PRELUDE
"O vieillard, ô Pyrrhon, comment et d'où as tu trouvé moyen de te dépouiller
De la servitude des opinions et de la vanité d'esprit des sophistes ?
Comment et d'où as tu dénoué les liens de toute tromperie et de toute persuasion ?
Tu ne t'es pas soucié de chercher à savoir quels sont les vents
Qui dominent la Grèce, d'où vient chaque chose, et vers quoi elle va .
Moi, Timon de Phlionte, je me flatte d'avoir été le seul, ou à peu près, qui ait pu rencontrer Pyrrhon dans la dernière partie de sa vie, et d'avoir pu recueillir le récit vivant de son extraordinaire épopée. J'avais passé plusieurs années auprès de lui dans ma jeunesse, je m'étais imprégné de son enseignement, puis je l'avais quitté pour courir le vaste monde comme il avait fait lui même. Mais à présent qu'il était fort vieux, très difficile à débusquer dans les forêts où il aimait se réfugier, il me paraissait urgent de faire le voyage à Elis, sans doute pour une ultime rencontre. Lorsque je le vis enfin, après de longues recherches infructueuses, il était assis dans une jolie clairière où chantait un ruisseau. Il semblait errer dans un rêve bienheureux, les yeux mi clos, le front serein, tout le corps détendu, sans bouger d'un pouce. C'était un vieil homme, certes, mais la vigueur et l'énergie animaient tout son être. Je ma gardai bien de l'interrompre dans sa méditation, attendant patiemment qu'il revînt de lui même à la situation présente. Après un assez long moment de commune quiétude, il s'adressa à moi directement, d'une voix encore un peu pâteuse :
- Ainsi donc tu as fini par me retrouver, mon cher Timon ! Après tant d'années ! Bien aise de te voir, même si au fond je ne recherche plus guère la compagnie. Mais je ferai volontiers exception pour toi, en souvenir de nos années de jeunesse !
- Je te regarde, cher Pyrrhon, et je trouve que tu es singulièrement pareil à l'image que j'ai gardée de toi ! En tout cas j'ai immense plaisir à te voir, si gaillard, si vif, avec ce regard intelligent entre tous !
-Bah Dis moi plutôt ce que tu es venu chercher ici - et que semble t-il tu n'as pas trouvé ?
- C'est toi que je cherche, tu le sais bien, et nul autre. J'ai écouté tes enseignements, je les ai suivis fidèlement. Mais j'ai le sentiment, vois tu, qu'il manque quelque chose, et je ne sais pas ce que c'est. Je me suis convaincu que tu pourrais m'aider si tu acceptais de...
- Taratata....Tu vas trop vite. Tu parles plus vite que tu ne réfléchis, comme je t'ai vu faire dans certains de tes écrits.
- C'est vrai. J'ai déversé ma bile sur beaucoup de mauvais auteurs. Il est vrai qu'il y en a plus de mauvais que de bons, ce qui entretient l'inspiration !
- Et sur moi, tu as déversé plus de bile, et plus noire encore ?
- Pas du tout. Tu es le seul, je dis bien le seul que je vénère. Et c'est pour en savoir un peu plus que j'ai tenu à te rencontrer et à t'entendre comme la voix même de la Pythie !
- Admettons ! Et à quel sujet veux tu consulter la Pythie ?
- Sur les dieux par exemple.
- La plupart croient aux dieux. Quelques uns n'y croient pas. De là un conflit d'autant plus ridicule que nul ne sait de quoi on dispute. La vraie question est : si nous n'avons aucun accès à la divinité pourquoi s'en préoccuper ? J'ai tendance à penser qu'en fait les dieux sont la personnification, la projection idéalisée de nos passions. Ensemble ils forment le tableau de l'âme humaine, comme la comédie ou la tragédie le font à leur manière. Les dieux sont des personnages de théâtre. Regarde Zeus : la passion du pouvoir. Aphrodite : le sexe, l'amour et la beauté.
- Et Hadès ! Et que fais tu d'Hadès que tu as honoré comme Archiprêtre ? N'est ce pas là un choix contestable ? Je t'admire à tous égards Pyrrhon, mais je n'ai jamais bien compris pourquoi tu as accepté cette charge, toi qui te flattes de ne croire rien ni personne.
- La ville d'Elis, la seule en Grèce à entretenir un temple d'Hadès, a fait preuve d'une grande sagacité. Hadès : la fascination de la mort, la peur et le désir de la mort. On ne peut pas aimer la mort, on veut l'écarter pour soi même, mais dans le même temps on l'inflige à ceux qui nous gênent. Vois Alexandre : combien de victimes de sa soif effrénée de puissance? Il est bien, comme il le prétend "le fils de Zeus" - et pourvoyeur d'Hadès ! Au bout du compte Hadès, c'est le temps, le "Maître-Temps" ! Mais pour en revenir à ta question j'ai accepté le rôle d'Archiprêtre parce qu'il me semblait possible de me rendre utile à mes concitoyens. D'apaiser plutôt que de morigéner. J'ai fait de mon mieux.
- Justement, certains te reprochent une fidélité sans faille à Alexandre que tu as accompagné tout au long de son expédition, pendant plus de quinze ans ! Serais tu un courtisan, comme Callisthène, Onésicrite ou Anaxarque ?
- Ce n'est pas Alexandre que je cherchais, c'était Anaxarque. J'ai rencontré Alexandre parce que je cherchais Anaxarque, et Anaxarque suivait Alexandre. Cela dit Alexandre est un formidable specimen, qui valait bien que je l'étudiasse ! C'était vraiment le type humain le plus passionnant, et le plus dangereux !
- Mais alors étais tu le disciple d'Anaxarque ? Et pourquoi Anaxarque ?
- Dès que j'ai rencontré Anaxarque je savais que je devais suivre Anaxarque. J'avais déjà quelques connaissances philosophiques quand j'ai rencontré Anaxarque, mais le bonhomme était si vivant , si caustique, si intelligent, si libre de propos et d'allure que j'ai immédiatement pensé : voilà mon homme !
Je lui dois à peu près tout, et, pour commencer la philosophie de Démocrite à laquelle il m'a méthodiquement initié. Bien plus tard, en Inde, j 'ai rencontré ces extraordinaires Gymnosophistes qui m'ont ouvert les yeux sur une forme d'intériorité dont j'ignorais tout. C'est là que j'ai connu ma deuxième révolution mentale. Je me suis séparé d'Anaxarque sur le plan de la pensée, mais je lui restais totalement fidèle quant au reste. L'amitié est chose précieuse, il faut la cultiver jusqu'au bout ! Mais après cette découverte phénoménale je n'avais plus de maître, j'étais fondamentalement seul parmi les hommes. Mais tout cela tu le savais déjà. Alors je répète ma question. Que veux tu ?
-Tu n'écris pas. Avec l'âge tu es de plus en plus silencieux. Je voudrais être ton scribe. Je voudrais que tu me fasses le récit de ce voyage qui t' a mené au bout du monde, et plus encore la profonde transformation mentale et philosophique ,. Dis moi comment on devient Pyrrhon, le seul de son espèce, le seul véritable sage de notre temps. Raconte moi, je te prie, pour ma formation personnelle et pour l'édification des hommes !
Pyrrhon resta pensif. Il me semblait qu'il plongeait dans les profondeurs de son passé, hésitant, et finalement: :
-Tu m'as convaincu Timon de Phlionte. S'il n'est qu'un seul sur la terre qui soit digne de ce récit, ,c'est bien toi ! Reste ici quelques jours. nous pourrons nous promener, deviser, philosopher. Je te raconterai par bribes ce que j'ai vu, ressenti, observé, pensé. Mais je suis incapable de fournir une histoire suivie, méthodique comme on fait dans les livres. A toi de te débrouiller, de restaurer l'avant et l'après. Mais tu es un auteur fameux, tu sauras faire, je n'en doute pas".
Ainsi fut fait. Pyrrhon racontait. Je notais. C'était fabuleux ! J'ai tenté de conserver sa manière de dire, sa diction, le ton et le style. Mais je savais que je ne serais jamais à la hauteur de la parole unique d'un maître de sagesse qui n'eut jamais de maître et qui ne sera jamais le maître de personne
?
"Voici, ô Pyrrhon, ce que mon coeur de languit d'entendre :
Comment fais tu donc, étant homme, pour vivre dans la tranquillité
Seul parmi les hommes, leur servant de guide à la façon d'un dieu ?"