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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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1 septembre 2026

Lydia

                                                              LYDIA

 

Lydia était une jeune femme d'une grande beauté, beauté sauvage, indomptée sous les apparences convenues de la civilité. J'aimais sa chevelure, longue, toute noire qui lui tombait sur le devant de la poitrine, et, à l'arrière sur les reins. Ses yeux étaient noirs et le khôl exacerbait encore la puissance de son regard. Le corps tout en finesse, souple, agile, avec cependant quelque chose de réceptif, d'accueillant qui me troublait au plus haut point. Il me fallut lutter contre moi même pour ne pas tendre la main vers son visage, ou  son buste où deux jolis petits seins appelaient semble t-il la cueillaison de ma main. Pour un Grec elle semblait contenir et résumer dans son corps tout le charme ambigu de l'Orient et la duplicité de l'offrande et du refus.

Je ne sus jamais exactement ses origines et son passé. Manifestement elle ne voulait rien en dire et laissait supposer tout ce qu'on voudra. J'imaginais qu'elle représentait assez fidèlement le caractère propre du pays de la côte phénicienne où se mélangeaient depuis des siècles des Crétois, des Egyptiens, des Perses et des Syriens qui entretenaient un commerce permanent. La plupart, en sus de leur langue maternelle, barbouillaient quelques phrases de grec, certes non la langue d'Euripide, mais une sorte de grec abâtardi, suffisant pour les échanges.

Lydia et moi nous nous comprenions très bien. J'appris quelques tournures de son parler natif et elle perfectionnait son grec, que je corrigeais du mieux, introduisant de belles citations de nos poètes que je lui  faisais répéter : Homère, Hésiode, Sophocle, Euripide, en précisant soigneusement le sens des mots et des tournures. Mais dans toute cette affaire il n'était jamais question de sexe - pour mon pus grand malheur.

Tout dans sa personne respirait et dégageait une sensualité ardente, mais si bien contenue que jamais je n'eusse ébauché une caresse alors que je brûlais de saisir son corps tout entier, de l'engloutir entre mes bras. Mais nous avions un accord et j'entendais le respecter.

Anaxarque "le Bienheureux" me tançait gaillardement : "Que de chichis mon cher Pyrrhon ! Tout le monde voit bien que tu en crèves d'envie, et cela est juste. Car elle est belle, très belle, avec une sensualité contenue qui ferait le supplice d'un eunuque ! Crois moi. Ce n'est pas bon de te maintenir dans cette position d'abstinence. Tu vas nous tomber malade. Crois moi, embroche la pucelle sans tarder, elle n'attend que cela."

Que pouvais je répondre ? Il aurait balayé mes arguments d'un revers de main. On l'appelait bienheureux parce que lui ne se privait de rien, suivait ses impulsions, faisait chanter et rayonner ses désirs. Sur le plan de la sexualité il ne se distinguait en rien des hommes de son rang et de sa caste. On couchait avec sa femme pour avoir des enfants légitimes, on couchait avec sa maîtresse ou sa concubine pour le plaisir, et, à l'aventure avec la domestique ou le garçon de cuisine. C'était un droit en somme, une sorte de droit naturel qui n'impliquait ni remords ni culpabilité. Mais je ne partageais pas ces vues et en conséquence je souffrais du sexe plus que je n'en jouissais.

J'avais recours, quelquefois, aux amours vénales, mais je ne parvenais guère à l'exultation. Je ne parvenais pas à m'impliquer totalement, une partie de moi s'érigeait en observateur, scrutant, examinant, jugeant, calculant les causes et les effets - comme dans un diagnostic médical. Les jeux du sexe me semblaient de plus en plus ridicules et j'en vins à me demander pourquoi tant d'hommes, honorables par ailleurs, en venaient à se ruiner pour une courtisane, afin de lui arracher quelque baiser frelaté, mascarade d'amour, théâtre de vanité. J'en vins à me dire que le sexe était la malédiction de l'être humain. Pratiquez le sexe il vous décevra. Ne le pratiquez pas il vous narguera. Quoi que vous fassiez vous serez dans l'insatisfaction. Le sexe vous attache à l'autre, vous rend dépendant de l'autre, qui lui même sera dépendant de vous. L'esprit glisse sous la dépendance du corps et vous voilà dans la tourmente. Vous voulez vous affranchir de ce carcan, vous décidez de rompre toutes les relations, de pratiquer une abstinence complète - et voilà que des images indésirables, des visions de corps sublimes ou scabreuses viennent vous hanter de jour et de nuit : qu'avez vous gagné au change ? Ou mallon : une solution ne vaut pas plus que l'autre. Pas de vraie différence.

Plus tard, au contact des sages de l'inde, je découvrirai la notion de samsâra, la loi de l'enchaînement fatal qui vous fait glisser sans fin de la cause à l'effet, dans une pathétique répétition.. Le sexe en est la représentation parfaite : insatisfaction, impulsion sexuelle, douleur, acte, soulagement apparent, puis retour à l'insatisfaction, et le cycle recommence. Comme pour la faim. Les sages indous que j'ai rencontrés s'efforcent d'anéantir cet effet de répétition en agissant sur la cause. Plus de cause plus d'effet. D'où une pratique sévère de l'abstinence, du jeûne, de la mortification dont le but est de parvenir à la libération de l'esprit par rapport à tous les instincts. Mais j'en parlerai plus tard. Disons pour le moment que je suis sceptique à l'égard de toutes les doctrines morales, et je ne vois aucune qui apporterait une vraie solution à ce problème. J'ai tendance à penser que si l'homme est un être sexué, voué au sexe, il est du même coup condamné à une sorte de ratage qui ponctue sa vie, avec ces demi échecs, demi victoires, c'est selon, mais au total je ne vois pas de différence : ou mallon. Quelle que soit la solution choisie elle comporte un degré notoire d'insatisfaction qui au total représente la part inamovible, la part maudite de notre condition.

J'en retire un principe éthique : ne pouvant éviter totalement la souffrance, agis de manière à la rendre humainement supportable. Quoi qu'il en soit de ces hautes pensées, me tenant respectueusement à distance de Lydia, je ne pouvais m'empêcher, la dévoilant toute en esprit, de rêver la fourrure sombre, "le gazon d'Aphrodite", plus encore les lèvres, les grandes, les petites, d'ouvrir large et profond son sexe, que je voulais chaud, humide, frémissant, de contempler la béance rougeoyante, longtemps, qu'elle s'exalte enfin à en mourir, de tout son corps, de tout le long du dos jusqu'aux lèvres de la bouche, jusqu'aux lèvres de la bouche, et que sa jouissance accélérée, extatique, amplifiée jusqu'au vertige, me révèle soudain, par de là toutes les paroles, la vérité de sa nature !

Est ce là une folie de célibataire condamné à l'abstinence ? Peut être l'illusion ultime, dans le jeu de la sexualité, est elle  cette soif de vérité, cette exhibition du dedans, autrement inaccessible, qui révèlerait ce qu'est la vie dans son essence. ? Mais enfin il faut bien convenir, après l'exploration, que nous n'en savons rien de plus. Le dehors et le dedans sont réversibles. si je contemple le dedans il devient le dehors, du fait même que je le regarde, que je l'examine. Le dedans échappe à jamais, à se demander s'il existe un dedans. Il n' y a que des phénomènes, des apparitions ou des apparences. La sexualité n'occupe aucune position privilégiée et se range tout naturellement à la palette innombrable, indéfinie des apparences.

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1 septembre 2026

Le fabuleux AVANT PROPOS

                                                              AVANT PROPOS

 

Il est des philosophes fort malmenés par l'Histoire dont les mânes augustes s'obstinent régulièrement à faire retour. Pyrrhon est de ceux là, inactuel à jamais. Pourtant sa parole généreuse pourrait aider plus d'un à s'orienter dans la pensée.

Comme Socrate et Bouddha il n'a rien écrit. Il voulait agir par le discours, éveiller, appeler à la vie libre. Mais il lui aura fallu de longues années de voyage pour accéder à la plénitude de sa pensée, à la spontanéité souveraine de sa conduite. C'est cet itinéraire que je voulais suivre en m'impliquant sans réserve dans les étapes de son itinéraire. Au lieu de l'observer du dehors comme ferait un historien, je me suis coulé, immergé dans le personnage, racontant du dedans à la première personne du singulier : pour comprendre Pyrrhon autant qu'il était possible j'écris depuis la place que j'imagine être la sienne. 

Pyrrhon n'ayant rien écrit il était impossible de lui attribuer un texte dont il serait l'auteur. J'ai donc imaginé un subterfuge qui n'est pas totalement invraisemblable. C'est Timon, personnage bien réel, disciple de Pyrrhon, qui demande et obtient le récit du voyage, et le transmet à la postérité.

Ce récit contient certainement beaucoup d'erreurs, peut-être des invraisemblances. Mais nous savons si peu de choses qu'il est permis de se risquer à inventer. En quoi cet ouvrage est aussi un roman. Pour ma défense je me réfèrerai à Pyrrhon lui même qui estimait que la philosophie est une sorte de récit, où l'on raconte les choses à défaut de les saisir.

31 août 2026

POSTLUDE

                                                               POSTLUDE

 

Voilà donc ! J'ai noté tout ce dont je me suis souvenu. Après quoi je suis reparti, serrant précieusement mon rouleau d'écriture sur ma poitrine. Je n'ai plus jamais revu Pyrrhon. Je le savais bienheureux, bien plus qu'Anaxarque réputé tel, qui avait fini en gloire dans la plus effroyable situation. Pyrrhon dorénavant vivait tantôt à Elis, en ville et dans sa ferme, tantôt dans les forêts, comme Héraclite, comme Démocrite. Mais il ne hait pas les hommes, ne les aime pas davantage. Il est un médecin qui observe, diagnostique, prescrit un remède, si tel est le voeu du patient, et tant pis s'il ne veut pas de remède.

De toute manière il n'y a pas de véritable remède. Une fois né vous courez à la mort. Simple question de temps. Hadès, en fin de compte, c'est le Temps, le Maître-Temps auquel rien n'échappe. Tout au plus pouvons réduire un peu notre souffrance, nous y accommoder, y plier selon nous. Suivre l'apparence "qui l'emporte sur tout, où qu'elle aille".

Le grand projet de Pyrrhon c'est de nous délivrer des dogmatismes de toute farine qui nous font rechercher ce qui n'existe pas. Sitôt qu'on pose un certain quelque chose, un dieu, un être, une idée, on bascule dans une quête sans fin et alors le temps engloutit tous les moments de notre vie. Nous voilà affairés, préoccupés, malheureux. C'est la raison pour laquelle Pyrrhon, comme Diogène avant lui, vantait la vie de l'animal parfaitement heureux en flottant dans l'apparence. L'animal se contente, l'homme se mécontente. Le petit goret impavide sous l'orage c'est lui qui donne l'image de la parfaite sagesse. Il ne s'agit pas de contrefaire le goret, mais bien d'être un homme - capable de se dépouiller, un autre type d'homme que le modèle ordinaire qui ne vise que la puissance et la renommée.

La philosophie de Pyrrhon c'est cet effort paradoxal à se situer à l'inverse de ce qui motive les hommes. Il fut admiré pour son comportement exemplaire. Je ne sais s'il fut jamais compris. Reste que les habitants d'Elis édifieront une statue à sa gloire, puis un tombeau imposant., jugeant admirable et divin un style de vie unique entre tous.

Pour conclure, un  petit poème à sa mémoire :

        De tout ce qui apparaît à la lumière

        Il a vu, le sage d'Elis, la naissance et la mort

        Et que rien ne demeure des choses que l'on aime

        Celles qui viennent, les précieuses, et s'en vont telles

        Feuilles jaunies, pèle mêle, au gré du vent.

 

 

27 août 2026

Le fabuleux voyage de Pyrron en Asie chp XXXIII

                                                                CHAPITRE XXXIII

                                                                     ELIS, à nouveau !

 

A Elis je fus accueilli comme un héros. Pensez donc !

Un homme qui revient de l'expédition en Asie, mûri, assagi, savant plus que quiconque, expert en coutumes étrangères, forcément un sage. On me proposa le poste d'Archiprêtre d'Hadès. Pourquoi refuser, pourquoi accepter ? Pourquoi l'un plutôt que l'autre. J'acceptai, non pour moi puisque je pouvais parfaitement me satisfaire de ma fermette pour m'assurer le nécessaire. En soi la chose était indifférente, mais elle ne l'était pas pour le peuple d'Elis qui voulait un homme mûr et sûr, en qui  se remettre.

Pour moi il était clair que j'exercerais cette fonction avec un total détachement, exécutant les rites selon l'usage, mais sans adhérer  en aucune manière au croyances qui soutenaient le culte d'Hadès. Je n'avais aucune difficulté à séparer les deux plans, le ritualisme religieux et les convictions philosophiques.

Par la suite je fondai une nouvelle Ecole de philosophie où je tâchais de développer quelques idées nouvelles. Avec un succès mitigé. Ma pensée heurtait de front toutes les traditions, tous les préjugés, provoquant parfois des ripostes cinglantes, auxquelles je répondais quelquefois, et que souvent je négligeais. Que m'importe la  critique ? J'ai fait un tel travail dans le royaume de la sagesse, j'ai parcouru tant de défilés de la pensée que je n'allais pas me laisser troubler par un godelureau tout juste sorti de l'oeuf. Bref, j'ai beaucoup investi de mon temps et de mon énergie sans parvenir  à créer un véritable mouvement philosophique. -Hormis quelques jeunes gens comme toi, Timon, qui m'ont suivi et qui m'ont fait confiance.

Je me rendais le plus souvent possible dans ma ferme, où j'élevais des cochons, les frottais, les nettoyais, que je vendais au marché. J'aimais travailler la terre, j'aimais bêcher, planter, arroser, considérant les plantes, comme les animaux, comme des êtres vivants qui avaient ma considération, et déplorant le fait qu'il fallût les manger pour vivre. Triste loi de nature ! Je vivais quelque temps comme un paysan, puis, fonction oblige, je redescendais en  ville pour m'acquitter de mes devoirs, le Temple d'Hadès et l'Ecole de Philosophie. Enfin, je me fatiguais de plus en plus des hommes, de leurs querelles incessantes, de leurs jeux de pouvoir, de leur indécrottable suffisance et prétention. Je repensais à mon enfance agreste, aux errances fabuleuses que je m'accordais dans les forêts, loin d'Eris et de la tourbe des prétentieux. Pourquoi le vieillard ne s'accorderait il pas ce que dans l'enfance il considérait comme son bien le plus précieux ?

Dans la forêt, que je connaissais mieux que personne, je m'aménageai plusieurs retraites, des grottes, des ermitages de branches et de feuilles que personne ne connaîtrait, où je pourrais  tout à loisir me détendre, dormir, rêver, méditer selon l'heure et la fantaisie, goûtant le miel et le sel de la solitude. "Solitaire parmi les hommes" - c'est ainsi que je suis depuis quelques années, et c'est ainsi que je serai encore à l'heure de ma mort, heureux autant qu' homme peut l'être dans la misère galopante de ce monde.

 

Je suis toujours dans le monde et hors du monde, voyageant d'un pôle à l'autre, me régénérant dans chaque lieu sans basculer dans l'ennui ou dans la répétition. sitôt qu'apparaît un signe de lassitude je déguerpis, je me reloge selon l'humeur. C'est ainsi que je m'offre la possibilité d'un surgissement poétique, Kaïros inépuisable et fabuleux.

Tu me demandes, mon cher Timon, toi qui es marié et père de famille, pourquoi j'ai choisi le célibat. En fait être marié ou célibataire est indifférent si l'on parvient à être pleinement soi. J'ai connu des femmes, surtout dans ma jeunesse, et ces rencontres ne m'ont pas rendu heureux, ni malheureux. Ou mallon. La seule expérience qui m'a fait douter de tout, et de moi plus encore, c'était Lydia, la sauvageonne que j'avais affranchie, pour qui j'ai vraiment éprouvé le plus vif désir. Hélas, dans les grâces de l'Egypte éternelle, elle a compris qu'elle ne voulait pas suivre un homme épris de sagesse qui allait parcourir le monde, suivant Alexandre jusqu'au bout du monde. Et moi je ne pouvais rester ici, en Egypte : autant m'émasculer sur l'heure. C'était la grande tentation d'Eros, aussi puissante que le chant des Sirènes. Mais j'ai tenu bon. Il fallait choisir entre deux désirs. J'ai choisi la voie la plus difficile. Lydia était la beauté même, brûlant d'un merveilleux feu intérieur. Je n'ai plus jamais rencontré de femme qui fût égale à elle. Nous nous sommes quittés dans la douleur mais par la suite je décidai que j'avais fait le bon choix.

Le célibat est mon choix, mais c'est aussi mon destin, et ma chance. De toute façon peu de gens sont heureux dans le mariage et la vie de famille. Les gens suivent l'instinct et s'étonnent que l'instinct les mène au malheur. La sagesse vaut mieux, elle nous évite bien des désagréments à défaut de combler l'âme d'une satisfaction perpétuelle.

Cela dit, j'ai moi aussi mes moments de faiblesse. L'homme est ainsi fait qu'il a constamment le sentiment qu'il lui manque quelque chose, et c'est ainsi qu'il court de tous côtés pour trouver l'objet qui le comblerait. Je sais qu'un tel objet n'existe pas, que les objets de nos voeux se déprécient très vite, se déqualifient, vous laissant vides comme devant. Cette mécanique fait tourner le monde. Il paraît qu'Alexandre, l'assoiffé, a pleuré de dépit quand on lui a expliqué la pluralité des mondes : autant de mondes qu'il ne conquerrait jamais !

Ce manque n'est pas occasionnel mais structurel. En venant au monde nous perdons cette bienheureuse complétude que nous ne retrouverons jamais. Ce qu'on appelle sagesse est la conscience aiguë de ce vide avec lequel il faudra pactiser tout au long de la vie. 

Le théâtre de la vie c'est le combat vertigineux entre l'instinct et l'intelligence. L'instinct nous dit : il faut vivre et vivre encore, repousser chaque jour le délai, quoi qu'il en coûte. Et l'intelligence contemple froidement le cours de la vie, entre naissance et mort, et dans les moments de vide nous fait toucher du doigt l'absurdité sans nom de ce processus aveugle et répétitif. Ce sont de brefs instants de lucidité, vite recouverts et oubliés. L'instinct reprend le dessus, pour le plus grand bien de l'espèce. Du point de vue de l'instinct la sagesse est une folie. Pour la sagesse c'est la vie qui est un sorte de folie. Nous balançons entre deux pôles, sans pouvoir trancher. Concluons qu'il n'y a pas de différence entre la vie et la mort, et qu'en somme la sagesse est une folie apprivoisée.

 

 

 

25 août 2026

CHAP XXXII : LE MORTIER DE LA VENGEANCE

 

                           Egales sont toutes choses, pareilles

                     Aux gouttes sans nombre qui forment l'océan,

                     Nul jamais n' a sondé les profondeurs extrêmes

                     Indistinctes et noires. A peine

                     Si la surface présente quelque forme mouvante   

                     Sitôt évanouie, déjà fondue dans le tirant des eaux

                     Matière noire, liquide,  impénétrable,

                     Dure et molle, liquide et solide, tout y glisse

                     Tout patine et flotte avant de se dissoudre

                     Sans laisser plus de trace que le vol d'un oiseau dans le ciel,

                     Nous voyons la surface mais le dedans jamais

                     C'est pourquoi je l'appelle "matière noire" !

 

Nous vivons dans la matière blanche, le royaume de la représentation : sensations, perceptions, images, conceptions, idées, lesquelles nous paraissent si véraces que nous en concluons que le monde est comme nous le percevons. Nous pensons en termes de comparaisons, de différences, de gradations, de valeurs : le miel m'apparaît doux, donc il est doux. Mais ce ne sont là que conventions, artifices de langage. Procédant par méthode nous apprenons à défaire l'illusion, découvrant que les choses sont autant ainsi que pas ainsi, pas plus ceci que cela. Alors nous sommes mûrs pour la vraie révélation : notre matière blanche est un îlot minuscule, une pauvre terre sans vérité, planant au dessus de l'immense, de la gigantesque matrice universelle, matière noire impénétrable, inconnaissable, éternelle. Hors ces qualificatifs très généraux on ne peut rien en dire, rien en connaître. On peut étendre la matière blanche autant qu'on voudra, et on le fait dans le savoir et dans l'expérience, cela ne change rigoureusement rien à la masse impénétrable et muette de la matière noire - sauf si, ô miracle, c'est la matière noire qui vomit des fragments inconnus, comme fait le soleil éructant des flammes étincelantes qui dansent à sa surface. La véritable histoire, qui n'est pas vraiment celle des hommes, c'est plutôt le rythme imprévisible, heurté, saccadé, irrégulier de ces irruptions fantastiques. Soyons disponibles, c'est la seule chose à faire !

 

    Après la mort d'Alexandre le désordre s'installa parmi les satrapes et les généraux. Manifestement nul           d'entre eux était assez puissant pour maintenir l'unité de ce colosse politique aux mille membres.                    Fatalement l'empire se disloqua. Anaxarque, Onésicrite et moi même ne voyions nul intérêt à assister à cette dislocation. Pour nous l'aventure était terminée. Nous décidâmes de quitter Babylone et de suivre le chemin ordinaire, celui des marchands, pour atteindre rapidement la côte égéenne.

Mais en cours de route, Onésicrite nous fit savoir qu'il nous quittait pour trouver quelque satrape à qui il pourrait offrir ses compétences,. C'est Ptolémée, général éminent d'Alexandre, qui avait ses préférences. La suite montra qu'il fut bien inspiré puisque Ptolémée devint Pharaon des Deux Terres. fondant une dynastie qui dure toujours, à ma connaissance.

Onésicrite est un homme singulier, réservé, mystérieux mais brillant, décidé et fort capable. Il s'était formé auprès de Diogène et avait assimilé les dogmes du cynisme philosophique. De là une conduite raisonnée, sans lustre, à la différence d'Anaxarque le voluptueux, mais efficace. Tout en se réclamant du cynisme il se comportait comme un ami et un conseiller d'Alexandre, ce qui est pour le moins contradictoire. Diogène vilipendait les princes, Onésicrite courtise le prince. Admettons qu'Onésicrite fut un cynique ambitieux, ce qui est une nouveauté pour le moins étonnante !

Il; avait par ailleurs de sérieuses compétences navales. Il fut nommé par Alexandre commandant du navire amiral, charge dont il s'acquitta brillamment dans la longue descente de la flotte sur l'Indus jusqu'à la mer.

Vues ces hautes capacités je ne doute pas qu'il fasse carrière en Egypte. Je ne l'ai jamais considéré comme un ami véritable, plutôt comme un compagnon d'aventure. Cet homme là ne se livrait pas, il suivait sa voie, uniquement. Quant à sa philosophie elle me semblait plutôt un vernis qu'une disposition de vérité. Après son départ, que j'ai regretté sur le moment, je l'ai bien vite oublié. Nos voies étaient trop différentes et je savais que je ne le reverrais jamais.

 

Toute autre était ma relation avec Anaxarque.

Le bonhomme Anaxarque m'avait toujours passablement dérouté, prenant nos opinions pour des broutilles, renversant sans pitié nos argumentations, cultivant le paradoxe, le bizarre, l'insolite, au point de me faire douter souvent de mon propre bon sens. II était le seul à faire fléchir Alexandre, à prendre le contrepied de ses avis royaux, à oser le critiquer, à moquer ses prétentions à la divinité, comme ce jour fameux, où, désignant une plaie qui saignait d'abondance, il lui demanda si c'était du sang humain ou quelque nectar d'un dieu ! La force d'Anaxarque c'était le sens inné du Kaïros. Ce n'est pas par raisonnement qu'il était parvenu à cette lumineuse intuition, mais par nature : il sentait l'occasion, il la voyait quand personne ne voyait rien, et, d'un jet, il se lançait, propulsait le mot qui déchire, désignait la source, pointait la solution !

On ne saura jamais, dans certaines circonstances, ce qui fut l'oeuvre  personnelle d'Alexandre et ce qui fut la vision géniale d'Anaxarque.

Je sais ce que je lui dois : un affranchissement accéléré des dogmes, des mythes, des opinions, des croyances. Une audace inouïe dans l'art de penser. Une liberté sans exemple dans la parole et dans l'action. Une philosophie vivante, sans maître, sans tradition, ouverte sur les faits, attentive aux faits, toujours apte à se défaire et se refaire : la vie en somme !

Les choses arrivent, et elles arrivent de leur propre mouvement, et non pas selon nous. D'où l'art de laisser glisser, dériver. De ne pas se poser en sujet qui veut, mais, dans le mouvement des choses, saisir le moment opportun, le Kaïros souverain, et comme le pêcheur, d'un coup, planter la flèche.

Tel était mon ami Anaxarque, tel je l'ai admiré, tel je me suis formé à son contact. - Et tel je me suis séparé de lui tout en restant fondamentalement son ami.

 

Après notre séjour à Taxila où je vis l'extraordinaire sincérité des Gymnosophistes, leur incorruptibilité à toute épreuve mon regard sur Anaxarque changea. Je conservai la haute estime que j'avais pour la liberté et la spontanéité d'Anaxarque, mais je vis de mieux en mieux ses défauts : son goût immodéré pour le luxe et les richesses, son train de vie somptueux,, sa passion de volupté. Il aimait recevoir ses amis et ses admirateurs pour étaler sa magnificence autant que pour palabrer, ironiser, médire de ses ennemis qui enviaient sa position de conseiller personnel, émérite du roi. Lors des repas en groupe il faisait servir ses invités par une jeune femme d'une beauté accomplie, totalement nue qui allait de table en table verser le vin dans les cratères, offrir des fruits parfumés. Ce petit jeu l'amusait beaucoup : observer la réaction des convives, les voir se troubler en face de la nudité vivante, faussement disponible. Mais lui, sans le dire, jouissait de leur déconfiture : "Cette jeune femme que j'exhibe comme un trophée, est à moi seul. Regardez la, admirez la, convoitez la, trémoussez vous de désir - mais vous ne l'aurez pas !". Je ne partageais pas cette comédie de la vanité, et plus d'une fois je cherchais un prétexte pour quitter la scène, tout en entendant sur le seuil la remarque ironique de ce drôle de séducteur : "Comment, mon cher Pyrrhon, tu n'apprécies pas la beauté toute nue ? Tu la préfères vêtue comme la prêtresse d'Athéna ? Tu ne sais pas ce que tu perds !" 

Mais en dépit de tout j'aimais Anaxarque jusque dans la cruauté et le fiel de son ironie. Je m'éloignais de lui pour d'excellentes raisons mais l'homme je l'aimerai toujours. Mais en même temps j'entendais en moi la remarque cinglante de Dandanis, le chef des Gymnosophistes : "Anaxarque se veut un sage, mais alors que fait il à courtiser le prince ?" Et de fait Anaxarque  s'était voué corps et biens à Alexandre, dans une dépendance de fait alors qu'il se prétendait libre de toute attache ? 

 

Après la désertion d'Onésicrite nous n'étions plus que deux, Anaxarque et moi, à cheminer sur les routes d'Asie en direction de la Grèce. Arrivés en Ionie nous nous séparâmes, lui vers le sud, moi en direction d'Athènes. C'est alors qu'il se produisit un événement effroyable. J'arrivai à destination, aux abords d'Elis, lorsqu'on me rapporta la fin tragique d'Anaxarque.

Anaxarque revenait par Chypre lorsqu'il fut brutalement arrêté sur l'ordre du tyran local, Nicocréon, lequel s'estimait avoir été gravement outragé lors d'un banquet. Devant Alexandre, Anaxarque, au sens propre, "se paya la tête" de Nicocréon, : "Tout est somptueux, ô roi, à ceci près qu'il aurait fallu y servir la tête d'un certain satrape". Or tous les convives avaient immédiatement compris qu'il s'agissait de Nicocréon, lequel garda par devers soi la ferme résolution de se venger.

La vengeance fut terrible : Anaxarque fut jeté vivant dans un mortier et meurtri avec des pilons de fer. Mais notre homme, loin de gémir, lança à la face du tortionnaire cette réplique désormais célèbre : " Broie le sac d'Anaxarque, mais Anaxarque tu ne le broies pas !"

Nicocréon, de rage, ordonna qu'on lui coupât la langue. Mais alors Anaxarque se la coupa lui-même avec ses dents, et la lui cracha au visage !

 

Voilà un homme qui sut mourir ! Les moralistes de tout poil ajouteront : s'il ne sut vivre selon la sagesse,

il aura du moins largement racheté ses fautes par le courage exemplaire, la dignité et la hauteur de vue, qui rabaissent Nicocréon au niveau du morpion ! Sans doute, mais j'estime moi que la vie d' Anaxarque n'est pas indigne, ni peccamineuse. Il valait mieux que ces critiques, ces palabreurs qui n'ont rien vu. Anaxarque était d'une autre aune que la commune, et sans lui l'histoire d'Alexandre aurait été bien moins glorieuse.

Considérant la fin tragique d'Anaxarque, puis celle de Calanos, l'une subie, l'autre choisie, j'y trouve un certain air de parenté dans le sublime. Ces deux là témoignent de notre inconnaissance de l'homme dont on ne peut mesurer pleinement la puissance.

Anaxarque, qui s'était laissé corrompre à la cour du roi, qui avait gauchi son enseignement vers la facilité, avait réalisé ce sursaut philosophique extraordinaire de résister au tyran, d'assumer son destin et de mourir dans la gloire, comme Calanos en personne, impavide sur son bûcher, serein et résolu au milieu des flammes. S'il fallait racheter quelque chose cela fut fait à la perfection. Je regrette que son nom ne soit pas davantage salué et célébré parmi les amis de la philosophie.

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23 août 2026

Le fabuleux voyage de Pyrrhon : Prélude

                                                                    PRELUDE

 

                                      "O vieillard, ô Pyrrhon, comment et d'où as tu trouvé moyen de te dépouiller

                                       De la servitude des opinions et de la vanité d'esprit des sophistes ?

                                       Comment et d'où as tu dénoué les liens de toute tromperie et de toute persuasion ?

                                       Tu ne t'es pas soucié de chercher à savoir quels sont les vents

                                       Qui dominent la Grèce, d'où vient chaque chose, et vers quoi elle va .

 

 

             Moi, Timon de Phlionte, je me flatte d'avoir été le seul, ou à peu près, qui ait pu rencontrer Pyrrhon                dans la dernière partie de sa vie, et d'avoir pu recueillir le récit vivant de son extraordinaire épopée.                J'avais passé plusieurs années auprès de lui dans ma jeunesse, je m'étais imprégné de son                                enseignement, puis je l'avais quitté pour courir le vaste monde comme il avait fait lui même. Mais à                présent qu'il était fort vieux, très difficile à débusquer dans les forêts où il aimait se réfugier, il me                    paraissait urgent de faire le voyage à Elis, sans doute pour une ultime rencontre. Lorsque je le vis                    enfin, après de longues recherches infructueuses, il était assis dans une jolie clairière où chantait un                ruisseau. Il semblait errer dans un rêve bienheureux, les yeux mi clos, le front serein,  tout le corps                   détendu, sans bouger d'un pouce. C'était un vieil homme, certes, mais la vigueur et l'énergie animaient tout son être. Je ma gardai bien de l'interrompre dans sa méditation, attendant patiemment qu'il revînt de lui même à la situation présente. Après un assez long moment de commune quiétude, il s'adressa à moi directement, d'une voix encore un peu pâteuse :

     - Ainsi donc tu as fini par me retrouver, mon cher Timon ! Après tant d'années ! Bien aise de te voir, même si au fond je ne recherche plus guère la compagnie. Mais je ferai volontiers exception pour toi, en souvenir de nos années de jeunesse !

     - Je te regarde, cher Pyrrhon, et je trouve que tu es singulièrement pareil à l'image que j'ai gardée de toi ! En tout cas j'ai immense plaisir à te voir, si gaillard, si vif, avec ce regard intelligent entre tous !

      -Bah Dis moi plutôt ce que tu es venu chercher ici - et que semble t-il tu n'as pas trouvé ?

     - C'est toi que je cherche, tu le sais bien, et nul autre. J'ai écouté tes enseignements, je les ai suivis fidèlement. Mais j'ai le sentiment, vois tu, qu'il manque quelque chose, et je ne sais pas ce que c'est. Je me suis convaincu que tu pourrais m'aider si tu acceptais de...

       - Taratata....Tu vas trop vite. Tu parles plus vite que tu ne réfléchis, comme je t'ai vu faire dans certains de tes écrits.

       - C'est vrai. J'ai déversé ma bile sur beaucoup de mauvais auteurs. Il est vrai qu'il y en a plus de mauvais que de bons, ce qui entretient l'inspiration !

       - Et sur moi, tu as déversé plus de bile, et plus noire encore ?

        - Pas du tout. Tu es le seul, je dis bien le seul que je vénère. Et c'est pour en savoir un peu plus que j'ai tenu à te rencontrer et à t'entendre comme la voix même de la Pythie !

         - Admettons ! Et à quel sujet veux tu consulter la Pythie ?

       - Sur les dieux par exemple.

 - La plupart croient aux dieux. Quelques uns n'y croient pas. De là un conflit d'autant plus ridicule que nul ne sait de quoi on dispute. La vraie question est : si nous n'avons aucun accès à la divinité pourquoi s'en préoccuper ? J'ai tendance à penser qu'en fait les dieux sont la personnification, la projection idéalisée de nos passions. Ensemble ils forment le tableau de l'âme humaine, comme la comédie ou la tragédie le font à leur manière. Les dieux sont des personnages de théâtre. Regarde Zeus : la passion du pouvoir. Aphrodite : le sexe, l'amour et la beauté.

    - Et Hadès ! Et que fais tu d'Hadès que tu as honoré comme Archiprêtre ? N'est ce pas là un choix contestable ? Je t'admire à tous égards Pyrrhon, mais je n'ai jamais bien compris pourquoi tu as accepté cette charge, toi qui te flattes de ne croire rien ni personne.

    - La ville d'Elis, la seule en Grèce à entretenir un temple d'Hadès, a fait preuve d'une grande sagacité. Hadès : la fascination de la mort, la peur et le désir de la mort. On ne peut pas aimer la mort, on veut l'écarter pour soi même, mais dans le même temps on l'inflige à ceux qui nous gênent. Vois Alexandre : combien de victimes de sa soif effrénée de puissance? Il est bien, comme il le prétend "le fils de Zeus" - et pourvoyeur d'Hadès ! Au bout du compte Hadès, c'est le temps, le "Maître-Temps" ! Mais pour en revenir à ta question j'ai accepté le rôle d'Archiprêtre parce qu'il me semblait possible de me rendre utile à mes concitoyens. D'apaiser plutôt que de morigéner. J'ai fait de mon mieux.

- Justement, certains te reprochent une fidélité sans faille à Alexandre que tu as accompagné tout au long de son expédition, pendant plus de quinze ans ! Serais tu un courtisan, comme Callisthène, Onésicrite ou Anaxarque ?

- Ce n'est pas Alexandre que je cherchais, c'était Anaxarque. J'ai rencontré Alexandre parce que je cherchais Anaxarque, et Anaxarque suivait Alexandre. Cela dit Alexandre est un formidable specimen, qui valait bien que je l'étudiasse ! C'était vraiment le type humain le plus passionnant, et le plus dangereux ! 

- Mais alors étais tu le disciple d'Anaxarque ? Et pourquoi Anaxarque ?

- Dès que j'ai rencontré Anaxarque je savais que je devais suivre Anaxarque. J'avais déjà quelques connaissances philosophiques quand j'ai rencontré Anaxarque, mais le bonhomme était si vivant , si caustique, si intelligent, si libre de propos et d'allure que j'ai immédiatement pensé  : voilà mon homme !

Je lui dois à peu près tout, et, pour commencer la philosophie de Démocrite à laquelle il m'a méthodiquement initié. Bien plus tard, en Inde, j 'ai rencontré ces extraordinaires Gymnosophistes qui m'ont ouvert les yeux sur une forme d'intériorité dont j'ignorais tout. C'est là que j'ai connu ma  deuxième révolution mentale. Je me suis séparé d'Anaxarque sur le plan de la pensée, mais je lui restais totalement fidèle quant au reste. L'amitié est chose précieuse, il faut la cultiver jusqu'au bout ! Mais après cette découverte phénoménale je n'avais plus de maître, j'étais fondamentalement seul parmi les hommes. Mais tout cela tu le savais déjà. Alors je répète ma question. Que veux tu ?

-Tu n'écris pas. Avec l'âge tu es de plus en plus silencieux. Je voudrais être ton scribe. Je voudrais que tu me fasses le récit  de ce voyage qui t' a mené au bout du monde, et plus encore la profonde transformation mentale et philosophique ,. Dis moi comment on devient Pyrrhon, le seul de son espèce, le seul véritable sage de notre temps. Raconte moi, je te prie, pour ma formation personnelle et pour l'édification des hommes !

Pyrrhon resta pensif. Il me semblait qu'il plongeait dans les profondeurs de son passé, hésitant, et finalement: :

-Tu m'as convaincu Timon de Phlionte. S'il n'est qu'un seul sur la terre qui soit digne de ce récit, ,c'est bien toi ! Reste ici quelques jours. nous pourrons nous promener, deviser, philosopher. Je te raconterai par bribes ce que j'ai vu, ressenti, observé, pensé. Mais je suis incapable de fournir une histoire suivie, méthodique comme on fait dans les livres. A toi de te débrouiller, de restaurer l'avant et l'après.  Mais tu es un auteur fameux, tu sauras faire, je n'en doute pas".

Ainsi fut fait. Pyrrhon racontait. Je notais. C'était fabuleux ! J'ai tenté de conserver sa manière de dire, sa diction, le ton et le style. Mais je savais que je ne serais jamais à la hauteur  de la parole unique d'un maître de sagesse qui n'eut jamais de maître et qui ne sera jamais le maître de personne

?

                                       "Voici, ô Pyrrhon, ce que mon coeur de languit d'entendre :

                                        Comment fais tu donc, étant homme, pour vivre dans la tranquillité

                                         Seul parmi les hommes, leur servant de guide à la façon d'un dieu ?"

6 août 2026

Le fabuleux Voyage de Pyrrhon Chap XXXI

                                                                      XXXI

                                                                   CALANOS

 

 

Depuis le Gandhara on décida de descendre l'Indus jusqu'à l'estuaire. Mais on n'avait pas de bateaux. On décida de construire une flotte pour charrier les hommes, les chevaux,  les  équipements. On construisit la flotte, on embarqua. On croyait qu'on atteindrait la mer en quelques semaines. Ce fut extrêmement long et dangereux. Onésicrite, excellent marin autant que philosophe patenté, eut l'honneur de piloter le vaisseau amiral. Anaxarque et moi logions dans ce même bateau, trop heureux de n'être pas mêlés à la troupe braillarde et égrillarde. Nous avons échangé nos découvertes post-démocritéennes. Je vis que Anaxarque n'avait pas tiré grande leçon des spectacles qu'il avait vus : les Gymnosophistes, les ascètes, les sages brahmaniques, leur spectaculaire abnégation, leur passion de l' Absolu. En fait il se défendait de comprendre par un surcroît d'ironie, assez blessante en vérité. Tout cela n'était pas son affaire. Il ne voulait pas quitter le plan des événements en tant que tels, et surtout pas se laisser corrompre par un souci de l'Absolu, dont il n'avait que faire et qui lui semblait relever de la supercherie, de la menterie, et de l'escroquerie : fariboles de prêtres assoiffés de pouvoir dont le seul mobile est d'époustoufler les foules, pour les exploiter et les dominer. "Pourquoi, disait il, vont ils inventer toutes ces chimères ? Ils ne savent pas vivre, ils haïssent la vie, ils détournent les gens de leur désir de vivre et les plongent avec eux dans le bourbier de la malédiction. Bref, de tristes sires !" - Je ne savais pas trop quoi répondre. Il me semblait que ces vues ne manquaient pas de véracité, moi aussi j'étais troublé par cet étalage de vertus ascétiques, de renoncement et de mortification. Mais j'avais tendance à penser que c'était là erreur de jugement plutôt que désir de tromper. Ces gens, en particulier Calanos que j'avais en haute estime, ne cherchaient pas le pouvoir, fût il spirituel, ils suivaient une voie singulière qui à mon avis ne menait à rien : seraient ils pauvres et nus, absolument détachés du monde et vibrant de leur idéal jusqu'à la folie extatique, quoi, cela mènerait à quoi ? Encore plus de détachement, encore plus de renoncement, encore plus de mortification - je ne vois d'autre issue que la mort ! Et quand ils seront morts, en sauront ils davantage ? Et voilà qu'il leur faut un autre mythe : celui de la mort comme passage vers une autre vie. Mais qui a jamais vu qu'il y avait une autre vie ? Aucun défunt n'est jamais revenu de l'autre vie pour en témoigner auprès de nous !"

"C'est là, dit Anaxarque que tout se tient : le vrai motif c'est que nul ne veut mourir. Alors on invente une vie  immortelle, et pour la vivre une âme immortelle. C'est le fondement de la culpabilité : la haine de la vie mortelle fait que le désir se retourne contre la vie mortelle et entreprend de la détruire à petit feu. Il ne reste plus qu'à retourner cette haine en vertu du détachement, en conduite morale, en abnégation. J'en viendrais presque à dire : le vertueux est un haineux. Et à préférer notre joyeuse conception hellénique selon laquelle mieux vaut vivre en joie, même si la vie est difficile et cruelle, que de se confondre en malédictions. Tu te rappelles certainement cet épisode dans Homère où Achille, lors de son séjour dans les Enfers déclare qu'il aimerait mieux souffrir auprès d'un pauvre laboureur, là haut dans le soleil, que d'être le roi des Ombres dans les Enfers !" Je crois que c'est là le fondement du sentiment grec de l'existence".

Anaxarque était grec et resterait grec. Moi aussi. Mais avec quelque chose en plus, ou en moins, comme on voudra. J'avais découvert que tout ce que nous voyons, sentons, pensons était une sorte de jeu. Non pas la saisie directe de quelque réalité existante en soi et par soi mais une apparence. Les "choses" - je dis les choses mais il faudrait dire  : ce qui apparaît, l'apparaître, n'est rien de plus que de l'apparaître. Un clair de lune apparaît, un arc en ciel apparaît, puis disparaît. Ne nous demandons pas ce qu'il est, nous ne trouverons rien. Il apparaît, voilà tout. Eh bien, il me semble qu'il est de la plus haute importance de raisonner de la sorte au sujet de tout ce qui existe. Démocrite disait : "convention que le doux, convention  que l'amer, convention que le juste, convention que l'injuste" - Maintenant je dirai : apparence que le doux, apparence que l'amer  - mais aussi : apparences les choses qui nous entourent,  apparences les images qui traversent notre esprit, apparences que nos rêves, nos sensations, nos sentiments, nos croyances. Quelle est la nature de ce qui apparaît ? C'est d'apparaître. Avec cet conclusion EXTRAORDINAIRE : il n' y a rien à chercher ni en de ça, ni au de là de ce qui apparaît  - ni ciel de la Moira et des Dieux - ni Enfer d'Hadès ; ni vérité ultime qu'il faudrait puiser dans l'acharnement mortifère du corps et de l'esprit.                    

Cette découverte fantastique, j'ai pu l'approfondir auprès d'Ananda qui m'a libéré de mes dernières illusions, de mes dernières hésitations et approximations, en m'offrant à penser ce mot qui exprime tout : vacuité. Le jeu des apparitions se déroule librement dans le champ pur de la vacuité. Dans ma méditation, les sensations, les perceptions, les images, les idées vont et viennent, sans substance, sans référence, apparaissant et disparaissant, sans origine et sans fin. Ni Etre, ni coeur de l'Etre : vacuité.

Je ne sais si les Grecs pourront entendre un tel message qui renverse beaucoup de leurs certitudes. Mais il me semble, à moi, que ce message ne trahit pas l'esprit de la Grèce, il achève ce qui fut pensé par Héraclite, puis par Démocrite. C'est ici que l'Occident et l'Orient ensemble ont engendré de meilleur.

 

A partir de l'embouchure de l'Indus une partie des troupes navigua sous la direction de Néarque en direction du Golfe Persique. L'autre partie, sous la direction d'Alexandre, s'enfonça dans le désert de Gédrosie, traversa la Carmanie, jusqu'en Susiane où les deux parties devaient se rejoindre. J'eus la chance de voyager en bateau, de voir quantités de phénomènes surprenants, comme ces danses de poissons géants qui venaient escorter pacifiquement nos navires. J'appris à l'arrivée que la marche d'Alexandre  dans le désert avait été extrêmement éprouvante, et que nous avions perdu beaucoup d'hommes, épuisés de chaleur, de soif et de faim. 

Parvenus à Suse je fus témoin d'un événement absolument extraordinaire. On se rappelle qu'Alexandre, à Taxila, frappé par le comportement étrange des Gymnosophistes, intrigué par leurs doctrines étranges, avait invité Calanos à venir avec lui jusqu'à Babylone pour qu'il pût y dispenser un enseignement sérieux et novateur sur la philosophie hindou.  Alexandre pensait sans doute créer une université nouvelle, comme il l'avait souhaité pour Alexandrie d'Egypte.  Mais voilà que Calanos demande à le voir. Il lui explique sa demande. Il ne veut et ne peut continuer, vu l'épuisement de son corps, la faiblesse et la maladie. Mais il veut purifier son âme, et ne saurait supporter que son âme vienne à fléchir et le prive de ses facultés. Bref il  a décidé de mourir, non de mort banale, mais par le feu, seul issue conforme au sens de sa vie. Il veut qu'on construise un grand bûcher au milieu du camp, et brûler au su et vu de toute  l'armée macédonienne. Alexandre est choqué. Jamais un grec, ou un macédonien n'aurait imaginé une telle solution, qui était l'inverse de tout ce que les Grecs pouvaient imaginer. Alexandre refuse. Calanos insiste, tant et si bien que le roi finit par céder.

On construit un bûcher. Dans un silence de mort Calanos va se placer au centre, on allume le feu. Les flammes montent bientôt et enveloppent le corps de Calanos, qui, sans un mot, sans un cri de douleur, immobile dans l'enfer qui le consume, se dissout progressivement dans le néant.

Les soldats, qui incendiaient volontiers villages et villageois, ne pouvaient concevoir qu'on pût s'appliquer à soi même un tel sévice. Manifestement Calanos avait tenu sa parole. 

Comment explique un tel acte. Que l'on voulût mourir ? Soit. Que l'on veille se suicider, soit. Que l'on demande à un ami de rendre ce service par l'épée, par strangulation, passe encore. Mais que l'on choisisse le bûcher, c'était incompréhensible. 

On ne peut expliquer cet acte par l'épuisement, ou par  quelque disposition pathologique. Manifestement Calanos voulait donner à tous une leçon, qu'il mettait en scène sous une forme pathétique. Repensant aux discours et à la pratique ascétique des Gymnosophistes il me semble que je comprenais : plutôt la mort qu'un état où l'âme serait conduite vers la dégradation, où elle ne pourrait plus exercer sa noble mission sur terre. Donc séparons nous du corps, séparons nous de la vie, purifions par le feu ce qui reste, détachons à jamais de tous les liens pour rejoindre enfin "la terre pure" au  de là de toutes les souillures de ce bas monde.

 

A quelque temps de là mourut Hephestion, l'ami intime d'Alexandre, qui l'avait tant de fois soutenu, protégé. La douleur du roi fut incommensurable. Il lui fit donner des funérailles démesurées, qui ne pouvaient apaiser sa douleur.  Lui même semblait perdre de son allant habituel. Entre tristesse et enthousiasme, installé à Babylone, sa capitale, il s'efforçait d'organiser l'Empire. Puis il tomba malade. Il mourut quelques semaines plus tard. Juste avant de mourir, alors que la question de la succession n'était pas réglé, un général lui demanda : "A qui l'Empire ? " - Le moribond eut juste le temps de dire "Au plus capable".

 

5 août 2026

Le fabuleux voyage Chap XXX : ANANDA

                                                                     XXX

                                                                 ANANDA

 

Sur l'autre berge  se dressait une gigantesque muraille de cavaliers, de fantassins, d'archers flanquée de deux cent éléphants de guerre. C'était la redoutable armée que Poros avait constituée en quelques semaines pour empêcher le Macédonien de franchir le fleuve. Impressionnant ! Alexandre considérait l'adversaire dans toute son ampleur, supputait les forces, évaluait, réfléchissait. Pas question d'attaquer de face. Ce serait un désastre. Il y avait déjà l'obstacle du fleuve, puis l'étendue impressionnante de la muraille de guerre, et puis il y avait les éléphants, que les Macédoniens redoutaient à bon droit. Il fallait ruser. Alexandre trouva rapidement la parade. Pendant qu'une partie des troupes resterait face à l'ennemi pour faire croire à une attaque frontale, l'essentiel des troupes se déplacerait vers le nord, de nuit, pour chercher un passage. Ce qui fut fait. Au petit matin l'armée macédonienne attaquait le flanc de Poros et bousculait l'infanterie. Mais il y avait les éléphants de guerre, montés par des cornacs armés de flèches et de lances. Ce fut une bouillie épouvantable. L'issue du combat était incertaine, ce que voyant, Alexandre en personne se jeta dans la bataille à la tête de sa cavalerie d'élite,  et, avec sa rage, sa volonté inflexible, perce et force la défense personnelle de Poros, qui reconnaîtra sa défaite et se rendra au vainqueur.

Et alors, dans un de ces mouvements de générosité qui faisait sa grandeur, Alexandre, loin de sévir, confirma Poros dans ses titres et ses pouvoirs, à la condition toutefois qu'il passât un accord d'alliance avec le vainqueur ! De la sorte Alexandre s'attacha cette région, qui devait par la suite se faire admirer dans le monde pour son art exceptionnel et sa haute culture.

Alexandre, encouragé par cette belle victoire, se crut en état de conquérir l'Inde, qui, croyait il bornait le monde habité. C'était compter sans ses généraux qui refusèrent tout net. La dernière victoire avait été très coûteuse en hommes, en chevaux, en matériel. Les hommes étaient épuisés. Pour eux cette guerre n'avait plus aucun sens : la Grèce était vengée, la Perse détruite, le nouvel Empire dûment établi. Et puis ils avaient la nostalgie de leur pays, de leurs femmes et enfants. S'ils continuaient à guerroyer ils mourraient tous les uns après les autres, et toute l'entreprise finirait dans le chaos !

Alexandre, abasourdi par cette révolte, entra dans une de ses colères qui faisaient trembler son entourage, puis, comme Achille dans Homère, il se livra trois jours durant à sa frénésie, sans quitter sa tente. Finalement il cèda. De toute manière il n'y avait personne pour le suivre, pas même Hephestion son intime.

Mais Alexandre était Alexandre : il décida qu'il fallait marquer le lieu où il était parvenu avec son armée par un monument digne de son exploit et de celui de ses camarades d'armes. Il fit construire douze tours, célébrant chacune un des Douze Immortels, formant un grand cercle, et au milieu de ce cercle un autel de pierre où fut gravée la phrase : "C'est ici que s'arrêta Alexandre".

La campagne d'Asie était officiellement terminée. Il fallait à présent organiser le retour.

 

 

Le dernier grand moment de mon séjour au Gandhara fut la visite à la communauté d'Ananda. Ils étaient une vingtaine, hommes et femmes, qui vivaient dans une jolie clairière, à petite distance de la ville. Chacun avait sa propre maisonnée, faite de branchages et recouverte de mousse. Ils se rassemblaient deux fois par jour, le matin pour aller mendier leur nourriture de la journée. Puis ils mangeaient ensemble. En fin d'après midi ils méditaient en silence puis échangeaient librement. Pour le reste chacun faisait comme il voulait. Pas d'exercices contraignants, pas de sacrifices d'animaux. Celui qui voulait faire une offrande posait un bouquet sur un meuble, orné de peintures, au centre du village, qui servait en quelque sorte d'autel, mais un autel vide, sans divinité officielle. Ces gens étaient sereins, affables, calmes, souriants. Nulle raideur, nulle crispation. Cela me changeait agréablement des contorsions extatiques des Gymnosophistes. En somme un village philosophique, comme pouvait en rêver Démocrite. Je m' y sentais bien, accueilli et conforté dans mes vues. Pour un peu j'aurais oublié ma vocation strictement solitaire et mes voeux de non attachement.

J'ai encore aujourd'hui le souvenir de mes discussions avec Ananda. Ce soir là, quelque peu ramolli par le bien être, je me laissai aller à des confidences que je n'aurais jamais partagées avec quiconque - pas même Anaxarque :

- J'ai connu il y a peu une jeune fille merveilleuse. Elle s'appelait Lydia. C'était à Ephèse, dans la première partie de notre expédition. J'ai pu la délivrer de l'esclavage, puis insidieusement, je me mis à la désirer de toute ma fibre. Nous avons vécu quelques mois prodigieux. Mais elle ne voulait certes pas me suivre sur les routes d'Asien et puis elle rêvait d'être mère. Je crois qu'elle m'aimait, mais elle me quitta. Moi je ne voulais pas m'établir, avoir femme et enfant, je voulais voyager, je voulais savoir, j'étais, je suis toujours un philosophe, je serais mort si j'étais resté.

- As tu des regrets ?

- oui, mais la raison me dit que j'avais raison ! Lydia aussi avait raison.

- Il y a quelque chose que tu ne dis pas. Ou plutôt tu en dis trop ou pas assez .

- Mon cher Ananda, dans ton genre tu es aussi terrible qu'Anaxarque ! Plus profondément je voulais bien la désirer mais je ne voulais pas l'aimer. En fait je me contentais parfaitement de nos relations telles qu'elles étaient. Et en particulier de nous relations sexuelles. Dois je te le dire Ananda ? Je n'ai rien d'un ascète. Je ne comprends pas ces gens qui se refusent le plaisir, et le plaisir sexuel en particulier, comme ces tristes ascètes de vos forêts qui me semblent plus morts que vifs.

- Nous ne recommandons pas les plaisirs sexuels non parce qu'ils seraient mauvais en soi, mais parce qu'ils créent de l'attachement. Mais l'inverse peut être vrai : à force de refuser ces plaisirs on finit par s'attacher au refus, à la négation, et cela peut être pire encore !

-Mais alors il n' y a vraiment aucune solution valable ! Soit l'enfer du sexe, soit la mortification ? A moins de pratiquer une fois de plus mon adage favori : ni le sexe ni pas le sexe. De toute manière, quoi que l'on fasse, nous sommes sexués, on n' y coupera pas ! C'est la voie moyenne : se débrouiller comme on peut en s'attachant le moins possible. Mais toi, Ananda, comment fais tu  - si je peux me permettre ?

-J'ai été marié, et j'ai vécu assez heureux, même si ma femme était peu portée au sexe. Puis elle est morte. Depuis je vis chaste et abstinent. Cela ne me pèse pas spécialement. Mais j'avoue avoir parfois de la nostalgie, m'imaginer que je pourrais être heureux avec une femme. Alors je pratique la diversion : je marche, je discute - et surtout : je médite. C'est encore la meilleure solution : méditer.

Je reprends : le vrai problème ce n'est pas le sexe. C'est l'attachement passionnel. Si l'usage du sexe ne vous enchaîne à rien et à personne, usez du sexe ! Cela me rappelle une anecdote qui circulait chez nous : un quidam surprend un philosophe au sortir du bordel - Comment dit il, vous fréquentez, vous un philosophe réputé, un lieu de mauvaise vie ! - Notre philosophe répond : "ce n'est pas d'y entrer qui est un mal, c'est de ne pas savoir en sortir".

Et nous voilà Ananda et moi, à rire de bon coeur !

- Si tu veux le fond de ma pensée, Ananda, ce que j'ai cherché longtemps, et que j'ai trouvé, c'est qu'il n'existe pas d'autorité supérieure, de divinité dans le ciel ou en enfer, qui puisse décider pour nous. Pas d'Autre transcendant. Je suis un homme libre. C'est cela que j'ai trouvé, et c'est cela que toi aussi tu as trouvé.

- Notre maître Gautama dit : "Ne croyez que ce que vous avez expérimenté par vous même. soyez à vous même votre propre lumière". 

- C'est pourquoi, cher ami, je ne pourrais vivre parmi vous, rester auprès de vous. Je vais rentrer en Grèce, apporter un peu de ma lumière à ceux qui peuvent comprendre. J'emporte avec moi une sublime image de beauté, ton visage lumineux, et le souvenir ému de ces gens qui vivent avec toi, dans une heureuse fraternité.

31 juillet 2026

Le fabuleux voyage chap XXIX : TAXILA

                                                                         XXIX

 

                                                                    TAXILA

 

De l'autre côté - L'Inde, la fabuleuse, la prodigieuse !

C'est de là, selon d'anciennes traditions, que vint Dionysos pour civiliser la Grèce.

Alexandre, à la tête de cent mille cavaliers, fantassins, archers, menuisiers, architectes, ingénieurs, machinistes, cuisiniers, estafettes, femmes et enfants de toutes provenances, quitte enfin le domaine perse et s'ouvre un chemin vers la ville de Taxila, grand centre urbain, cosmopolite et culturel, à la croisée des routes d'Asie. C'est la première étape. Il ne doute pas qu'il ira encore beaucoup plus loin, jusqu'au bout du monde, pour y planter le drapeau de la première civilisation universelle.

Alors qu'il approche de Taxila, il voit un groupe d'hommes à peu près nus, poussiéreux, haillonneux, aux cheveux ébouriffés, aux regards de braise qui  forment une longue colonne de chaque côté du chemin, et lorsqu'il s'avance, lui le prince de ce monde, au lieu de s'incliner avec respect, ces guenilleux frappent le sol de leur pied en cadence, comme ferait un orchestre silencieux, impressionnant !

Le roi s'arrête. " Mais que font donc ces hommes à frapper le sol en silence ?" Il envoie un interprète, qui revient avec le message suivant :

"Ils frappent du pied au sol pour signifier que le roi de la terre finira dans la terre comme tous les êtres humains" !

Ce fut là le premier contact d'Alexandre avec la sagesse hindoue. Ce ne fut pas le dernier.

 

Intrigué par cet épisode singulier, Alexandre se renseigne et apprend qu'une communauté de sadhus, que les Grecs appelleront les "gymnosophistes" (les "sages nus"),  vit à quelque distance de la ville. Ils ont une réputation extraordinaire de sagesse, vivant totalement nus été comme hiver, pratiquant une austérité extrême, méprisant tous les biens de ce monde, richesse, confort, pouvoir, s'abstenant de tout plaisir, maîtrisant le corps et ses appétits, rejetant toutes les illusions pour se tourner intégralement vers la contemplation de l'Unique Vérité. En toute logique Alexandre dépêcha Onésicrite pour faire venir à lui l'un de ces sages. Parmi les philosophes grecs les cyniques, disciples de Diogène, recommandaient également le détachement par rapport aux biens frelatés de la civilisation, la discipline, la pauvreté et la tempérance, mais ils étaient loin, semblait il, d'égaler les Hindous en rigueur et en austérité.

Lorsque Onésicrite rencontre les sadhus, l'échange fut d'abord scabreux. Leur chef refuse de parler à un homme qui vient à lui tout habillé, alors que la norme est la nudité totale. Il fallut palabrer. Finalement Dandanis - c'est le nom du vénérable qui conduit le groupe - accepte de parler. Il dit qu'il ne veut pas se rendre auprès du roi, qu'il n'a  aucune considération pour le pouvoir, qu'il ne craint rien ni personne, qu'il se suffit totalement à lui même :

"Si Alexandre est fils de Zeus, moi je suis fils de Dieu".

En un mot comme en mille, il se considère comme l'égal du roi du monde. La puissance spirituelle et la puissance politique. Peut être à ce moment Alexandre se souvient il de sa rencontre avec Diogène lorsque celui ci, incommodé par la présence du roi, grogna ces mots extraordinaires : "Pousse toi de mon soleil !" Alexandre en fut si impressionné qu'il avoua plus tard : "Si je n'étais Alexandre je voudrais être Diogène" . Hé bien voilà qu'il entend parler d'un second Diogène, encore plus rude que le premier ! Ces épisodes nous montrent en tout cas que Alexandre avait le plus grand respect pour la puissance de la pensée, et qu'à sa manière il était aussi quelque peu philosophe.

Dandanis refuse de se déplacer. Un autre sage, Kalyanâ - que les Grecs appelleront Calanos -accepte de se rendre auprès du roi. Dorénavant c'est lui qui représentera la tradition hindoue que le roi désirait connaître. Il accompagnera l'expédition pendant de longs mois. Le projet d'Alexandre était de le faire venir à Babylone, qui serait la nouvelle capitale de l'empire, pour qu'il y fît connaître la pensée hindoue, et qu'en échange il pût se familiariser avec la philosophie d'Occident.

Je pus m'entretenir avec Calanos autant que je le désirais. Contrairement à Dandanis qui visiblement nous méprisait, il acceptait volontiers de me donner force renseignements sur sa pratique. Il avait un esprit spéculatif et mettait sa pratique en relation avec les fondements théoriques de son Ecole. J'eus l'idée de lui proposer une sorte de jeu de questions-réponses comme nous faisions en Grèce sous l'influence des anciens sophistes. Voici ce que j'obtins de lui - que je m'empressai de mémoriser pour la grande joie de mes amis :

 

                                         Questions - réponses :

 

Quel est le plus grand Bien ?                        La vision de l'Un, éternel et absolu

Qui est l'homme le plus puissant ?                Celui qui s'est dépouillé de tout

Qu'importe t-il de savoir ?                             Que la mort emporte tout

Est il opportun de faire des enfants ?              En donnant la vie tu donnes la mort

Pourquoi fuir le plaisir ?                                  Le déplaisir fait rechercher le plaisir                                                                                      qui entraîne le  déplaisir - Cercle de la                                                                                    malédiction                                                    Quel est le sens de la voie ?                            Chercher l'origine                                           

Quel est le plus grand bonheur ?                      S'abîmer dans l'Unité

Peut on saisir la Vérité ?                                  On ne peut saisir la vérité, c'est la vérité qui                                                                         nous saisit

En quoi consiste la vertu ?                              Ne rien faire qui ne soit en conformité avec l'Un

Faut il aimer la vie ?                                         Aimer c'est s'attacher. Soyons non attachés.

 

 

Le lendemain nous nous réunissions tous les trois, Anaxarque, Onésicrite et moi. Callisthène, qui avait irrité le roi en contestant sa politique orientaliste, et qui était soupçonné d'avoir trempé dans un complot, avait été arrêté, et, semble t-il, exécuté. 

Anaxarque prit la parole :

- Voilà donc leur manifeste. Je trouve tout cela fort peu philosophique. Cela sent la religion à plein nez !

Onésicrite : Anaxarque tu vas trop vite. Tu conclus trop vite. Dirais tu que notre Diogène n'était pas un philosophe mais un religieux ?

Anaxarque : Ne mélange pas tout. Ces ascètes nus ne sont pas des Diogènes, même s'ils ont quelque traits communs, comme la pauvreté volontaires, le dénuement, le refus des biens matériels. Mais jamais Diogène n'a poussé aussi loin la domestication du corps. Voyez un peu ces corps émaciés, dénutris, ces yeux vides, ces regards hallucinés. Non, ce n'est plus de la discipline ou de pratique philosophique, c'est pousser le corps à l'extrême dans les parages immédiats de la mort. C'est une folie mystique. Mais que diable cherchent ils donc ?

Onésicrite : Tout cela est vrai. Je rappellerai un point essentiel: Diogène voulait maîtriser le corps par une discipline stricte. mais il n'a jamais condamné le plaisir. Ii avait de bonnes relations avec les courtisanes d'Athènes qui lui accordaient leur faveur. Et puis rappelez vous l'épisode croquant où Diogène se masturbait publiquement sur l'agora, puis déclarait tout de go : " Pourquoi donc est il plus facile de vider son ventre que de le remplir ?" - Je ne vois pas nos ascètes, tout nus qu'il soient, aller s'épancher de la sorte en place publique. D'ailleurs ils fuient la ville, se cantonnent dans des forêts impénétrables, comme des criminels ou des renégats !

Moi : Ce  n'est pas comme cela qu'il faut aborder le problème. Quel problème nous posent ils? Pourquoi tout cela nous met il mal à l'aise? C'est que nous ne comprenons pas, nous ne voyons pas l'enjeu. Il me semble que l'opposition est : les uns veulent vivre dans le monde, même Diogène veut vivre dans le monde, y exercer une action politique ou autre. Eux, les gymnosophistes, condamnent ce monde, ils ne veulent plus avoir de relation avec lui, ni avec le corps, qui nous attache au monde. Ils n'ont en vue qu'une chose, une seule qu'ils appellent l'Un, ou l'Absolu. Ils veulent mourir au monde pour s'approcher de leur Idéal. Ils représentent une position extrême, que nous pouvons respecter, même si elle ne nous convient en aucune manière.

J'appliquerai ma formule préférée : pas plus ceci que cela -ou mallon. Ce qui donne : je ne serai pas plus au monde, que pas au monde. Ni n'être que de ce monde - comme font les puissants, les ambitieux, les avaricieux, les vicieux de toute obédience - ni n'être pas du tout de ce monde, comme font nos ascètes, avec cette contradiction insurmontable que pour vomir la vie il faut être en vie. Cela révèle la limite interne qui nous exaspère : si vraiment ils veulent quitter ce monde, ce corps, cette malédiction, les épuisant jusqu'au délire, pourquoi ne quittent ils pas la vie dans un suicide sacrificiel qui laverait toute cette ignominie ?

 

                                                                            II

 

S'orientaliser qu'est ce à dire ?

Alexandre, en dépit de toutes les oppositions, celles qui venaient de Callisthène, de certains généraux macédoniens fidèles à l'esprit helléniques poursuivait son projet d'unification. Il fait à Darius de grandioses funérailles, il épouse une fille de satrape, il engage dans son armée de très nombreux Perses, Sogdians, Bactriens et autres, il impose l'égalité des droits entre Grecs, Macédoniens et Orientaux, il contraint ses généraux à épouser des files de dignitaires orientaux, et pour finir il se déclare Roi des rois, empereur de la nouvelle unité politique et culturelle qui va de la Grèce occidentale jusqu'aux rives de l'Indus. Un seul Etat, un seul souverain, mais la pluralité foisonnante des cultures locales, des cultes, rites et croyances, des religions et des philosophies, toutes libres de se développer, de se contacter ou de fusionner. Alexandre a bien compris que pour tenir ensemble un tel nombres et mélange de peuples et de culture il faut en effet maintenir le régime impérial, comme faisaient les Achéménides, le souverain représentant la puissance et l'unité du pouvoir politique par de là la diversité. Darius était considéré à la fois comme un homme et comme un dieu. Sa personne était sacrée. Celui qui se présentait devant lui devait s'agenouiller. Après quelques hésitations Alexandre reprit à son compte toutes les marques de respect sacré à l'égard du Souverain. Les grecs et les Macédoniens faillirent se révolter : c'était contraire à toute la conception hellénique. Mais les orientaux n'auraient pas compris, et peut être eussent ils méprisé un souverain qui ne jouissaient pas des signes patents de la souveraineté. Alexandre trancha en faveur de le conception orientale et imposa dès lors la génuflexion à tous ses sujets. Assis sur un trône en or, richement vêtu, coiffé de la tiare impériale il était devenu en chair et un os le nouvel Empereur.

Callisthène avait protesté. Le roi le condamna et le fit exécuter. Il est vrai que Callisthène l'agaçait depuis longtemps avec ses conceptions étroitement aristotéliciennes, totalement opposées à cette promotion politique des Orientaux. Il représentait le vieux fond de vanité et de prétention grecque avec lequel Alexandre voulait rompre définitivement. Quant à nous, les trois aventuriers de la pensée, nous nous étions depuis longtemps séparés de Callisthène, mais nous n'aurions jamais prévu l'orientation décisive que prit Alexandre.

Anaxarque devait s'amuser de la nouveauté des choses. Je ne sache pas qu'il ait condamné  ni le projet ni la pratique nouvelle. En fait il soutenait Alexandre en cas de difficulté et lui  soufflait des solutions originales. La grandeur d'Anaxarque, à mon avis, c'était l'absence totale de préjugés moraux, de limites dans la pensée et dans l''action, si bien qu'il laissait jouer en lui la multiplicité des intuitions, des opinions, des possibilités, et, dans le moment prodigieux, imprévisible du Kaïros, jetait devant lui le fruit de son illumination. A prendre ou à laisser ! Le partenaire, ébloui, ou décontenancé, voyait soudain se profiler un chemin, ou, abasourdi, tétanisé,  s'enfermait dans le refus ou le silence. Quant à Alexandre il s'ouvrait volontiers à lui dans les moments de crise, et trouvait presque toujours dans ces propos de quoi nourrir sa décision.

Onésicrite, qui se réclamait de Diogène, ne semblait pas voir de contradiction entre sa morale cynique  - rejet des pouvoirs en place, attitude violemment antisociale - et son comportement auprès du prince, qu'il accompagnera jusqu'au bout, notamment comme pilote du navire royal, lors de la descente de l'Indus. Peut être voyait il en Alexandre le réformateur universel que Diogène avait appelé de ses voeux. Quant à moi je trouvais ses positions plus qu'ambigües, mais je ne voulais pas risquer de perdre le peu d'amis qui me restaient.

Peu de temps avant notre départ de Taxila je fis une autre rencontre dont aujourd'hui encore, après quarante ans, je bénis le souvenir. C'était un moine qui venait de la région fort lointaine du Gange pour porter l'enseignement de son maître aux hommes souffrants qui désiraient trouver la délivrance. Lui n'était pas nu et dépenaillé, mais vêtu d'une robe safran, le crâne rasé, et pour le reste en bonne santé, vigoureux, modeste, affable, souriant. Il s'appelait Ananda. Nous nous prîmes aussitôt en sympathie, moi le grec qui aimait la vie, en dépit de tout, lui l'hindou lucide et généreux qui voulait aider les hommes. Notre conversation, après les mondanités d'usage, porta sur l'universalité de la souffrance. D'où vient elle ? telle est la question. Des opinions fausses dis je. Mais d'où viennent les opinions fausses ? Des passions  dis je. Alors il se pencha vers moi : toutes les passions viennent de trois causes : la cupidité, la haine, la méconnaissance. Trois fléaux. Le premier niveau de la sagesse consiste à bien voir, bien comprendre ces trois poisons pour s'en délivrer. 

"Peut on aller plus loin dans l'analyse ? Car enfin ces causes sont encore des effets d'une autre cause, sans doute plus difficile à saisir ?

Ah mon cher Pyrrhon ! Je vois que j'ai affaire à tout autre chose qu'une brute macédonienne ! Aurais tu une hypothèse à présenter ?

En étudiant les religions babyloniennes et perses j'ai été frappé par ceci : tous ces hommes veulent saisir un principe supérieur qui serait immuable, éternel, créateur du ciel et de la terre, juge des actions bonnes ou mauvaises etc - en opposition avec ce monde d'ici bas, corruptible, imparfait, vallée de souffrance et de malédiction. Je retrouve quelque chose encore de tout cela, en pire, chez vos sadhus qui en viennent à maudire la vie. A mon avis l'erreur est à rechercher de ce côté.

Notre maître, découvrant l'universalité de la souffrance, s'était détaché de tous les biens qui faisaient sa vie pour aller méditer dans les forêts en s'infligeant des macérations extrêmes. Puis il a compris son erreur. Il a quitté ses compagnons et   décidé de trouver la vérité par lui même. De cette expérience il tiré la formule  : ni la complaisance aux plaisirs, ni la mortification du cors, mais la voie du milieu.

Voilà qui me plait, fis je : (j'avais l'impression d'être en terrain connu) Ou mallon : pas plus la volupté que la mortification. Ni cette hideuse passion du jamais assez, ni cette putréfaction apparentée à la mort. Mais elle ont un point commun : c'est de croire qu'il y a quelque chose à trouver, soit la béatitude du Principe infini, soit une pureté absolue au delà de la vie.

Nous y sommes dit-il  : dans toute vie, de par la nature impermanente et mobile de la vie, il y a du manque. On en déduit faussement que ce manque n'est pas nécessaire, qu'il pourrait et devrait être comblé, et comme on ne trouve jamais ce qui pourrait combler ce manque, on va le chercher du côté de l'origine ou de la fin : un principe transcendant ou un substitut de la mort.

Voilà l'idée que je cherche à formuler depuis longtemps à la place d'un Principe transcendant - parfaitement abstrait, abscons et introuvable, posez ceci : un vide constitutif, une parfaite vacuité dont on ne peut rien dire, qu'on ne peut représenter, présent dans la nature, présent en toute forme existante, présente comme une douleur dans le coeur de l'homme...

- Comme une douleur au coeur de l'homme tant qu'il cherche à le combler, le vide. voyez notre Alexandre. Jusqu'où le conduira cette frénésie de conquête ? Mais s'il a la chance de vivre vieux, ce que je ne crois guère, il pourrait transformer cette douleur en sagesse.

- En tout cas, moi j'aime mieux être Pyrrhon que Alexandre ! J'ai fait récemment cette étrange découverte que "je" n'existe pas. "Je" dans le sens qu'on entend habituellement : un caractère, un ambition, une volonté etc. Ce que je vois c'est un flux de sensations, de perceptions, de  volitions, de conscience et d'inconscience qui vont et viennent sans arrêt, que je ne décide pas, qui s'invitent sans mon accord, et parfois, ramassant le tout, je prends une décision que je peux regretter par la suite. En tout rien qui ressemble à leur "âme éternelle". Le mouvement est partout est c'est ce mouvement qu'il faut apprendre à supporter, voire à accepter ou aimer.

Ananda n'avait rien d'un ascète. Mais il vivait simplement, sans fioriture, mangeait à sa faim, buvait du vin à l'occasion, aimait rire, discuter, s'instruire -- vivre en un mot ! Il ne se forçait à rien, travaillait sans excès, ne s'attachait à rien de manière passionnelle, mais semblait glisser merveilleusement à la surface du mouvement universel ! Pour la première fois j'avais le sentiment d'avoir, non un maître, mais un ami. Que ne vint il avec moi en Grèce ! Car maintenant, pour la première fois, j'avais le désir de la belle Elis, la bien heureuse ! Sans doute parce j'avais trouvé ici je que j'avais cherché si longtemps, une vérité tout à moi !

 

 

28 juillet 2026

le fabuleux voyage chap XXVII et XXVIII

                                                        XXVII

                                                    PERSEPOLIS

 

 

Ce fut un massacre épouvantable.

Alexandre, qui tout au long des étapes précédentes avait interdit le pillage des conquises, laissa la troupe se jeter sur la ville de Persépolis, tuant, égorgeant, massacrant, violant - et volant tout ce qui avait quelque valeur. Pendant plusieurs heures d'épouvante nous étions là, , mes amis et moi, totalement impuissants, effarés, et j'en aurais bien vomi de rage et de dégoût, mais tâchant malgré tout de conserver un semblant de dignité !

Et puis il y avait à côté de moi l'impavide Anaxarque : jusque dans l'extrême de l'horreur ce gaillard là parvenait à dissimuler ses sentiments, si toutefois il en avait, s'il était capable d'éprouver quelque chose qui ressemblât à un affect, à vibrer, à gémir, à pleurer comme un humain ordinaire. Ne sachant s'il fallait l'en blâmer ou l'en louer, je prenais modèle de son impassibilité en me disant qu'il devait avoir quelque raison supérieure de se comporter de la sorte. Et dans le même temps je pouvais mesurer à quel point j'étais éloigné de l'authentique sagesse.

Le soir de cette journée fatale un grand banquet réunit les dignitaires grecs et macédoniens autour du roi. Et, il fallait s'y attendre, la réunion dégénéra rapidement en beuverie, chacun y allant de ses railleries, de ses moqueries, rodomontades et galéjades. C'était à qui prononcerait les pires insultes sur les Perses, émettrait les invectives les plus salaces dans un désordre général où nul n'écoutait, où tous rivalisaient de bruit et de fureur. C'est alors que l'un des courtisans présents se leva et vociféra d'une voix chargée de haine et de vinasse : " Vengeons nos pères et nos mères, nos proches et nos amis qui ont été massacrés par l'armée de Xerxès, cet infame qui a osé détruite et brûler l'Acropole et tous les temples de l'Attique ! Vengeons les Grecs ! Vengeons ! Brûlons ce palais de Darius comme il a brûlé Athènes ! Et qu'il n'en reste que cendres !"

Alexandre lui même, passablement ivre, jeta une torche allumée sur un magnifique rideau de soie, qui s'enflamma aussitôt. En quelques minutes toute la pièce se met à brûler, boiseries, meubles, étoffes précieuses, en un gigantesque brasier qui se communiqua rapidement aux pièces voisines, et ainsi, de proche en proche, le feu détruisit la Perle de l'Orient, le Joyau Précieux de la dynastie des Achéménides, peut être la ville, le palais le plus fabuleux de tout le continent. Ce fut le plus lamentable spectacle qu'il me fut donné à voir.

Reste la question : pourquoi Alexandre a-t-il permis, voir commandité en personne cet attentat contre la beauté ? J'y vois deux réponses possibles : effacer à jamais l'infamie de Xerxès par une juste et terrible vengeance. Et puis ceci : supprimer tout retour à la monarchie défunte, effacer le symbole de sa splendeur et de son pouvoir, faire table rase du passé pour construire un tout nouvel avenir. Il ne restait plus qu'à éliminer Darius lui même, et l'empire perse aura vécu.

 

Je me resserrai en moi même. De telles visions d'horreur ne se pouvaient supporter qu'à la condition expresse de fermer toutes les écoutilles, de rompre tout rapport de perception, et de faire retour au centre invisible, mais sensible de l'intériorité absolue. Je me découvrais très naïf, très enfantin et démuni devant l'insupportable. Je savais bien, en termes de savoir abstrait, qu'il existait cette horreur qu'on appelle la guerre, mais ce que j'avais vu là était au de là de la guerre, un incendie universel qui emportait tout dans le grondement de ses flammes, hommes, femmes et enfants, princes du sang, courtisanes échevelées, esclaves et même les prêtres, qui en principe ne touchaient pas aux armes, qui se vouaient à la contemplation du sacré, même eux le brasier les consumait comme fétus de paille. Et les bâtiments prestigieux, les temples, les colonnades, les admirables peintures et statues de taureaux, de rois, d'archers, de cavaliers, absolument tout, sans nulle exception, partait en fumée dans le ciel insensible. C'était la première fois que je voyais la destruction sans reste, celle qui vous fait dresser les cheveux sur la tête. Bien sûr, au cours de ce voyage insensé, j'avais vu des batailles, des affrontements brutaux et sanglants, mais il restait toujours quelques uns, victorieux qui clamaient leur victoire, et des vaincus qui rendaient les armes, ou fuyaient tant et plus. Mais là c'est le renversement total de l'être en non être,  c'est la disparition soudaine, imprévisible, incompréhensible qui me laisse sans voix.

Cet épisode désastreux renforça singulièrement le dégoût que j'avais du monde, et de celui de mon passé grec, et plus encore de ce monde incompréhensible qui s'édifiait devant moi. Je résolus de me retirer en esprit à défaut de pouvoir me retirer tout entier. Ou plutôt : si de corps et de pensée j'étais bien de ce monde, par mon esprit singulier je me détachai plus encore : ou mallon - il n'y avait rien qui fût plus beau ou plus juste que ce que je voyais. En toute chose il y a une dimension de non être qui devrait supprimer toute attente, tout attachement, toute complaisance, et finalement tout désir. Que l'on célèbre le beau, je le veux bien, mais le beau est chose infiniment fragile qu'une flamme consume. Que l'on cultive le juste, qu'on le vénère, je le veux bien, j'en fais autant, mais je sais que tout cela est infiniment précaire, défait avant même que de s'établir dans la durée.

Oui, tout cela je le savais, mais je cherchais autour de moi quelque confirmation dans les conceptions des peuples que nous rencontrions. Je n'avais pas tiré grand enseignement des Egyptiens trop absorbés dans le culte de leurs innombrables divinités. La pensée des Babyloniens me séduisit davantage : au delà des choses de ce monde ils posaient un principe abstrait que tantôt ils identifiaient à un dieu, le vrai dieu Marduk, prince de la lumière,  et tantôt, dans une perspective authentiquement métaphysique, ils le posaient comme source impersonnelle de toute la création. Cette lumière s'oppose éternellement aux forces de l'ombre, du mal, de la destruction et de la mort. Si bien que l'univers réel est le champ tragique d'un éternel combat de l'ombre et de la lumière qui n'aura de terme qu'à la finn des temps. En fait, si j'ai bien compris, leur système est bâti sur une double opposition : celle du bien et du mal au niveau de l'existence concrète, et celle de la dualité (le monde concret) et de l'unité, car au delà de la dualité apparente du monde visible et sensible - règne, pour les Bienheureux qui peuvent s'élever à ce stade supérieur, l'unité inséparable et éternelle de la Lumière qui embrasse la totalité toute entière.

Pour un Grec qui a lu Platon cette conception semblera compréhensible encore que les termes utilisés ne soient en rien platoniciens. Mais qu'importe. J'apprécie ce qu'ils disent de la lutte éternelle des deux principes, mais je ne les conçois pas dans les catégories du bien et du mal, mais plutôt, comme Héraclite, comme des contraires parfaitement égaux, ni bien ni mal, mais à la fois différents et les mêmes. Dire : jour-nuit est tout à fait différent de : bien et mal. Il n' y a ni bien ni mal dans la nature, que des causes et des effets, sans signification.

Par ailleurs, si cette vision de la Lumière est admirable, si elle propose à l'homme méditatif une sublime perspective de perfectionnement, pour l'heure, si je peux bien la comprendre en esprit, elle reste pour moi une illusion. Je ne pense pas qu'il faille rechercher la lumière - comment ferons nous si l'esprit de l'homme est limité et incorrigible - je ne pense pas qu'il faille donner un nom à l'objet de la recherche, car c'est là figer et réduire le champ de la recherche - la seule voie possible est la suspension du jugement, la non affirmation et la non négation. Ne pas bloquer l'esprit sur une voie préalablement définie, mais laisser venir, laisser faire, laisser passer. Il n'y a pas de voie, il n'y a que des chemins, multiples, hasardeux, imprédictibles.

 

 

 

                                                        XXVIII

                                                    MARACANDA

 

Les villes tombaient les unes après les autres. Mais depuis que Persépolis était anéantie la partie était à peu près gagnée. Darius avait fui, et nul ne savait où il pouvait bien se terrer. Alors commença une invraisemblable chasse à l'homme, par monts et par vaux, à travers les déserts, les montagnes escarpées, les régions inhospitalières du nord est. Cent fois Alexandre  crut tenir le fugitif, mais il s'échappait encore et encore. C'est du moins ce que certains cavaliers nous rapportèrent par la suite, car le gros de l'armée suivait de très loin. Enfin, quand Alexandre put s'emparer du Roi des rois il ne trouva qu'un cadavre. Deux satrapes, dont Bessos, particulièrement agressif et ambitieux, l'avait assassiné. Bessos courut se réfugier plus loin encore, en Bactriane, et se déclara le nouvel Artaxerxès, en conviant les divers princes de la région à former avec lui une ligue et repousser le macédonien. Tout cela ne faisait qu'exciter encore plus la résolution d'Alexandre, qui, l'armée à nouveau rassemblée, s'engagerait sans délai dans les régions tenues par Bessos.

Mais c'est alors qu'Alexandre prit une décision extraordinaire : de grandioses célébrations seront consacrées à la dépouille et à la mémoire de Darius. Et lui, Alexandre, est à présent son héritier légitime, seul héritier légitime et seul maître de l'Empire, qui dorénavant ne sera plus exactement l'Empire perse, mais l'empire greco-perse, vaste unité de peuples et d'Etats gouvernés par le seul Alexandre, seul Roi de ce nouvel Etat multiculturel.

D'ici commence cette transformation  spirituelle et politique, cette "orientalisation" qui donnera à cet Etat un caractère totalement nouveau, absolument inconnu dans l'histoire.

 

C'est un rêve magnifique qui contient tous les rêves que l''homme puisse se donner à lui même, rêve du rêve en quelque sorte. Trois rangées de plumes dont la base est plantée dans le sol soutiennent une figure complexe représentant un homme de type iranien, en barbe royale, seule figure humaine, du tableau, centre sensible, expressif, rayonnant, tenant la main levée en un geste de bénédiction, et de l'autre main un anneau parfaitement rond, et vide, le tout supportant un disque ailé, qui semble prendre son envol dans le ciel azuré.

J'avais remarqué que beaucoup de monuments représentaient cette figure, à Maracanda, mais aussi auparavant à Persépolis, avant que l'incendie n'égalise toute chose dans le néant. Anaxarque, interrogé, ne comprenait pas la figure. Moi même je ne saisissais pas grand chose, à part quelques éléments évidents. La figure royale représentait le Roi des rois, en majesté, bénissant les peuples de son royaume. C'était en même temps une profonde symbolique de la Sagesse, mais une Sagesse plus qu'humaine qui tirait sa force et sa légitimité du fondement absolu que je savais être l'Ahura Mazda, le Seigneur de la Sagesse, une sagesse divine exprimant l'Ordre du Monde. Je ne voyais pas plus loin car il me manquait la connaissance des Mages orientaux. Après quelques conversations savantes je pus résoudre le reste de l'énigme. Les trois rangées de plumes fichées en terre représentaient les trois vertus traditionnelles  : la pensée juste, la parole juste, l'action juste. C'était la représentation de la moralité à l'adresse de tous les hommes. L'anneau figure le lien, l'alliance, la fidélité réciproque du souverain et de ses sujets. Le disque ailé enfin, c'est l'esprit qui s'élève au dessus des vicissitudes de ce bas monde vers le ciel infini. L'ensemble est d'une prodigieuse richesse, figurant à la fois les conditions de la vie terrestre et la nécessaire envolée spirituelle vers le principe de toute chose.

Comme dans la mystique babylonienne, on retrouve ici l'opposition frontale du Bien (la lumière, la sagesse, l'ordre, l'action juste) et du Mal (la nuit, l'ombre, le désordre, l'infidélité). Mais avec, me semble t-il, une richesse de pensée bien supérieure, une représentation extrêmement fine du Principe, à la fois déité, divinité personnelle qui crée le ciel et la terre, et, pour des penseurs, des initiés capables de se dégager des formes concrètes et des images, une puissance suprapersonnelle, intelligence créatrice, lumière infinie, éternelle. Par la pensée juste, la parole juste et l'action juste, l'impétrant s'engage dans la voie de la purification jusqu'au seuil de la véritable liberté. Lui seul, l'initié, peut comprendre que la dualité n'est qu'apparente et qu'en dernière analyse toutes choses, et toutes pensées se résorbent dans l'Unité.

Ce qui m'intriguait au plus haut point, et à quoi aucun des mages ou initiés ne put répondre, c'était la représentation de l'anneau central, parfois plein, parfois vide. Ils me dirent que l'anneau représente le temps infini, sans début et sans fin, la circularité du monde. J'en suis bien d'accord. Nos philosophes de l'ancienne Grèce, comme Empédocle, vénéraient le "Sphaïros à l'orbe pur", égal à lui même dans la parfaite solitude de sa perfection. Mais moi c'était une autre intuition qui me travaillait et que je ne parvenais pas à formaliser. Pour tous ces penseurs, grecs ou orientaux, les choses avaient une origine dans l'Etre : ils posaient une création, un créateur, un principe organisateur qu'ils appelaient Sphaïros, ou Marduk, ou Ahura Mazda, ou Dieu, quel qu'en soit le nom c'est toujours la même idée. Moi je ne vois rien de tel, en nulle chose je ne perçois un être, pas plus qu'un non être. C'est toujours encore la proposition de Démocrite : '" pas plus quelque chose que pas quelque chose". J'en suis toujours là. Mais je soupçonne de nouvelles possibilités qui pourraient bien renverser totalement toutes nos représentions passées et présentes.

 

De Maracanda Alexandre retourna à Bactres, où il passa deux années, interrompues par d'incessantes expéditions militaires, puis Maracanda encore, et Bactres. C'étaient deux régions situées à l'extrême nord est de l'empire. Des régions sauvages, d'accès difficile. C'est là qu'Alexandre eut le plus de difficultés à venir à bout des rébellions. Mais il y apprit de nouvelles techniques de combat. Et puis, à la suite d'une défaite infligée à un roitelet local, il fit la connaissance de sa fille, Roxane, qu'il épousa en grandes noces. C'est là aussi qu'il entama cette nouvelle politique d'orientalisation qui devait modifier en profondeur les rapports entre Grecs et Perses, ainsi que la gestion de l'empire.

 

 

 

 
 

 

 

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