sur le bord du lit.
- Et comment vais je t'appeler alors ?
- Pyrrhon, appelle moi Pyrrhon, comme tout le monde
- Je te suis infiniment reconnaissante pour ce que tu as fait pour moi, pour nous. Et je voudrais te témoigner...
Dans le même temps elle libérait ses cheveux qui se déversèrent sur les épaules, et d'un autre mouvement elle faisait glisser sa robe sur la naissance des seins.
- Arrête - pas de ça entre nous. Tu ne me dois rien. Garde ta beauté pour celui que tu aimeras. Bon. Dis moi maintenant ce que tu sais faire ?
- J'étais musicienne et danseuse. J'étais heureuse. Mais ceux qui m'ont enlevée et violée m'ont rabaissée au rang de prostituée. Si je pouvais me procurer un luth je pourrais jouer, chanter, danser pour agrémenter tes soirées et celles de tes amis.
Repensant à ma nouvelle fortune je dis :
- Je crois que je peux arranger ça. En tous cas tu n'auras plus à vendre ton corps pour survivre. Va maintenant - et n'oublie pas, je m'appelle Pyrrhon.
Après sa sortie je pris ma tête entre mes mains. Entrevoir les charmes d'une jeune beauté qui s'offre à vous, garder bonne contenance et feindre l'indifférence, voilà qui m'avait beaucoup coûté. Je quittai rapidement ma tente et me dirigeais vers une autre qui tenait lieu de tripot et je m'offris trois chopes de vin de Samos en invoquant la bienveillance de Dionysos.
XIX
ALEXANDRE
Après avoir investi Ephèse, Alexandre entreprit la conquête systématique de toutes les villes de la côte égéenne. Milet refusait de se rendre. Mais il faut noter que la région était largement sous domination perse, et Darius avait la haute main sur l'armée, renforcée par endroits par des mercenaires grecs qui faisaient la guerre par cupidité. Alexandre opta pour un plan ingénieux : placer la flotte macédonienne à l'entrée du port de manière à empêcher les Perses de ravitailler Milet. Il suffisait dès lors d'attaquer la ville avec les formidables machines de guerre qui ouvriraient des brèches dans les remparts. Comme Ephèse, Milet passait sous gouvernement macédonien. Puis ce fut le tour d'Halicarnasse, joyau de la possession perse dans le sud. Mais prendre Halicarnasse était autrement difficile. Flanquée d'un épais mur d'enceinte, d'une grande quantité de tours, la ville semblait imprenable. Mais rien ne pouvait arrêter Alexandre. Il lui fallut plusieurs mois pour en venir à bout. C'était une prise importante car Milet verrouillait la mer proche avec son port et sa flotte, et la terre avec une armée imposante de Perses et de mercenaires grecs. A présent Alexandre pouvait s'enorgueillir d'avoir chassé les Perses de L'Ionie, rétabli les droits des citoyens dans un régime démocratique, réaffirmé la dignité de la Justice, écrasé les mercenaires qui n'avaient d'autres choix que de coopérer ou d'être impitoyablement massacrés. Dorénavant, hommes et femmes de Milet étaient assurés d'être justement traités en tant que citoyens de l'Empire.
Alexandre, conquérant génial, avait soumis à sa volonté toutes les cités de la région. Celles qui se rendaient sans combattre, celles qui opposaient une résistance désespérée, toutes elles étaient à présent sous la domination exclusive et souveraine du roi de Macédoine.
Le génie d'Alexandre était sans égal. Il réussissait tout ce qu'il entreprenait. Il avait un sens inné de la stratégie, confirmée par l'éducation militaire qu'il avait reçue de son père Philippe. Il savait utiliser diligemment le terrain, soupeser les forces en présence, faire diversion quand l'ennemi était trop fort, saisir l'occasion favorable - le Kairos selon Anaxarque - se décider sans prévenir, frapper où l'ennemi ne l'attendait pas, prendre à revers, reculer et avancer, tracer la tangente, se rabattre au centre et percer le coeur de l'armée ennemie. De plus, exemple sans précédant, contrairement à Darius qui dirigeait de loin, lui s'engageait personnellement à la tête de sa cavalerie, et, la lance à la main, se ruait sur l'adversaire, taillait, frappait, perçait, hurlait ses ordres tout en combattant, galvanisait ses troupes qui achevaient le travail. Et puis il y avait les Compagnons, un corps d'élite, fantassins admirablement disciplinés, qui de leur bouclier d'argent faisaient jouer les rayons du soleil, reflétés, qui brûlaient les yeux des adversaires., avant de s'élancer comme une marée montante qui emporte tout. Ajoutez y la Phalange, formidable muraille mobile formée de sept lignées de combattants, pointant leurs salisses, ces piques de quinze coudées de long, dessinant un effroyable porc épic géant, sur lequel venaient se briser, s'embrocher, se déchiqueter, tantôt la cavalerie, tantôt l'infanterie ennemies. En plus de ces innovations, Alexandre s'avéra capable de perfectionner les machines de guerre, augmenter leur taille et leur puissance pour faire éclater les défenses.
Le génie propre d'Alexandre était d'avoir compris très vite que les armées perses, en dépit du nombre monumental, quasi illimité de ses combattants, étaient vulnérables, et lui avec une armée modeste en nombre mais décidée, bien conduite, il savait repérer les faiblesses, les utiliser à son profit, puis avec un courage admirable, une volonté sans faille, il trouvait toujours une solution, se glissant résolument dans l'ouverture du Kairos, et gagnait la bataille.
XX
DE L'AMOUR
J'éprouvais un léger malaise. Comme toujours Anaxarque avait débusqué le lièvre. J'étais contraint par la nature elle même à revoir mes positions. En dépit de mes dénégations, de la fierté que je mettais à proclamer en tous lieux mon indépendance, je ne pouvais nier que Lydia me plaisait. Car enfin c'était elle et nulle autre que j'avais tirée du clapier, invitée à ma table, habillée, logée, incitée à reprendre ses activités artistiques, et, comble d'imprudence, présentée au roi. Je pourrais toujours protester à ma guise, pour tous désormais Lydia était ma maîtresse, ou, si l'on veut, une courtisane à demeure. C'était troublant, car enfin j'étais tout à fait sincère, mais il se trouve que, en dépit de moi, la rumeur, qui avait décidé pour moi à ma place, affirmait comme certain ce qui n'était qu'une fantaisie, une amusette de l'imagination.
Les jours suivants je fis en sorte d'être davantage présent, soit dans ma tente, soit aux parages immédiats de manière à observer mes deux serviteurs, Neocratès et Lydia. J'en vins rapidement à une conclusion irréfutable : Neocratès aimait Lydia. Il suivait du regard tout ce qu'elle faisait, trouvait mille prétextes pour s'approcher, la frôler, lui parler. Mais Lydia n'éprouvait nulle attirance pour lui, et n'hésitait pas à le rabrouer à l'occasion. Puis je vis que les joues de Lydia rosissaient délicatement quand elle venait à ma rencontre, m'apportait une boisson, ou me communiquait un message. Puis, tout près de moi, elle baissait les yeux, esquissait un geste qu'elle ne finissait pas, et s'en retournait. Quand elle jouait de son instrument et chantait, elle me regardait avec une intensité extrême comme si elle voulait ficher son âme dans la mienne, et alors c'est moi qui baissais mes yeux, et fuyais dans le faux semblant. C'était pourtant clair : Lydia me désirait ardemment, peut-être m'aimait elle déjà, et moi je n'avais rien vu !
Neocratès aime Lydia qui ne l'aime pas et qui aime un autre, moi, mais moi, est ce que l'aime en retour ? Je voyais avec effarement les chaînes de l'amour se refermer sur de pauvres mortels qui n'ont rien demandé, et qui se retrouvent malgré eux englués dans la toile invisible d'Eros !
Mais pourquoi parler d'amour ? Je ne sais ce qu'est l'amour. mais je connais la brûlure du désir. Je m'étais caché à moi-même que je désirais Lydia, que son corps exerçait sur moi une sorte de douloureuse attraction, et maintenant que je pouvais accepter de voir, je ne voyais plus que cela : elle était infiniment désirable. C'était comme des fluides insensibles mais réels qui venaient de son visage, de ses seins jeunes et frétillants, de son ventre, et l'oserai ? d'un sexe que je n'avais jamais vu, et que je voyais en pensée, chaud, humide, palpitant, largement ouvert pour accueillir le mien !
Je n'avais pas voulu le savoir et maintenant je le savais. Et maintenant, loin de mon détachement d'avant, je sombrais dans la souffrance. Je ne voulais en aucun cas profiter de ma position et lui imposer quoi que ce soit. Je ne voulais pas davantage qu'elle me cède par reconnaissance. Je la voulais libre comme j'étais moi-même, et que ensemble nous choisissions.
Me ressouvenant de la scène princeps où elle s'était offerte à moi en remerciement, je me dis quelle ne devait pas être farouche, ennemie du plaisir. Il n'y avait en conséquence aucun obstacle à franchir si ce n'était ma pudeur, ma difficulté à dire, à demander, à faire des avances.
Le soir même nous nous serrions l'un contre l'autre dans la chaleur de la nuit.
Ce que je comprenais enfin tenait en une ou deux phrases : le désir n'est pas l'amour. Je refuse l'amour et je choisis le désir. Et dans le désir lui-même il y a deux pôles : le plaisir et la douleur. Prendre la voie du désir nous condamne à osciller sans fin de la douleur au plaisir et du plaisir à la douleur.
XXII
LE NOEUD de l'EXISTENCE
Après la conquête d'Halicarnasse, contre toute attente, Alexandre décida de remonter vers le nord, pour s'assurer l'emprise sur l'Anatolie et les régions voisines qui formaient jadis le royaume des Hittites. Il s'arrêta quelques semaines au centre de ces régions sauvages, en Phrygie, afin d'y mettre bon ordre pour éviter toute contre-attaque sur ce qui serait bientôt son domaine incontesté. Dans la ville de Gordion on pouvait contempler un char très ancien, le char de Gordios, dont le joug était solidement enserré par un noeud fermé sur soi, dont les extrémités ne dépassaient pas, si bien qu'il n'y avait aucune prise qui eût permis de l'ouvrir. Bien des princes ou rois s'étaient échinés sur cette énigme, et nul n'avait pu défaire le noeud. Alexandre essaya à son tour de le dénouer - sans résultat. Alors il tira son épée et d'un seul coup sec coupa le noeud.
Quand une règle donnée empêche l'action, le génie change les règles.
Selon la légende, celui qui réussirait à défaire le noeud gordien deviendrait maître de l'Asie.
On voit immédiatement la portée de ce geste : Alexandre réussissait là où tous avaient échoué. C'était une de ces énigmes surchargées de sens, comme était la prophétie qui avait, dit on, accompagné sa naissance. A l'énigme répond le prodige : manifestement, Alexandre, descendant lointain de Zeus, était aimé des dieux, soutenu et légitimé par Zeus en personne. Et les dieux lui annoncent son triomphe incontesté sur l'Asie !
Cet acte était à la fois une justification politique, une provocation militaire, un accomplissement personnel, une révélation religieuse. La porte de l'Asie s'ouvrait sans contestation possible. Dorénavant Alexandre irait à la rencontre de Darius en personne : par la victoire à venir sur Darius c'est lui, Alexandre, qui serait le Roi des Rois, puisque c'est ainsi que se nommait le Maître de toutes les Perses, de la mer Egée jusqu'aux confins de l'Inde.
Leçon politique, et c'est bien cela qu'Anaxarque et Pyrrhon observaient et commentaient sans relâche : le pouvoir est un effet de la convention, plus encore de l'opinion, elles mêmes filles du langage. Qu'est ce qu'un roi ? C'est une idée incarnée, une opinion faite chair et tripes. La preuve : tant qu'on croit en lui le roi est roi. N'y croyez plus, le roi sera nu, et bientôt déchu. Pour le moment Darius est roi parce qu'il détient encore un gigantesque pouvoir, celui que lui donnent ses généraux, ses scribes, ses prêtres, ses armées, son peuple enfin. Quoi de plus fragile qu'un pouvoir, de plus inconsistant, de plus impermanent, dépendant pour se constituer d'énormes facteurs entrelacés, et de peu de choses pour se décomposer.
Hélas, on n'a jamais vu nulle part qu'une société d'hommes et de femmes ait pu se constituer sans recourir au langage, qui nomme les attributs, les codifie, les organise, fixant les règles de conduite, de la base jusqu'au sommet. Et ainsi les hommes sont définitivement aliénés à la norme, voués au "travail" de la socialisation, et dépossédés de leur véritable nature. Je ne vois guère que l'art - et encore cela est problématique et incertain - mais plutôt la philosophie, encore qu'elle ne change pas l'ordre des choses - la pensée philosophique, la parole philosophique, l'acte philosophique, pour nous hisser, hors du servage universel, dans la contemplation froide de ce qui est, et dans l'invention d'une vie hors de la vie.
XXIII
PHENICIE
Inspiré par le dieu qui l'avait en quelque sorte investi d'une mission universelle, Alexandre redescendit vers les côtes égéennes. Il se trouva soudain en présence d'une armée perse gigantesque, conduite par Darius en personne qui entendait conduire le combat jusqu' à la destruction de l'armée macédonienne et l'élimination physique de son chef. Mais encore une fois il avait sous-estimé son adversaire, et il fut lamentablement défait lors de la bataille d'Issos. Le verrou qui devait fermer l'entrée en Phénicie sauta et Alexandre put dès lors envahir méthodiquement la région. Pendant que l'armée faisait le siège de Tyr, qui dura fort longtemps et qui fut très meurtrier, nous les amis de la sagesse, nous étions plus libres que jamais. C'est là, au cours de ces longues semaines de loisir, que je commençai à entrevoir les grands axes de ma propre philosophie.
Je discutais souvent avec Anaxarque et Onésicrite. Nous avions une approche assez similaire sur les questions d'éthique et de politique. Nous avions un ancêtre commun, l'ancêtre enchanteur, le grand Démocrite.
Son mérite insigne avait été la liquidation des conceptions théologiques en ramenant tout phénomène à la combinaison des atomes et du vide. Tout ce qui existe, les mondes innombrables, les étoiles, les planètes, les montagnes, la mer, la terre et le soleil, tous les êtres vivants, l'homme y compris, sont des combinaisons d'atomes. Atomes innombrables, infinis de forme et de nombre, vide infini dans toutes les directions . Il en résulte que du point de vue de la nature il n'y a aucune différence de valeur entre les formes composées, toutes formés des mêmes éléments. Je ne sais si Démocrite a tiré toutes les conséquences de sa thèse, mais je vois, moi, qu'il résulte une égalité de statut, une isonomie de toutes les formes existantes, passées, présentes et à venir
Enthousiasmé par cette découverte inattendue, je voulus fixer l'idée dans un distique de type homérique :
Toutes égales sont les choses, quelle qu'en soit l'apparence
Toutes égales de statut, formées d'atomes et de vide.
Je tenais là le premier principe d'une philosophie générale de la nature. Et dans le même temps je sentais combien cette idée heurterait le sens commun et vaudrait à son auteur de grandes difficultés, la désapprobation, le rejet, l'exil et la persécution. Je décidai de réserver cette noble vérité à mon usage personnel, et pour le moment du moins, n'en parler à quiconque.
Si toutes les choses, disons plutôt toutes les apparences sont égales en dernière analyse, il ne saurait exister de point de vue qui soit supérieur à un autre : ou mallon - pas plus ceci que cela. Mais alors, que penser de toutes ces hiérarchies, de toutes ces puissances différentielles où les uns sont rois, princes, satrapes, législateurs, disposant de l'autorité souveraine et du droit de châtier, alors que d'autres, la plupart, en sont réduits au travail, à l'esclavage et à la misère ? Ces différences ne se justifient nullement de nature, ce sont les effets peccamineux de la convention. Sans fondement, sans raison, sans justice.
Démocrite avait écrit "Convention que le beau, convention que le laid" et, en élargissant, tout est convention hormis les atomes et le vide. Ce qui revient à distinguer et opposer deux plans irréductibles, le plan de nature et le plan de convention. Tout ce que pense l'homme, imagine, édifie, oblige et interdit, tout cela est convention, fait de langage, accord et désaccord politique. On aurait pu tirer de là une position révolutionnaire, comme faisait Diogène vilipendant la culture hypocrite des Athéniens au nom d'un droit de nature, prônant la libre expressivité d'un corps non domestiqué. Onésicrite, qui se déclarait disciple de Diogène ne pouvait qu'approuver ces propos alors qu'ils choqueraient profondément Callisthène, le neveu et fervent disciple d'Aristote.
Jadis il y avait des cités, Athènes, Thèbes, Corinthe et bien d'autres. Maintenant tout cela est englouti dans un empire. Un nouvel ordre se met en place dans la fureur, le sang selon l'arbitraire du prince. Mais plus tard pourrait advenir un autre ordre encore, avec d'autres valeurs, d'autres hiérarchies. Et ainsi de suite : ce qu'on appelle la culture est comme l'eau d'un fleuve immense qui coule et roule, se transforme perpétuellement sans cesser d'être un fleuve. Comment pourrait on distinguer, dans ce mouvement ininterrompu, des phases de développement ou de ruine, si ce n'est par convention. Mais le fleuve se moque bien de nos conventions.
J'avais décidé de me mettre intensément à l'étude de cette nature que nos conventions avaient obscurcie et réprimée. Sur ce point j'avais l'approbation d'Onésicrite. Comme son maître Diogène il militait pour une vie dégagée, libre, expressive. Lui aussi vilipendait la culture traditionnelle, soumise à "la fausse monnaie" de fausses valeurs. Il recommandait en toutes choses la pauvreté, la sobriété, la solitude volontaire et la liberté sans entraves. C'était là le programme cynique conçu par Diogène, avec lequel j'étais largement d'accord, encore que dans la pratique de la vie je ne pusse approuver les comportements violemment contestataires, les manifestations théâtrales, histrioniques et parfois insupportables, comme les gesticulations de Cratès et d'Hipparchia que j'avais observées à Corinthe. Mon propre tempérament m'incitait plutôt à un détachement ironique, serein et pacifique, mais résolu.
J'avais repéré à petite distance du camp un tertre rocheux adossé à la forêt, qui dominait la plaine étendue devant moi. Vers le soir, ou parfois le matin, je m'échappais, je rejoignais ma thébaïde, je m'installais confortablement, les jambes croisées, le dos droit, je regardais longuement devant moi sans rien fixer, laissant flotter, et quand le calme s'était installé dans ma poitrine, je fermais les yeux et me laissais glisser dans les profondeurs infinies.
XXIV
EGYPTE
Après avoir conquis l'Anatolie, la Phénicie et la Palestine, repoussé et anéanti l'armée perse à Issos, Alexandre avait les mains libres. Pour achever l'appropriation de toute la région occidentale de l'empire il fallait occuper l'Egypte. Pour les Grecs l'Egypte était à la fois un pays fabuleux, riche de monuments grandioses, pays d'art et de haute culture mais aussi un précieux partenaire commercial avec lequel les Grecs échangeaient abondamment, depuis la plus haute Antiquité. Mais depuis quelques décennies le pays avait perdu sa souveraineté, soumis à la domination perse. C'était une brillante civilisation qui imposait jadis sa loi à toutes les cités de l'orient proche, jusqu'aux portes de l'Anatolie. Mais maintenant, comme assoupie, brisée par les invasions successives, elle glissait lentement sur les pentes du déclin. Un tel pays, dans une telle situation, pourrait il résister aux phalanges impitoyables du conquérant ?
Mais il y avait encore une autre raison, très personnelle, qui exigeait la conquête de l'Egypte, qui se révèlerait plus tard, après la conquête.
A la tête d'un régiment de cavalerie Alexandre se présenta à la porte de l'Egypte, prêt à en découdre. Mais divine surprise, les Egyptiens n'avaient nul désir de résister, tout au contraire, lassés d'être exploités, rabaissés par Les Perses, ils accueillaient les Macédoniens et les Grecs comme des libérateurs. Et de fait les Anciens dominateurs s'empressèrent de quitter les lieux au plus vite.
C'est ainsi qu'Alexandre fut reçu avec des trompettes et des cris de joie.
Le général en chef des troupes égyptiennes, Horamon je crois, s'avança, s'inclina devant Alexandre, lui offrit sa démission, et l'assura qu'il était le bien venu et le pays tout entier lui remettait les pleins pouvoirs, pour chasser définitivement les occupants, réorganiser l'administration, l'armée, les institutions, faire régner un ordre juste, conforme à la volonté des dieux. Peu après, à ma grande stupéfaction, les autorités décidèrent de le nommer Pharaon, seigneur et possesseur des deux terres. Ce n'était pas la première fois qu'un roi étranger posait sur sa tête la couronne royale. Je le compris par la suite : en Egypte seul le Pharaon pouvait assurer, par sa position de dieu vivant, par le dialogue qu'il entretenait avec les dieux, la sécurité, la prospérité, la puissance du pays d'Egypte. De la sorte Alexandre pourrait voir combien la charge royale était lourde, en proportion du pouvoir qui lui était attribué.
Le séjour en Egypte me parut particulièrement agréable. Pendant qu'Alexandre travaillait à réorganiser l'Etat, nous passions des jours heureux à deviser, à visiter les monuments, à goûter la cuisine égyptienne, à ripailler dans les banquets. Lydia faisait merveille : sa musique, son chant, sa danse faisaient le bonheur du roi et de ses convives. Tout allait pour le mieux, mais il y avait quelque part, dans mes relations avec Lydia, un point obscur que nous évitions d'aborder, pressentant qu'il serait dévastateur. En fait, j'étais très heureux avec elle sur tous les plans mais je sentais qu'elle ne l'était qu'à moitié. Nos nuits étaient douces, tendres, voluptueuses à souhait, mais je surprenais quelquefois sur son visage comme un voile délicat, une ombre muette qui passait comme un songe. Ce jour là je pris mon courage à deux mains :
- Lydia, dis moi, je vois bien que quelque chose ne va pas entre nous. Je t'assure que je suis très heureux avec toi et je voudrais que notre relation dure éternellement ! Mais toi, que veux tu ? N'es tu pas heureuse ?
- Je suis très heureuse avec toi, Pyrrhon. Tu es le meilleur homme que je connaisse, le plus tendre, le plus attentionné. Mais je crois bien que tu ne m'aimes pas ! Je pense que tu ne sais pas du tout ce qu'est l'amour.
- Voilà qui est singulier : Moi qui prends soin de toi, te protège, te caresse et te fais jouir comme une folle en délire, moi je ne t'aimerais pas ? Mais que veux tu donc ? Sais tu seulement ce que tu veux ?
J'avais souvent entendu des hommes déclarer avec un brin de tristesse que décidément les femmes sont toujours insatisfaites, qu'elles courent après une satisfaction inaccessible, d'autant qu'elles mêmes ne savaient pas en quoi elle consistait, et reprochaient ensuite aux hommes de les avoir bernées et bercées de fausses espérances. L'affaire était nouvelle pour moi. Je m'étais engagé avec Lydia en toute bonne foi, je n'avais rien promis, je désirais simplement vivre jour après jour en partageant nos joies.
Dans mon embarras je ne voyais nulle solution. Manifestement il manquait un élément, que je ne voyais pas. J'allais trouver Anaxarque et lui fis un tableau précis de la situation.
- Ah mon cher Pyrrhon, tu es bien naïf. C'est la première fois semble t-il, que tu as une relation suivie avec une femme, c'est bien cela ? Tu n'as connu que des femmes vénales, des courtisanes. Rapide et sans lendemain, c'est bien cela ?
- Ma foi, tu as raison. J'ai eu des relations multiples, parfois agréables, mais sans lendemain, ce qui d'ailleurs me convenait parfaitement. Mais là c'est différent, et je n'y comprends rien.
- Tu vois bien que cela ne convient plus à Lydia. Pourtant tu as écouté des tragédies de Sophocle ou d'Euripide. Tu as vu comment les femmes s'attachent à leur mari, comment elles veillent jalousement sur lui, et parfois n'hésitent pas à tuer ? Crois tu que c'est une exagération dramatique ? Mais ces choses là arrivent tous les jours !
- C'est lamentable ! Mais quelle est la cause de tout cela ?
- L'amour. Voilà le mot qui manquait dans ton récit, fort exact au demeurant. Mais voilà : Lydia veut l'amour, et toi tu ne désires rien d'autre que le désir. Voilà pourquoi une brèche s'est creusée entre vous.
J'étais sonné. Et ce diable d'homme avait raison. Lydia, qui semblait il m'aimait, voulait légitimement être aimée en retour. Mais moi je me satisfaisais amplement de notre relation d'amitié - disons d'amitié érotique. Et puis allez savoir ! Demain elle me demanderait le mariage, et pire encore elle voudra un enfant ! Cette perspective était inassimilable, elle ruinerait totalement mon projet de philosophie, elle me jetterait dans la géhenne ordinaire et implacable de la vie domestique.
- J'ai compris, dis je. Ou le désir ou l'amour. J'ai toujours choisi le désir, les amitiés fugaces, vagabondes, folâtres, le jeu innocent à la surface des choses, la pluralité, la variation, la diversion, le plaisir d'Aphrodite mais sans me perdre, sans m'enchaîner. Non l'amour ce n'est pas pour moi. Mais comment vais je dire cela à Lydia sans la blesser, sans ruiner à jamais l'attachement qu'elle a pour moi !
- Mon cher Pyrrhon, tu as choisi la philosophie, c'est un choix difficile mais qui n'engage que toi. Tu es libre, Pyrrhon. Agis, et parle selon la vérité.
XXV
BABYLONE
Adieu mausolées, adieu temples d'éternité, adieu pyramides étincelantes - Adieu belle Egypte notre mère à tous !
En ce lieu enchanteur je conçois ce qu'est la vie belle, la vie à jamais féconde, paisible et souveraine ! En pensée je remonte le cours du Nil jusqu' à sa disparition soudaine dans les forêts impénétrables, puis, jaillissant en cascades, et tombant et voguant, je me laisse porter par le flux continu, mélodieux, entre les rives vertes et ondoyantes, je vois tantôt un temple sur une île, sévère et recueilli, puis sur la berge les huttes de paille, les pêcheurs, les femmes qui viennent chercher de l'eau pour la journée, puis loin encore les bâtisses des gouverneurs, les ateliers de peintre et de sculpteurs, et puis très loin à droite le palais colossal d'Hapshetsout, admirable, régulier comme un temple grec, chef d'oeuvre d'harmonie, en gradins, qui semble monter vers les hauteurs enflammées du ciel !
L'Egypte, c'est pour un grec rendu à la raison spéculative, éduqué à la philosophie, l'image d'un monde archaïque où les dieux ont encore des corps d'animaux, serpents, taureaux, vaches, chats, crocodiles, et parfois des visages d'animaux et d'humains mélangés, comme si l'artiste, pour qualifier le divin, balançait entre l'animalité et l'humanité. Ces représentations, d'ailleurs admirables, ont quelque chose de naïf, d'enfantin, témoignant d'une sphère d'existence, d'une organisation mentale dominée par les dieux, selon une sorte de parentalité mystique où l'homme ne pense et n'agit que sous leur gouverne, leur protection et leurs exigences :" Seul le dieu est sage "- voilà ce que semblent exprimer les colonnes de statues défendant l'accès au temple.
Mais voilà ! Il n'était pas question de rester ici dans le rêve nostalgique d'un passé révolu. Pour les Grecs, depuis longtemps, les dieux n'ont plus forme animale mais humaine. Une séparation tranchée avait doublement isolé le monde humain, par le rejet de l'animalité hors de la sphère humaine, et par l'affirmation de la supériorité du divin. Entre l'animal et le dieu immortel était le séjour des hommes, définitivement mortels. Après cette première césure, absolument fondamentale, commençait une autre histoire, celle de l'éloignement progressif des dieux, de leur effacement progressif, voire de leur disparition pure et simple. Alexandre croyait il aux dieux ? Certainement, si les dieux bénissent son entreprise de civilisation, lui font entendre clairement qu'il est le fils de Zeus, et à présent d'Amon, et que Zeus et Amon sont le même, cette conviction, largement diffusée dans toutes les régions conquises assurait à l'oeuvre d'Alexandre un fondement solide, une justification religieuse, une gloire qui dépassait de loin toutes les gloires existantes.
Double perte, ce départ imposé. Je perdais l'Egypte, et je perdais Lydia. Notre séparation fut triste, mais amicale. Elle avait décidé de rester en Egypte, elle avait trouvé un emploi, elle ne voulait pas courir à l'infini, elle n'avait aucune raison de partir, elle me regretterait mais je devais comprendre qu'elle ne pouvait sacrifier sa vie, même à l'homme qu'elle aimait. J'évitai de me lamenter sur la grande douleur qu'elle m'avait plantée dans le coeur. Je repris la route avec Anaxarque et Alexandre.
Contre toute attente Babylone fit un accueil triomphal à Alexandre. Il est vrai que notre jeune roi avait une fois de plus écrasé l'armée perse conduite par Darius, qui décidément n'entendait rien à la guerre, multipliait les erreurs de jugement, et fuyait comme un lapin au milieu de la bataille quand il voyait le vent tourner en sa défaveur. C'était la troisième bataille, après le Granique et Issos, mais tout le monde comprenait qu'il n'y en aurait pas de quatrième. De fait Darius avait fuit, évaporé dans les sables du désert.
Pour Alexandre la situation était claire : il fallait le rattraper d'urgence, achever ce travail de démolition de l'Empire, pour le faire passer définitivement sous son autorité.
Au fil de ses victoires et de ses découvertes, Alexandre avait révisé un certain nombre de ses certitudes. Les Macédoniens qui croyaient jusque là que les Syriens, Babyloniens et Perses étaient des incultes, des Barbares attardés, incapables de construire une société humaine, découvraient avec stupeur les fabuleuses architectures, les céramiques chatoyant sur les murs, les peintures et les sculptures, tout un réseau de routes commerciales, une véritable civilisation qui n'avait rien à envier à Athènes ou à Corinthe. Mais dans le vieux fond hellénique même ces splendeurs ne pouvaient rivaliser avec la Grèce, et pour l'essentiel ils partageaient l'abrupt jugement d'Aristote, qui estimait que les Grecs étaient nés pour la liberté et les barbares pour l'esclavage. Dans le clan des aristotéliciens c'était surtout Callisthène qui faisait du tapage ; il ne pouvait comprendre et approuver la tolérance du roi à l'égard des hommes qui se soumettaient à lui. Alexandre exigeait simplement qu'ils se rendissent sans condition, après quoi il imposait un serment d'allégeance, puis les reconduisait dans leur fonction et leurs titres. De plus, pour les rites, les croyances, les conceptions religieuses, il les respectait sans réserve, s'interdisant toute intervention dans le domaine du sacré.
Ces dispositions inattendues furent accueillies avec enthousiasme. Alexandre n'était pas un conquérant, un de ces conquérants brutaux qui avaient tyrannisé le peuple, mais un véritable libérateur. Comme en Egypte, les autorités locales et le bon peuple avaient saisi cette occasion pour repousser les Perses et se détacher du pouvoir de Darius. C'est ainsi que la Syrie, l'Assyrie et la Babylonie retrouvaient une certaine autonomie, mais il est vrai sous une tutelle macédonienne qui respectait les us et coutumes locaux.
Sur tous ces points essentiels on se demandera longtemps quelle fut l'influence d'Anaxarque, le conseiller intime du prince, si ces idées nouvelles venaient bien du roi, ou si elles exprimaient un accord secret entre Anaxarque et Alexandre. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne venaient pas de moi. Ma propre philosophie n'est pas directement politique, mon souci n' a jamais été de guider ou de diriger quiconque. Mon propos à moi c'est la liberté. Cela dit je conçois aisément que certaines organisations politiques sont plus favorables que d'autres. Mais au niveau absolu il n'existe pas de bon gouvernement. Disons que c'est la différence entre la politique et la philosophie.
Encore un mot. Un écart gigantesque se creusait entre Callisthène, partisan d'une domination absolue des Grecs sur les Barbares, et d'autre part Anaxarque, Onésicrite et moi. Quant à Alexandre son grand voyage dans l'espace se transmutait lentement, mais irrévocablement, en un profond itinéraire spirituel.