XXIX
TAXILA
De l'autre côté - L'Inde, la fabuleuse, la prodigieuse !
C'est de là, selon d'anciennes traditions, que vint Dionysos pour civiliser la Grèce.
Alexandre, à la tête de cent mille cavaliers, fantassins, archers, menuisiers, architectes, ingénieurs, machinistes, cuisiniers, estafettes, femmes et enfants de toutes provenances, quitte enfin le domaine perse et s'ouvre un chemin vers la ville de Taxila, grand centre urbain, cosmopolite et culturel, à la croisée des routes d'Asie. C'est la première étape. Il ne doute pas qu'il ira encore beaucoup plus loin, jusqu'au bout du monde, pour y planter le drapeau de la première civilisation universelle.
Alors qu'il approche de Taxila, il voit un groupe d'hommes à peu près nus, poussiéreux, haillonneux, aux cheveux ébouriffés, aux regards de braise qui forment une longue colonne de chaque côté du chemin, et lorsqu'il s'avance, lui le prince de ce monde, au lieu de s'incliner avec respect, ces guenilleux frappent le sol de leur pied en cadence, comme ferait un orchestre silencieux, impressionnant !
Le roi s'arrête. " Mais que font donc ces hommes à frapper le sol en silence ?" Il envoie un interprète, qui revient avec le message suivant :
"Ils frappent du pied au sol pour signifier que le roi de la terre finira dans la terre comme tous les êtres humains" !
Ce fut là le premier contact d'Alexandre avec la sagesse hindoue. Ce ne fut pas le dernier.
Intrigué par cet épisode singulier, Alexandre se renseigne et apprend qu'une communauté de sadhus, que les Grecs appelleront les "gymnosophistes" (les "sages nus"), vit à quelque distance de la ville. Ils ont une réputation extraordinaire de sagesse, vivant totalement nus été comme hiver, pratiquant une austérité extrême, méprisant tous les biens de ce monde, richesse, confort, pouvoir, s'abstenant de tout plaisir, maîtrisant le corps et ses appétits, rejetant toutes les illusions pour se tourner intégralement vers la contemplation de l'Unique Vérité. En toute logique Alexandre dépêcha Onésicrite pour faire venir à lui l'un de ces sages. Parmi les philosophes grecs les cyniques, disciples de Diogène, recommandaient également le détachement par rapport aux biens frelatés de la civilisation, la discipline, la pauvreté et la tempérance, mais ils étaient loin, semblait il, d'égaler les Hindous en rigueur et en austérité.
Lorsque Onésicrite rencontre les sadhus, l'échange fut d'abord scabreux. Leur chef refuse de parler à un homme qui vient à lui tout habillé, alors que la norme est la nudité totale. Il fallut palabrer. Finalement Dandanis - c'est le nom du vénérable qui conduit le groupe - accepte de parler. Il dit qu'il ne veut pas se rendre auprès du roi, qu'il n'a aucune considération pour le pouvoir, qu'il ne craint rien ni personne, qu'il se suffit totalement à lui même :
"Si Alexandre est fils de Zeus, moi je suis fils de Dieu".
En un mot comme en mille, il se considère comme l'égal du roi du monde. La puissance spirituelle et la puissance politique. Peut être à ce moment Alexandre se souvient il de sa rencontre avec Diogène lorsque celui ci, incommodé par la présence du roi, grogna ces mots extraordinaires : "Pousse toi de mon soleil !" Alexandre en fut si impressionné qu'il avoua plus tard : "Si je n'étais Alexandre je voudrais être Diogène" . Hé bien voilà qu'il entend parler d'un second Diogène, encore plus rude que le premier ! Ces épisodes nous montrent en tout cas que Alexandre avait le plus grand respect pour la puissance de la pensée, et qu'à sa manière il était aussi quelque peu philosophe.
Dandanis refuse de se déplacer. Un autre sage, Kalyanâ - que les Grecs appelleront Calanos -accepte de se rendre auprès du roi. Dorénavant c'est lui qui représentera la tradition hindoue que le roi désirait connaître. Il accompagnera l'expédition pendant de longs mois. Le projet d'Alexandre était de le faire venir à Babylone, qui serait la nouvelle capitale de l'empire, pour qu'il y fît connaître la pensée hindoue, et qu'en échange il pût se familiariser avec la philosophie d'Occident.
Je pus m'entretenir avec Calanos autant que je le désirais. Contrairement à Dandanis qui visiblement nous méprisait, il acceptait volontiers de me donner force renseignements sur sa pratique. Il avait un esprit spéculatif et mettait sa pratique en relation avec les fondements théoriques de son Ecole. J'eus l'idée de lui proposer une sorte de jeu de questions-réponses comme nous faisions en Grèce sous l'influence des anciens sophistes. Voici ce que j'obtins de lui - que je m'empressai de mémoriser pour la grande joie de mes amis :
Questions - réponses :
Quel est le plus grand Bien ? La vision de l'Un, éternel et absolu
Qui est l'homme le plus puissant ? Celui qui s'est dépouillé de tout
Qu'importe t-il de savoir ? Que la mort emporte tout
Est il opportun de faire des enfants ? En donnant la vie tu donnes la mort
Pourquoi fuir le plaisir ? Le déplaisir fait rechercher le plaisir qui entraîne le déplaisir - Cercle de la malédiction Quel est le sens de la voie ? Chercher l'origine
Quel est le plus grand bonheur ? S'abîmer dans l'Unité
Peut on saisir la Vérité ? On ne peut saisir la vérité, c'est la vérité qui nous saisit
En quoi consiste la vertu ? Ne rien faire qui ne soit en conformité avec l'Un
Faut il aimer la vie ? Aimer c'est s'attacher. Soyons non attachés.
Le lendemain nous nous réunissions tous les trois, Anaxarque, Onésicrite et moi. Callisthène, qui avait irrité le roi en contestant sa politique orientaliste, et qui était soupçonné d'avoir trempé dans un complot, avait été arrêté, et, semble t-il, exécuté.
Anaxarque prit la parole :
- Voilà donc leur manifeste. Je trouve tout cela fort peu philosophique. Cela sent la religion à plein nez !
Onésicrite : Anaxarque tu vas trop vite. Tu conclus trop vite. Dirais tu que notre Diogène n'était pas un philosophe mais un religieux ?
Anaxarque : Ne mélange pas tout. Ces ascètes nus ne sont pas des Diogènes, même s'ils ont quelque traits communs, comme la pauvreté volontaires, le dénuement, le refus des biens matériels. Mais jamais Diogène n'a poussé aussi loin la domestication du corps. Voyez un peu ces corps émaciés, dénutris, ces yeux vides, ces regards hallucinés. Non, ce n'est plus de la discipline ou de pratique philosophique, c'est pousser le corps à l'extrême dans les parages immédiats de la mort. C'est une folie mystique. Mais que diable cherchent ils donc ?
Onésicrite : Tout cela est vrai. Je rappellerai un point essentiel: Diogène voulait maîtriser le corps par une discipline stricte. mais il n'a jamais condamné le plaisir. Ii avait de bonnes relations avec les courtisanes d'Athènes qui lui accordaient leur faveur. Et puis rappelez vous l'épisode croquant où Diogène se masturbait publiquement sur l'agora, puis déclarait tout de go : " Pourquoi donc est il plus facile de vider son ventre que de le remplir ?" - Je ne vois pas nos ascètes, tout nus qu'il soient, aller s'épancher de la sorte en place publique. D'ailleurs ils fuient la ville, se cantonnent dans des forêts impénétrables, comme des criminels ou des renégats !
Moi : Ce n'est pas comme cela qu'il faut aborder le problème. Quel problème nous posent ils? Pourquoi tout cela nous met il mal à l'aise? C'est que nous ne comprenons pas, nous ne voyons pas l'enjeu. Il me semble que l'opposition est : les uns veulent vivre dans le monde, même Diogène veut vivre dans le monde, y exercer une action politique ou autre. Eux, les gymnosophistes, condamnent ce monde, ils ne veulent plus avoir de relation avec lui, ni avec le corps, qui nous attache au monde. Ils n'ont en vue qu'une chose, une seule qu'ils appellent l'Un, ou l'Absolu. Ils veulent mourir au monde pour s'approcher de leur Idéal. Ils représentent une position extrême, que nous pouvons respecter, même si elle ne nous convient en aucune manière.
J'appliquerai ma formule préférée : pas plus ceci que cela -ou mallon. Ce qui donne : je ne serai pas plus au monde, que pas au monde. Ni n'être que de ce monde - comme font les puissants, les ambitieux, les avaricieux, les vicieux de toute obédience - ni n'être pas du tout de ce monde, comme font nos ascètes, avec cette contradiction insurmontable que pour vomir la vie il faut être en vie. Cela révèle la limite interne qui nous exaspère : si vraiment ils veulent quitter ce monde, ce corps, cette malédiction, les épuisant jusqu'au délire, pourquoi ne quittent ils pas la vie dans un suicide sacrificiel qui laverait toute cette ignominie ?
II
S'orientaliser qu'est ce à dire ?
Alexandre, en dépit de toutes les oppositions, celles qui venaient de Callisthène, de certains généraux macédoniens fidèles à l'esprit helléniques poursuivait son projet d'unification. Il fait à Darius de grandioses funérailles, il épouse une fille de satrape, il engage dans son armée de très nombreux Perses, Sogdians, Bactriens et autres, il impose l'égalité des droits entre Grecs, Macédoniens et Orientaux, il contraint ses généraux à épouser des files de dignitaires orientaux, et pour finir il se déclare Roi des rois, empereur de la nouvelle unité politique et culturelle qui va de la Grèce occidentale jusqu'aux rives de l'Indus. Un seul Etat, un seul souverain, mais la pluralité foisonnante des cultures locales, des cultes, rites et croyances, des religions et des philosophies, toutes libres de se développer, de se contacter ou de fusionner. Alexandre a bien compris que pour tenir ensemble un tel nombres et mélange de peuples et de culture il faut en effet maintenir le régime impérial, comme faisaient les Achéménides, le souverain représentant la puissance et l'unité du pouvoir politique par de là la diversité. Darius était considéré à la fois comme un homme et comme un dieu. Sa personne était sacrée. Celui qui se présentait devant lui devait s'agenouiller. Après quelques hésitations Alexandre reprit à son compte toutes les marques de respect sacré à l'égard du Souverain. Les grecs et les Macédoniens faillirent se révolter : c'était contraire à toute la conception hellénique. Mais les orientaux n'auraient pas compris, et peut être eussent ils méprisé un souverain qui ne jouissaient pas des signes patents de la souveraineté. Alexandre trancha en faveur de le conception orientale et imposa dès lors la génuflexion à tous ses sujets. Assis sur un trône en or, richement vêtu, coiffé de la tiare impériale il était devenu en chair et un os le nouvel Empereur.
Callisthène avait protesté. Le roi le condamna et le fit exécuter. Il est vrai que Callisthène l'agaçait depuis longtemps avec ses conceptions étroitement aristotéliciennes, totalement opposées à cette promotion politique des Orientaux. Il représentait le vieux fond de vanité et de prétention grecque avec lequel Alexandre voulait rompre définitivement. Quant à nous, les trois aventuriers de la pensée, nous nous étions depuis longtemps séparés de Callisthène, mais nous n'aurions jamais prévu l'orientation décisive que prit Alexandre.
Anaxarque devait s'amuser de la nouveauté des choses. Je ne sache pas qu'il ait condamné ni le projet ni la pratique nouvelle. En fait il soutenait Alexandre en cas de difficulté et lui soufflait des solutions originales. La grandeur d'Anaxarque, à mon avis, c'était l'absence totale de préjugés moraux, de limites dans la pensée et dans l''action, si bien qu'il laissait jouer en lui la multiplicité des intuitions, des opinions, des possibilités, et, dans le moment prodigieux, imprévisible du Kaïros, jetait devant lui le fruit de son illumination. A prendre ou à laisser ! Le partenaire, ébloui, ou décontenancé, voyait soudain se profiler un chemin, ou, abasourdi, tétanisé, s'enfermait dans le refus ou le silence. Quant à Alexandre il s'ouvrait volontiers à lui dans les moments de crise, et trouvait presque toujours dans ces propos de quoi nourrir sa décision.
Onésicrite, qui se réclamait de Diogène, ne semblait pas voir de contradiction entre sa morale cynique - rejet des pouvoirs en place, attitude violemment antisociale - et son comportement auprès du prince, qu'il accompagnera jusqu'au bout, notamment comme pilote du navire royal, lors de la descente de l'Indus. Peut être voyait il en Alexandre le réformateur universel que Diogène avait appelé de ses voeux. Quant à moi je trouvais ses positions plus qu'ambigües, mais je ne voulais pas risquer de perdre le peu d'amis qui me restaient.
Peu de temps avant notre départ de Taxila je fis une autre rencontre dont aujourd'hui encore, après quarante ans, je bénis le souvenir. C'était un moine qui venait de la région fort lointaine du Gange pour porter l'enseignement de son maître aux hommes souffrants qui désiraient trouver la délivrance. Lui n'était pas nu et dépenaillé, mais vêtu d'une robe safran, le crâne rasé, et pour le reste en bonne santé, vigoureux, modeste, affable, souriant. Il s'appelait Ananda. Nous nous prîmes aussitôt en sympathie, moi le grec qui aimait la vie, en dépit de tout, lui l'hindou lucide et généreux qui voulait aider les hommes. Notre conversation, après les mondanités d'usage, porta sur l'universalité de la souffrance. D'où vient elle ? telle est la question. Des opinions fausses dis je. Mais d'où viennent les opinions fausses ? Des passions dis je. Alors il se pencha vers moi : toutes les passions viennent de trois causes : la cupidité, la haine, la méconnaissance. Trois fléaux. Le premier niveau de la sagesse consiste à bien voir, bien comprendre ces trois poisons pour s'en délivrer.
"Peut on aller plus loin dans l'analyse ? Car enfin ces causes sont encore des effets d'une autre cause, sans doute plus difficile à saisir ?
Ah mon cher Pyrrhon ! Je vois que j'ai affaire à tout autre chose qu'une brute macédonienne ! Aurais tu une hypothèse à présenter ?
En étudiant les religions babyloniennes et perses j'ai été frappé par ceci : tous ces hommes veulent saisir un principe supérieur qui serait immuable, éternel, créateur du ciel et de la terre, juge des actions bonnes ou mauvaises etc - en opposition avec ce monde d'ici bas, corruptible, imparfait, vallée de souffrance et de malédiction. Je retrouve quelque chose encore de tout cela, en pire, chez vos sadhus qui en viennent à maudire la vie. A mon avis l'erreur est à rechercher de ce côté.
Notre maître, découvrant l'universalité de la souffrance, s'était détaché de tous les biens qui faisaient sa vie pour aller méditer dans les forêts en s'infligeant des macérations extrêmes. Puis il a compris son erreur. Il a quitté ses compagnons et décidé de trouver la vérité par lui même. De cette expérience il tiré la formule : ni la complaisance aux plaisirs, ni la mortification du cors, mais la voie du milieu.
Voilà qui me plait, fis je : (j'avais l'impression d'être en terrain connu) Ou mallon : pas plus la volupté que la mortification. Ni cette hideuse passion du jamais assez, ni cette putréfaction apparentée à la mort. Mais elle ont un point commun : c'est de croire qu'il y a quelque chose à trouver, soit la béatitude du Principe infini, soit une pureté absolue au delà de la vie.
Nous y sommes dit-il : dans toute vie, de par la nature impermanente et mobile de la vie, il y a du manque. On en déduit faussement que ce manque n'est pas nécessaire, qu'il pourrait et devrait être comblé, et comme on ne trouve jamais ce qui pourrait combler ce manque, on va le chercher du côté de l'origine ou de la fin : un principe transcendant ou un substitut de la mort.
Voilà l'idée que je cherche à formuler depuis longtemps à la place d'un Principe transcendant - parfaitement abstrait, abscons et introuvable, posez ceci : un vide constitutif, une parfaite vacuité dont on ne peut rien dire, qu'on ne peut représenter, présent dans la nature, présent en toute forme existante, présente comme une douleur dans le coeur de l'homme...
- Comme une douleur au coeur de l'homme tant qu'il cherche à le combler, le vide. voyez notre Alexandre. Jusqu'où le conduira cette frénésie de conquête ? Mais s'il a la chance de vivre vieux, ce que je ne crois guère, il pourrait transformer cette douleur en sagesse.
- En tout cas, moi j'aime mieux être Pyrrhon que Alexandre ! J'ai fait récemment cette étrange découverte que "je" n'existe pas. "Je" dans le sens qu'on entend habituellement : un caractère, un ambition, une volonté etc. Ce que je vois c'est un flux de sensations, de perceptions, de volitions, de conscience et d'inconscience qui vont et viennent sans arrêt, que je ne décide pas, qui s'invitent sans mon accord, et parfois, ramassant le tout, je prends une décision que je peux regretter par la suite. En tout rien qui ressemble à leur "âme éternelle". Le mouvement est partout est c'est ce mouvement qu'il faut apprendre à supporter, voire à accepter ou aimer.
Ananda n'avait rien d'un ascète. Mais il vivait simplement, sans fioriture, mangeait à sa faim, buvait du vin à l'occasion, aimait rire, discuter, s'instruire -- vivre en un mot ! Il ne se forçait à rien, travaillait sans excès, ne s'attachait à rien de manière passionnelle, mais semblait glisser merveilleusement à la surface du mouvement universel ! Pour la première fois j'avais le sentiment d'avoir, non un maître, mais un ami. Que ne vint il avec moi en Grèce ! Car maintenant, pour la première fois, j'avais le désir de la belle Elis, la bien heureuse ! Sans doute parce j'avais trouvé ici je que j'avais cherché si longtemps, une vérité tout à moi !