NECESSITE, HASARD, LIBERTE : Epicure
"Certaines choses sont produites par la nécessité (kath anangkè)
d'autres par le hasard (tuchè)
d'autres enfin par nous-mêmes (par hèmas).
Mais la nécessité est irresponsable
le hasard instable
mais ce qui relève de nous est sans maître (adespoton)". (Epicure, Lettre à Ménécée,133)
Le travail philosophique consiste à dégager la sphère propre de la liberté entre le domaine de la nécessité, aveugle et irresponsable, et celui du hasard, qu'on ne peut ramener à la connaissance ni à la prévisibilité. Le monde naturel qui nous entoure est tantôt régulier, ordonné, comme par exemple le mouvement des saisons ou des astres, tantôt capricieux (comme les phénomènes météorologiques). Mais le hasard est plus évident encore dans les affaires humaines et politiques, où l'on voit des renversements prodigieux se faire contre toute attente. On aurait tort de miser sur la stabilité quand l'expérience des choses humaines nous enseigne que l'ordre est l'exception et le désordre la règle.
Mais il faut refuser les deux extrêmes : celui qui prône le lâche abandon à la nécessité universelle (si tout est déterminé il est inutile de penser et de philosopher), et celui qui se range au hasard, ballotté par l'écume et le caprice des flots. Deux formes de la même incurie. D'autant que nécessité et hasard ne sont peut-être que deux dénominations, utiles pour la vie concrète, d'une seule et même réalité : on parle de hasard quand on ne connaît pas les causes, et de nécessité quand on les connaît. Mais qui pourrait soutenir que ce qui relève du hasard (à nos yeux) n'est pas, ultimement, déterminé par des causes et réductible à quelque loi que l'on ne connaît pas encore ?
Mais l'élément essentiel dans ce passage est l'affirmation nette de la liberté : "ce qui relève de nous est sans maître". Si l'on refuse une telle idée le comportement humain ne peut plus être jugé, taxé de juste ou d'injuste. L'entreprise de libération serait à la fois inutile et impossible, et le projet philosophique sans fondement. Nécessité et hasard fournissent indifféremment des biens et des maux - par exemple une santé florissante ou des maladies - et c'est à l'homme d'en tirer parti pour le plus favorable ou de gérer au mieux les difficultés qu'il rencontre. Que ferai-je de ce que la nature, l'éducation, les hasards de la vie ont fait de moi ? C'est dans ce questionnement que le sujet peut vraiment prendre conscience de sa liberté.
On ne peut, en toute rigueur, démontrer l'existence de la liberté - car alors elle serait l'effet d'une cause. Il faut poser que la liberté est sans cause - disons sans cause externe. Il faut poser une cause sans cause, origine interne de surgissement, comme ces chevaux de Lucrèce qui s'élancent "sponte sua" dans la plaine. Liberté du poète qui dispose fièrement ses strophes, à partir de lui seul, liberté de l'homme éveillé qui distingue avec intelligence les biens et les maux, apprenant à tirer parti de la nécessité et du hasard, ou, risquons l'image, naviguant comme Ulysse entre Charybde et Scylla, pour de nouveaux rivages ?
:format(webp):upscale()/https%3A%2F%2Fassets.over-blog.com%2Ft%2Fcedistic%2Fcamera.png)