I
LA TRAVERSEE
Horrible traversée !
Nous étions quelques uns, matelots, marchands, artisans désargentés, embarqués sur un misérable rafiot qui menaçait de verser à chaque roulis, quand l'orage a fondu sur nous dans un vacarme assourdissant pendant que la tempête et les averses nous fouettaient, nous roulaient les uns sur les autres. Tu imagines aisément la panique ! On criait, on pleurait, on suppliait les dieux du ciel, de la mer et des enfers. Certains se frappaient la poitrine, se déchiraient les vêtements, crachaient la bile, se traînaient au sol au milieu de leurs déjections. J'étais le seul à conserver mon calme, hormis un petit porcelet qui dans un recoin continuait bravement à mastiquer sa pitance, parfaitement indifférent au désordre général. Ce que voyant, profitant d'un intervalle de calme relatif, je pris la parole et m'adressai fermement à l'équipage : "Holà braves gens ! Pour quoi tant de panique ! N'avez vous jamais vu d'orage au long de votre vie ? Vous gémissez, vous hurlez, vous vous tordez en tous sens comme des insensés, mais qu'est ce là, par tous les dieux ! Mais voyez donc ce petit porcelet, là bas, il est calme, résolu, tranquille, sans peur et sans affaires. Pourtant ce n'est qu'un animal, un bougre d'animal ignare ! Il faut croire que l'animal, malgré ce qu'on en dit, est plus sage que le plus sage des hommes !"
Mon discours fleuri n'eut que peu d'effet. Les hurlements reprirent presque aussitôt. Heureusement l'orage s'éloigna peu après et nous accostâmes dans la soirée sur le rivage d'Asie.
Pour ma première nuit en pays inconnu j'évitai les auberges, d'autant qu''il me fallait ménager une bourse plutôt chiche et je trouvai refuge dans l'encoignure d'un temple où je m'allongeai avec délice. Je m'enroulai benoîtement dans mon tribôn à moitié sec, et m'endormis aussitôt.
PS tribôn : manteau grossier d'origine spartiate. ce sera le vêtement quasi officiel des philosophes cyniques, symbole de dénuement et de détachement.
II
ELIS
Comment ai je fait pour quitter sans remords ma ville natale, ma soeur Thémista, mes amis, et ces paysages qui ont enchanté mon enfance ? Quel est ce désir qui m'entraîne au loin, vers les pays sauvages, vers un inconnu dont la pensée me chavire ? Moi même je l'ignore, mais je ne peux résister à cet élan de tout mon être vers la connaissance.
Dans mes jeunes années je n'ai rien appris hormis de longs passages d'Homère qu'aujourd'hui encore je peux réciter de mémoire. Quelques fragments de poètes, des fables d'Esope, et c'est tout. J'ai plus appris dans les bois, les jardins, les bocages qu'à l'école ou au temple. Vers quinze ans je me suis formé à la peinture, j'ai gribouillé quelques murs chez des particuliers, mais sans plus. Tout a changé quand j'ai découvert - tout à fait par hasard - la grande salle publique où se tenaient des réunions, des entretiens d'orateurs, de "sophistes" comme ils disaient, ou de philosophes. C'est là que j'ai entendu parler pour la première fois des grands sages de la Grèce. Je m'étonnais d'entendre des propos qui se contredisaient, de l'un à l'autre, l'un soutenant telle opinion et l'autre l'opinion inverse, sans que personne ne fût capable de régler le différend de manière satisfaisante. Et moi même je sombrais dans des abîmes de perplexité, y perdant parfois l'appétit et le sommeil. Mais ma solide nature paysanne reprenait vite le dessus, et ma jeunesse me détournait allègrement vers les bois où je guérissais ma jeune intelligence. Et puis il y avait tous les quatre ans les Jeux Olympiques dont la gestion incombait à ma bonne cité d'Elis : quoi de plus stimulant que ces concours de lutte, de javelot, de course, de disques sur le stade d'Olympie, où, avec mes amis je passais tout la période des jeux, et au delà ! J'aperçois, en y réfléchissant, une remarquable congruence entre la concurrence réglée des jeux et celle des penseurs et philosophes : c'est l'esprit de la joute, c'est la disposition agonistique, omniprésente dans notre Grèce bien aimée, qui en fait la valeur éminente, et son plus grand péril.
Je partis pour Corinthe, première étape de ce qui serait mon grand voyage philosophique. Je voulais rencontrer Diogène dont j'avais beaucoup entendu parler, et dont les saillies, les frasques, incartades et provocations, faisaient la joie des jeunes gens d'Elis, lassés de la gravité pompeuse des vieilles barbes municipales. Je m'amusais, mais ne comprenais pas toujours : que diable cherchait il, que voulait il ? L'histoire qui m'étonnait le plus, celle qui témoignait d'une invraisemblable audace faisait déjà le tour de tout le Péloponnèse : Diogène se reposait, couché au sol, lorsque Alexandre, le roi des Macédoniens, s'approche de lui. Et Diogène, sans se relever, rugit, comme s'il s'adressait à un palefrenier : "Pousse toi de mon soleil !" Voilà qui ne manque pas d'allure ! Le plus étonnant est l'attitude du roi : tout autre que Diogène aurait été étripé sur le champ !
Peut être en dirai je plus une autre fois. Je veux bien évoquer quelques souvenirs de ma terre natale et de mes aventures anciennes, mais plus encore ai je envie de raconter l'Asie, et mon formidable périple à la suite des troupes d'Alexandre.
III
CORINTHE
Dès mon arrivée à Corinthe je me mis en chasse pour rencontrer Diogène. Malheureusement, j'eus beau arpenter la ville dans tous les sens - elle est bien plus grande, plus riche de monuments, de temples, de places que notre bonne Elis - j'eus beau interroger des passants de tous âges, point de Diogène. J'avais même réussi à trouver la fameuse amphore qui lui servait de gîte, mais elle était vide. Diogène était vraisemblablement parti en voyage, ce qu'il faisait souvent sans prévenir personne. Je revenais pour la troisième fois sur l'agora, plutôt morose et incertain, quand je vis un attroupement au centre de la place, qui n'y était pas les fois précédentes. Une quinzaine de personnes, visiblement émoustillées, riant et gesticulant, observaient et commentaient une scène qui devait être tout à fait étonnante, mais que je ne distinguai qu'en m'approchant. Et par Zeus, il y avait de quoi s'étonner ! Un homme d'une quarantaine d'années, entièrement nu, chevauchait gaillardement une femme du même âge environ, aussi nue que lui, le couple s'ébattait en public, indifférent aux regards, aux quolibets, aux sarcasmes et aux insultes de la foule ! Incroyable ! Pour moi, petit provincial d'Elide, c'était là quelque chose d'inouï, de scandaleux, d'incompréhensible. M'arrachant à ce spectacle insensé, je me tournai vers un homme âgé qui manifestement n'appréciait guère, et je lui dis : "Qu'est ce donc là ? Et qui sont ces gens ?" - "Ce sont des philosophes, des amis, des disciples de Diogène. Il n'y a qu'eux pour se livrer à de telles vilénies" - " Des philosophes ? Vous connaissez leurs noms ?" - "C'est Cratès et sa femme Hipparchia. De mauvais drôles. Je ne comprends même pas qu'on les laisse faire." - "Mais pourquoi font-ils cela, cela n'a aucun sens !" - "Ils disent que la vertu consiste à ne rien cacher, à tout faire publiquement, à vivre en toutes choses selon les lois de nature. C'est l'enseignement de Diogène".
La soirée était douce. Je quittai la ville pour errer dans les bocages alentour, y goûter l'ombre et le frais, loin des turpitudes humaines, fussent elles philosophiques. Mais je n'allais pas me tirer d'affaire aussi lestement. Ce petit bois charmant où je me promenais innocemment était, je le découvris bientôt, un domaine réservé aux jeux d'Aphrodite, car, alors que je rêvassais en trottinant, une jeune femme peu vêtue se présentait devant moi, surgie je ne sais d'où, et m'entreprenait sans vergogne, m'offrant le plus délectable service que mortel pût goûter ici-bas. Et de fait elle était d'une beauté fulgurante, et pour quelques pièces j'eusse pu aller m'étendre avec elle sur la mousse. J'étais affreusement tenté, mais ma bourse était plate comme un morceau de cuir. "Ah ! fit elle, visiblement déçue, le service de la déesse n'est pas gratuit, jeune homme". Là dessus elle se détourna et disparut dans le sous bois.
Voilà donc le récit exact de ma première journée à Corinthe. Et de ma première rencontre avec la philosophie, sous des espèces plutôt inattendues, et de ma première non rencontre avec Aphrodite, la souveraine déesse de l'amour.
Les jours suivants furent occupés à trouver un peu de métal pour payer le voyage. Je me souvins que j'étais peintre, enfin apprenti peintre, et je louai mes services à quelques citoyens argentés.
IV
ATHENES
J'étais prodigieusement ignorant, mais je n'étais pas stupide. J'étais certes désireux d'entendre les gens savants, d'apprendre, de comprendre autant qu'il me fût possible, mais sans renoncer à ce merveilleux bon sens qui m'avait tenu lieu de boussole, et qui m'avait évité bien des désagréments. Je partageais mon temps entre des travaux utiles qui me paieraient la traversée - j'étais plus que jamais décidé à rejoindre Alexandre en Asie - et la fréquentation assidue des écoles philosophiques. Je passai plusieurs mois à Athènes. C'est ici que vivait et s'enseignait la philosophie, c'est ici qu'un jeune homme bien né et bien doué pouvait se former librement au contact des plus grands esprits de la Grèce.
Je me rendis plusieurs fois à l'Académie, cette école qu'avait fondé Platon autrefois, où siégeaient à présent de nobles vieillards pensifs et décatis. Je fus bien surpris de les entendre parler d'Etre, de Non Etre, d'Idées intelligibles et autres ratiocinations baroques, dont le sens m'échappait totalement, et qui semblaient dessiner les contours flottants d'un univers incompréhensible. Un jour, n' y tenant plus, je pris la parole au milieu de l'une de leurs péroraisons savantes : "Quel est donc cet Etre dont vous nous rabâchez les oreilles, je ne vois rien qui corresponde à votre définition ? Sommes nous au milieu d'un rêve, ou comme dit Pindare, dans le rêve d'un rêve ?" Mon intervention, manifestement, ne plut guère. Celui qui paraissait le plus âgé de cet aréopage de sénescents m'apostropha sans aménité : "Jeune homme, vous me semblez bien naïf ! D'où sortez vous donc ? Mais voyons, répondez plutôt à cette question : diriez vous que vous êtes ou que vous n'êtes pas "? - "Ma foi, je n'en sais rien. Mais spontanément je dirais plutôt que je suis, puisque je suis ici". - "Et de cet arbre là, au milieu de la cour, direz vous qu'il est ou qu'il n'est pas ?" - Il est, c'est évident ! - Fort bien, mais avant d'être était il ? - Non, bien sûr - Et bientôt il ne sera plus. Donc on ne peut soutenir qu'il est, puisque tantôt il semble être, et que tantôt il n'est pas encore ou n'est plus ! Un être qui n'est pas est il de l'être ? Tout ce qui est soumis à la génération et à la corruption ne mérite pas le nom d'être. Ce n'est qu'apparence, mouvement et devenir. L'Etre véritable, car il est un Etre véritable, ne peut se voir à nos yeux de chair, seule la libre pensée peut le concevoir". Le vieux cacochyme était comme soulevé d'enthousiasme, levant ses yeux au ciel (des Idées), et pour un peu j'allais le voir quitter la terre et s'envoler comme une colombe ! Mais toutes ces arguties me lassèrent très vite. Je quittai l'Académie pour le Lycaon où Aristote, toujours vivant, professait à des groupes de jeunes gens enthousiastes des leçons de géométrie, de botanique, de zoologie, de géographie, de physique et de métaphysique. C'était un vieil homme vif et alerte, un peu vouté, à la parole embarrassée mais qui savait stimuler son auditoire. Au moins abordait il toutes sortes de sujets concrets, comme la poussée des plantes, les variations du climat, la génération des animaux et des humains, les différents régimes politiques, la justice, la vertu, le plaisir, le bonheur, même si, en quelque endroit, il quittait soudain le terrain du réel pour se perdre dans des spéculations abstruses, absconses ou absurdes. C'était là, semble t-il, le péché mignon des philosophes : errer sur des terres marécageuse, et se noyer en croyant s'élever.
J'appris beaucoup auprès d'Aristote. Mais sur un point précis je ne pouvais l'approuver : pour lui il y avait une différence radicale entre Grecs et Barbares. Les premiers naissaient libres et les seconds esclaves. Les Grecs devaient, selon lui, dominer, asservir les Barbares. D'où tenait il cette conviction absurde, indigne de ce grand esprit ? Pour moi, libre citoyen de la libre Elis, toutes les cités, tous les hommes, toutes les femmes étaient appelés à gagner la liberté. Quant à l'esclavage, qui paraissait naturel à cette époque, et largement répandu, je ne voyais aucun argument qui pût le justifier. Moi même, et ma soeur Thémista, et mon père et ma mère, nous avions toujours planté, bêché, arrosé, cueilli, nourri nos bêtes, vendu les produits de la ferme sans l'aide de personne, d'aucun artisan, et d'un esclave encore moins. Nous n'étions pas riches, nous vivions de notre travail, et nous n'avons jamais exploité personne.
V
ANAXARQUE
Parfois me revenait l'image de la jeune femme de Corinthe, de sa beauté exultante, qui me plongeait dans des affres de désir et de nostalgie. Jusqu'ici je n'avais guère fréquenté les femmes, ni les filles - il faut dire qu'elles étaient très difficiles à rencontrer, à Athènes encore plus qu'ailleurs. C'est à croire que les pères, les maris et les frères tenaient les femmes au secret et les empêchaient de quitter le logis. Dans les rues on n'apercevait guère que des domestiques, des ouvrières, des esclaves ou des courtisanes. Cette situation, et la solitude où je vivais depuis plusieurs mois, me chagrinaient plus que je ne saurais dire. Je pris ma décision et me rendis dans le quartier des plaisirs. Un camarade de travail m'avait signalé l'excellence d'une maison, tenue par une Lybienne, qui proposait les meilleurs services, et d'admirables compagnes de volupté.
Je me trouvais à présent devant le porche largement ouvert qui donnait sur une petite cour ombragée au milieu de laquelle gazouillait délicatement une petite fontaine entourée de bancs de pierre. En face se dressait une bâtisse percée de fenêtres basses, de chaque côté d'une porte également ouverte. Je pénétrai par le porche et fis quelques pas dans la cour lorsqu'un homme d'âge mûr, grand, large d'épaules, chevelure grise et barbe grise, le front haut, figure large, le regard direct et lumineux sortit de la maison, et s'avança vers moi, pas autrement surpris, semblait il, de voir un jeune homme fréquenter ce lieu.
- Est ce bien ici la maison de Kallista, demandai je. Je ne connais pas bien le quartier et je ne voudrais pas commettre d'impair.
- Oui, tu es à la bonne adresse. Mais es tu bien sûr de ce que tu recherches ?
- La même chose que toi, je suppose !
La phrase avait jailli comme une flèche.
- Te voilà bien impertinent, jeune homme ! Que sais tu de ce que je recherche, ou ne recherche pas ?
- Ma foi, dans ce genre de lieu tout le monde recherche la même chose : un peu de plaisir, un peu d'oubli. En tout cas c'est ce que j'aimerais trouver ici.
- Bien. Et tu sais déjà quelle fille tu vas choisir. Leontia, Mirmida, Kypris, Kyrilia ?
- Je n'en connais aucune. Je viens pour la première fois. Et pour être tout à fait honnête, j'avoue que j'ai tout à apprendre en ce domaine.
- Ta franchise me plaît, jeune homme ! Je vais te donner le nom d'une maîtresse admirable en tous genres, avenante et réticente, rebelle et soumise, farouche et délurée, et telle que celui qui l'aborde une première fois ne peut plus s'en détacher.
- Par tous les dieux ! Quel est donc le nom de cette merveille de femme ? Je brûle de la voir, de lui parler, de l'entreprendre au plus vite !
- Attention, mon ami. Tu risques fort de regretter ta démarche. Si tu t'engages dans cette voie il n' y aura pas de retour possible. Réfléchis tant qu'il est temps !
- Tu me troubles au plus haut point, étranger. Manifestement tu es très différent des gens que j'ai rencontrés jusqu'ici. Mais avant tout, dis moi le nom de la jeune femme qui...
- Sophia, elle s'appelle Sophia.
- Sophia ? Mais c'est le nom de la Sagesse. Tu te moques de moi, étranger. La sagesse n'est pas une courtisane, c'est tout le contraire, que je sache !
- Pauvre nigaud, tu raisonnes comme une béquille. Sophia a de multiples visages, de multiples voiles, tantôt chaste, pure, céleste, irréprochable et sacrée, tantôt terrestre, agreste, voilée de noir, triste et mélancolique. Tantôt belle à mourir, tantôt laide, misérable, répugnante. Nul ne peut la saisir, la cerner, l'enfermer dans une définition, elle, la volage, l'envolée. Même ici où les hommes transpirent leurs miasmes, leurs angoisses, leurs désirs, leur frénésie et leur désespoir, même ici règne Sophia pour qui est capable de la voir et de la célébrer. Ce n'est pas une affaire de bien et de mal, c'est une affaire de pure rencontre. Ce que Démocrite a nommé le Kairos : la rencontre miraculeuse de l'homme et de la circonstance favorable.
- Par le chien ! Je n'ai jamais rien entendu de tel. Mais je le sens dans toute mon âme, et dans tout mon corps : C'est pour cela que j'ai quitté mon pays, c'est cela que je suis venu entendre : une parole vraie, enfin, qui ne soit pas du semblant !
- Mon jeune ami, va où te mène ton désir. Je crois que nous nous rencontrerons encore. D'ici là, un conseil. Je te vois ouvert à la vraie philosophie. Eh bien, va, étudie tous les livres de Démocrite que tu pourras te procurer ou emprunter. Pour cela la ville d'Athènes est la mieux fournie. Moi je pars en Asie suivre Alexandre. Toi, étudie encore et encore. Quand tu seras prêt rejoins moi.
VI
EROTAS
J'ai menti en me présentant comme un total ignorant des choses de l'amour, y mettant je ne sais quelle coquetterie, quelle vanité suspecte. Petit paysan d'Elide, j'avais abondamment observé les ébats des chevaux, des taureaux, des moutons et autres quadripèdes, dans les champs et les sous bois, et, surprenant à l'occasion un couple d'humains cachés dans un fourré, j'avais bien compris que les hommes ne sont guère différents des bêtes et se reproduisent de la même manière. Je m'étonnais toujours de la frénésie qui emportait le mâle à la conquête de la femelle, et plus encore que la femelle, en général, n'opposât guère de résistance à cet élan furieux, et consentît bientôt à subir ce qui me semblait une étrange violence. Manifestement la nature avait ses propres lois, auxquelles tous les êtres vivants finissaient par céder, parfois au prix de la douleur, et de la vie même.
Pour ma part, jeune garçon, en l'absence de filles disponibles, je m'amusais avec mon ami Phidion. Nous courions la campagne, nous nous baignions dans la rivière, nous discutions interminablement du présent et de l'avenir. Il se plaisait ici, rêvait de s'installer dans un atelier d'architecture, avec femme et enfants, quand moi je ne songeais qu'à partir, voir le monde, étudier les peuples lointains, leur langue et coutumes. J'aimais ma terre, mais elle me paraissait petite, médiocre, et même la ville d'Elis toute proche n'était qu'une bourgade insignifiante dans le vaste monde. Je partais quelquefois tout seul au sommet de l'Erymanthe, et de là haut je voyais les montagnes tout autour, les plaines et les bocages, les villages et les villes, minuscules, et tout au loin la mer, immense, infinie, se perdre tout au bout de l'horizon, et tout ce monde environnant, ce monde si réel avec ses pierres, ses arbres et ses eaux n'était plus qu'une sorte de rêve, où toutes les formes, toutes les aspérités se fondaient dans un immense océan de lumière. S'il est sur terre une vie divine, c'est celle ci, assurément, loin des familiarités, des médiocrités, des rivalités et des guerres, des cupidités du sexe, une vie belle et sereine, dans la clarté, dans la joie d'une contemplation sans objet, sans désir et sans bornes.
Comme mon ami Phidion, la plupart des hommes espèrent trouver le bonheur auprès d'une épouse ou d'une maîtresse, dans la volupté partagée, remettant leur destin entre les mains de quelqu'un d'autre, ce qui fait le plus souvent leur malheur. Moi, tout en étant évidemment sensible à la beauté des femmes, je prétendais ne me lier à aucune, tracer mon chemin tout seul, et trouver mon bonheur, si la chose est possible, dans l'amour inconditionnel de la nature.
Mais la belle courtisane de Corinthe avait troublé mes projets. Je voyais bien que je ne pourrais jamais me passer d'Eros. L'attrait d'un beau corps est à la fois ridicule et invincible. Il fallait y céder sans plus de réflexion. C'est ainsi qu'en me rendant dans la maison de Kallista pour soulager la nature je fis la rencontre impromptue d'Anaxarque, laquelle allait changer le cours de ma vie.
VII
SOPHIA
Je demeurai plusieurs mois à Athènes pour cultiver assidûment les deux Sophia, celle d'abord que j'avais rencontrée dans la maison de Kallista, la sublime beauté charnelle auprès de laquelle je m'initiais langoureusement aux subtilités, aux délicatesses, aux tendres secrets de l'amour. Elle manifestait à mon égard une patience infinie, une grande douceur, si bien que j'apprenais très vite, et très vite je parvins aux cimes de la volupté. De séance en séance je progressais vers une sorte d'excellence, de plénitude de la sensation sans que le coeur y soit mêlé en aucune manière. J'aimais son corps, j'y trouvais toutes les conditions charnelles du bonheur. C'était une forme très subtile d'amitié physique, mais je n'étais nullement amoureux. Je pourrais fort bien m'en séparer, sans douleur ni regret. - Et dans le même temps je cultivais l'autre Sophia, celle qu'Anaxarque avait désignée comme éminemment désirable, sans pour autant dénigrer la première. Je fréquentais les écoles philosophiques, toutes les écoles, je m'efforçais de rencontrer tous les maîtres de sagesse, de les écouter et de les questionner, de confronter leurs idées, et de me faire progressivement ma propre opinion. Mais c'est de Démocrite l'Abdéritain que je me sentais le plus proche et c'est lui que j'aurais aimé rencontrer. Malheureusement il n'était plus, et c'est dans Anaxarque dorénavant que je voyais un maître. A force de patience je pus trouver quelques exemplaires des livres de Démocrite et me former dans les fondements des diverses sciences, de la physique et de l'éthique.
Je passais sans difficulté d'une Sophia à l'autre, de la culture du corps à la culture de l'esprit, et inversement, pressentant la vérité de leur rapport, et comme Héraclite je me disais : contrariété des deux voies, une seule et même voie. Anaxarque m'avait bien déclaré que je devais trouver entre les disciplines qui semblaient s'opposer un juste rapport qui exprimait le surgissement du Kaïros.
Vers la fin de l'été je m'estimai assez avancé pour quitter Athènes et partir à la rencontre d'Anaxarque. Mais où était Anaxarque ? Dans la suite d'Alexandre. Mais Alexandre était-il encore en Grèce, ou avait-il franchi le détroit ? Voici quelques mois il avait fait le siège de Thèbes qui avait osé lui tenir tête, saccagé, incendié la ville, massacré la population. Le message était clair : celui qui cède sera épargné, celui qui résiste sera anéanti. Suite à quoi personne en Grèce ne songea plus à se rebeller et Alexandre était devenu de fait le maître incontesté de la Macédoine et de l'Hellade. L'armée d'Alexandre passerait forcément par le nord pour franchir le détroit. Je me hâterais à sa suite et s'il est déjà parvenu en Asie je le rejoindrais là bas, lui et Anaxarque.
VIII
TROIE
Troie
Après mon débarquement la première étape était la ville de Troie qui se trouvait à petite distance de la mer. L’armée d’Alexandre était passée par là, à voir les ornières et les abattages d’arbres de toutes sortes. A présent je n’en doutai plus : je rejoindrais rapidement Alexandre – et Anaxarque, le véritable objet de ma recherche.
Je foulais le sol de l’Asie, mais c’était toujours la Grèce. Ici on parlait grec, on honorait les dieux grecs. Et c’est ici, dans les belles cités d’Ionie, à Ephèse, à Milet, qu’est née la philosophie. C’est ici que Thalès, Anaximandre, Héraclite ont posé merveilleusement les fondements d’une pensée libre, débarrassée des mythes, ouverte à l’univers infini. Bientôt je verrai ces rivages de lumière, je boirai à la source de la véritable connaissance.
Mais Troie !
Ah mes amis, quelle déception ! Dans mon esprit régnait la splendide Ilion d’Homère, la ville florissante aux cent murs imprenables, et la cohorte des héros fameux, Achille, Patrocle, Hector et les autres. Mais je savais aussi que la ville avait été prise, saccagée, incendiée, rasée, qu’il n’en resteraient que des pierres éparpillées, des colonnes brisées, une lamentable ruine. Mais j’avais aussi entendu dire que la ville avait été reconstruite, puis détruite à nouveau, et encore reconstruite. Pourtant, le site devait avoir quelque importance, puisque Alexandre en personne avait tenu à y faire halte, et pourquoi faire ?
Hélas, il fallait bien s’y résigner ! La ville, si on voulait bien conserver ce mot, avait tout d’une immense bergerie agreste où les animaux couraient en liberté dans les rues, des poulains, des vaches, des moutons, disséminés au hasard, entre les maisons, ou plutôt les étables, les écuries , ou gambadant dans les pâturages proches, et encore de ci de là des humains, misérables, mal vêtus, armés de bouts de bois dont ils se servaient à l’occasion pour conduire un troupeau, avec l’aide de quelques chiens faméliques et hargneux ! J’avais envie de repartir sur l’heure, mais il faisait déjà frais, et puis, seule consolation dans ce désastre, je vis enfin quelque chose de noble et de beau qui me serra la poitrine, un petit temple bien conservé, selon la mode attique, et sur le seuil une jeune femme blonde, avec de longs cheveux, qui parlait avec quelques « citoyens » du lieu. Je décidai d’y passer la nuit Et puis j’avais très envie de savoir ce que Alexandre était venu faire ici.
Pourquoi ce pèlerinage à Troie ? Je me mis en demeure d’interroger les gens d’ici, avec prudence et circonspection. Il en ressortait que Alexandre s’était vêtu d’une admirable cuirasse blanche, qu’il avait ceint l’épée à gauche, et, armé d’une lance dans la main droite, il avait parcouru les lieux en tous sens, clamant des extraits d’Homère que visiblement il connaissait par coeur, avant de se mettre à danser sur le seuil du Temple, où la prêtresse l’accueillit avec effusion. Après quoi les deux personnages sont entrés dans le temple. Nul ne peut savoir ce qu’ils y firent, mais les autochtones étaient convaincus qu’ils firent des cadeaux à la Déesse, bavardèrent longuement, puis Alexandre sortit seul du temple et se dirigea vers une espèce d’auberge vétuste et branlante où il soupa et passa la nuit. Le lendemain il reprenait la route en direction d’Ephèse.
A présent, ramassant tout ce que je savais sur la famille royale d’Alexandre, son enfance, ses goûts littéraires, ses projets politiques, je comprenais : Alexandre se voulait le nouvel Achille : il était jeune comme lui, vaillant, résolu à punir les Perses d’avoir jadis osé attaquer la Grèce, pillé les temples, brûlé les villes, égorgé leurs habitants. Il serait, lui ,le nouvel Achille, héros de la Grèce, aimé des dieux, et justifié pour l’éternité. Ce qu’il avait fait la veille, dansant, clamant, éructant, brandissant l’épée et la danse, c’était une sorte de pantomime destinée aux Grecs d’Asie, lecteurs d’Homère, et aux Perses, affirmant devant tous qu’il n‘avait peur de personne, pas même des armées innombrables de Darius.
Mais moi, qu’étais venu faire ici ? Je n’avais rencontré aucun Achille, aucun Hector, aucune Hellène, mais une colline aux arbres entremêles, des pans de murs effondrés, et, entre les ronces et les herbes folles, quelques masures pitoyables, des jardins à l’abandon, un embrouillamini qui vous plonge dans une profonde tristesse. Moi qui rêvais de héros homériques je ne voyais que misère, désespoir – n’était ce petit temple d’Athéna, et sa belle prêtresse qui ensemble me rappelaient que la beauté n’avait pas totalement quitté ce monde.
Je ne pus m’empêcher de verser quelques larmes amères sans savoir au juste si je pleurais un passé glorieux qui n’est plus, ou un présent vidé de ses plus chères illusions.
IX
CERCLES DU TEMPS
Cercles du temps.
La tristesse ne me quittait plus. Hanté par ces images de désolation, je m'efforçais de fuir dans la dissipation ou les amours vénales, sans retrouver la moindre sérénité. A de certains moments, je me demandais si j'avais encore mon bon sens, et dans mon d'accablement je me jurai de repartir à Elis dès le lendemain matin. Mais qu'était ce là ? J'aurais la faiblesse de renier la décision qui m'avait porté jusqu'ici, et dans une illusion rétrospective je ferais le chemin à l'envers, comme s'il était possible de remonter le temps, d'abolir le présent et de me retrouver magiquement dans le passé ? Non, cette idée était indigne de moi. Il fallait repartir au plus vite en direction d'Ephèse, qui serait forcément la seconde étape d'Alexandre.
Tout en avançant je réfléchissait intensément. Ce qui m'était arrivé à Troie et les jours suivants, il fallait le considérer comme un problème philosophique, une incitation à comprendre. J'avais beau savoir que les héros d'Homère étaient morts depuis des siècles, que Troie n'était qu'une misérable cité fantôme, mon désir avait été plus fort que tout. Je voyais là s'ouvrir une brèche formidable entre le désir et la raison, qui me stupéfiait, me faisait vaciller sur mes jambes, le coeur à l'envers et la tête embrumée. Pour un peu j'allais reprocher à Homère de raconter des fadaises, oubliant que l'Iliade n'était qu'une oeuvre d'imagination.
Deux jours plus tard je rejoignais l'armée d'Alexandre. Je me hissai sur une hauteur et de là je pouvais admirer le mouvement souple des bataillons avançant dans la vallée, le scintillement des boucliers et des armes, l'ordre rigoureux, la discipline de la troupe, et je pensai aux nombreux cavaliers, fantassins, archers, si fringants, qui ne rentreraient jamais chez eux. Je n'avais aucun attrait pour la guerre, et si j'étais ici ce n'était certes pas pour combattre, mais pour comprendre la vie et la mort. Et dans ces rangées admirables qui brillaient au soleil je voyais, moi, indistinctement les ombres funestes de la mort.
Par un détour étrange ma pensée, à présent, me faisait souvenir d'Elis, ma ville natale, et pendant un court instant je me demandai sincèrement si Elis existait bien en réalité, puisque manifestement elle n'était pas là, comme si elle avait disparu pour de bon, emportée dans quelque tourbillon sinistre. Au fond, nous ne savons rien du temps. Les choses sont là, compactes, apparemment solides, tangibles, elles semblent vouées à l'éternité, et brusquement, le temps d'un éclair, elles ne sont plus là. Mais alors où sont elles ? Sont elles comprimées dans un sac diabolique, invisible, qui les avale à tout jamais ? On dit que le passé n'est plus, mais alors où sont passées les choses qui constituaient alors la réalité du présent ?
Visitant la ville morte c'est bien le présent de ces murs éboulés que vous voyez, et ce présent désespérant saborde toutes les dimensions du temps, emportant toutes choses dans un incompréhensible non être.
Décidément, dans cet univers de pierres et de mousses
Qui donc aurait encor du plaisir à rêver ?
Et dans quel temps suis je donc, maintenant que tout se décompose, dans La Troie du poète, celle qui disparaissait sous les herbes, ou celle d'aujourd'hui qui tente vaguement de se relever de ses cendres ? Allons, laissons là mes pensées, marchons, allons rejoindre Anaxarque. L'action seule pourra nous guérir de ces tergiversations.
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X
LA JEUNESSE DE PYRRHON
Etrange la destinée humaine ! Tel qui naît sur un trône pourrit sur un fumier, et tel autre, palefrenier de naissance, se taille un empire sous le soleil ! Tout change, tout grouille, tout se renverse, et l'on ne voit pas chose qui reste stable, identique à soi, constante de forme et de puissance.
Fils de paysan, tout me destinait à être paysan. Mais il y avait un élément étranger qui pouvait faire dériver la courbe de ma vie. Mon père était dur, mais juste, très attaché aux bonnes moeurs, mais instruit. Il savait Homère à peu près par coeur, ce qui n'était pas exceptionnel à l'époque, ainsi que de larges extraits de Hésiode et de Sophocle. Il me les fit apprendre sous la férule, mais il savait aussi me féliciter lorsque je connaissais mes leçons. C'est donc dans ces auteurs émérites que je pus naître à la pensée, que j'eus très vite hardie, volubile et arrogante. Mon père s'exaspérait, maudissant ma prétention de faux lettré. Mais rien n'y fit. Je voulais éblouir ma mère, ma tendre mère admirative, et ma soeur Philista, plutôt réservée et distante.
Mes parents possédaient un petit domaine agreste à quelques lieues de la ville d'Elis, où ils achetaient le nécessaire et vendaient en retour des légumes, des fruits et des animaux de la ferme, poules, coqs, lapins, gorets. Vie régulière, un tantinet fade et monotone. Mais le jeune garçon que j'étais trouvait à s'amuser de tout. Et puis j'avais quelques amis, qui parvenaient à me supporter malgré mon arrogance. Et puis il y avait les ânes, et surtout les chiens, que j'aimais fort.
Rien dans cette vie terne, dans cette relative inculture ne semblait me prédestiner à une existence philosophique, aux fonctions que j'exercerais plus tard, ni à entreprendre ce voyage fabuleux dont je reviendrais paré de prestige, comblé d'honneurs. Mais voilà, c'est le destin, et c'est aussi l'occasion de rappeler, une fois de plus, le fameux vers d'Homère dans l'Iliade :
"Comme est la nature des feuilles, ainsi celle des hommes".
XI
HADES à ELIS
La cité d’Elis jouissait d’un grand prestige dans tout le monde grec. C’est elle qui recevait, hébergeait les délégations sportives qui tous les quatre ans venaient concourir sur le site d’Olympie, à petite distance d’Elis. De ce fait elle était épargnée dans les guerres intestines de la Grèce. De plus elle était la seule dans tout le monde grec à célébrer Hadès, le sombre dieu des morts. Ce culte existe toujours, aussi singulier que cela puisse paraître.
A la périphérie de la ville, dans un bocage discret et silencieux, on avait jadis creusé à flanc de roc, ou plutôt agrandi une caverne qui descendait dans les profondeurs du sol. On l’avait ensuite colmatée de tous côtés, hormis l’ouverture centrale qui faisait office de porte, toujours fermée au public tout au long de l’année, interdite à quiconque n’appartenait pas expressément au culte d’Hadès.
La porte donne sur une petite chambre rustiquement aménagée pour un séjour prolongé, basse de plafond, aux murs épais. Dans le fond s’ouvrait une galerie, puis une sorte de corridor qui s’enfonçait profondément dans les entrailles de la montagne. Après un assez long moment de marche on débouchait sur une seconde salle, obscure et basse. De toute manière on ne pouvait s’engager dans ces obscurités effrayantes que muni d’une solide torche qui brûlerait assez longtemps pour éclairer l’aller et le retour. Il ne ferait pas bon de se trouver perdu dans ce labyrinthe, et le malheureux qui s’y risquerait sans feu aurait peu de chances de revenir.
Quand les yeux s’habituaient enfin à la pénombre on pouvait voir au centre de la pièce, béante et lugubre, une large cavité qui plongeait dans les profondeurs infernales, pendant qu’une forte et déplaisante odeur de soufre, âpre et pestilentielle, vous enveloppait comme un linceul invisible. La légende affirmait que c’était, à n’en pas douter, la porte des Enfers. Qui s’approcherait serait immanquablement happé, englouti, comme Empédocle dans le cratère.
Pour faire bonne mesure, les Anciens, portés par la ferveur religieuse, avaient taillé deux énormes blocs de pierre, face à face, à quelque distance du trou, représentant le terrible Hadès à droite, et l’effroyable Perséphone à gauche, tous deux grimaçants, yeux rouges de sang, figures de l’épouvante.
A mon retour du grand voyage d’Asie, je devais avoir une quarantaine d’années, pour célébrer dignement le grand vétéran et le grand sage, le grand connaisseurs des traditions perses et indiennes, les édiles avaient décidé de me confier le poste d’Archiprêtre, la gestion du culte d’Hadès , du temple à lui dédié, des cérémonies et obligations religieuses et de m’octroyer un salaire régulier, plus qu’honorable. En échange je devais m’acquitter fidèlement de ma fonction, assurer la célébration des cérémonies publiques et pour le reste de me comporter noblement selon mon rang.
C’était alléchant, et contre quelques uns de mes principes, je finis par accepter – non que je crusse un instant à l’existence d’Hadès et aux fariboles des Enfers – mais je ne voyais pas de raison de refuser. Depuis longtemps déjà j’avais rejeté les mythes, les opinions et les croyances. J’étais libre autant qu’homme puisse l’être. Je décidai de taire mes pensées autant qu’il était possible, de rester sur ma réserve, et pour le reste d’agir selon mon bon plaisir.
C’est ainsi que les responsables de la ville d’Elis ont fait de moi, l’ancien petit paysan attaché à sa terre, inculte, stupide et bavard, un homme d’honneur, considérable et respecté .
XII
L’ECOLE de PHILOSOPHIE
Je bénéficiais dès lors d’un statut prestigieux. Mais l’exercice d’une telle fonction ne pouvait me satisfaire. Il me fallait jouer un rôle public auquel je ne pouvais adhérer, je jouais un jeu, je tenais une posture qui étaient très éloignés de mon être véritable. Je décidai de fonder une école de philosophie dont je serais le directeur et le principal enseignant. A force de sollicitations je parvins à convaincre la municipalité de m’allouer une salle publique et de me gratifier de quelques drachmes, à prélever sur la paie à venir, pour la restauration. « Après tout, pourquoi pas ? Cela occupera notre philosophe et la renommée de notre bonne ville ne pourrait que se voir augmentée ! » Soit. On me prêta une vieille salle plutôt incommode et poussive. Mais qu’importe, c’était une salle. A force de travail et d’endurance je parvins à la nettoyer, la récurer et l’embellir. Je me souvenais à bon escient que dans une vie antérieure j’étais peintre et je barbouillai de mon mieux les murs latéraux. Quelques amis d’autrefois me prêtèrent main forte pour les autres côtés. L’école pouvait ouvrir.
Ma renommée de vétéran philosophe attira quelques têtes, mais ce n’était pas vraiment des têtes philosophes. Curiosité satisfaite ils ne revinrent plus jamais. D’autres étaient plutôt bien disposés pour apprendre, mais je m’aperçus assez vite qu’ils n’entendaient rien à mon enseignement. Ils écoutaient béatement, semblaient réfléchir, mais quand je leur posais une question ils ouvraient de grands yeux effarés et se figeaient dans le silence. « Etre, non Etre, phénomène, apparence, impermanence », toutes ces notions que j’avais laborieusement développées devant eux, loin de les éveiller, les plongeaient dans un sommeil d’inconnaissance dont seule une divinité pourrait les tirer.
Heureusement quelques jeunes gens d’ailleurs, de Mégare, de Corinthe, d’Athènes étaient venus garnir la troupe, et ceux là ne dormaient pas quand je les interrogeais, ils me provoquaient à la contradiction , à la suspension, me houspillant quand il m’arrivait d’hésiter au milieu d’une argumentation. Je voulais leur faire comprendre que ce n’est pas le raisonnement qui est décisif, mais l’intuition, la saisie silencieuse d’une vérité qui vous transperce et vous transforme, comme il m’était arrivé dans les grands moments de ma vie. C’est ainsi que l’Ecole se renouvela du tout au tout : peu de cours, mais la discussion libre et endiablée, la parole partagée, vivante, enthousiasmante, un combat sans concession pour la vérité. C’était grandiose ! Il n’ y avait plus ni maître ni disciple, mais des philosophes égaux en droit qui pensaient et parlaient ensemble, se querellaient parfois, mais toujours réconciliés sur la noblesse de l’entreprise.
La belle efflorescence dura quelques années. Hélas mes jeunes amis me quittaient l’un après l’autre, non par fâcherie ou lassitude, mais c’est la loi de la vie qui oblige chacun à quitter ses parents, puis ses maîtres du moment pour s’élever dans d’autres sphères. Quelques uns ont depuis créé leur propre école. D’autres se sont tournés vers les arts, ou la politique. Bref, je me retrouvais bien seul. Sauf que la troupe des têtes plates, je ne sais pourquoi, ne voulait pas me lâcher. Je multipliai les injonctions, je les harponnais, les tançaient tant et plus. Rien n’y fit, ils étaient accrochés à moi comme des moules à leur rocher. Je ne parvins jamais à résoudre cette énigme : ils ne comprenaient rien, ne retenaient rien, mais ils étaient là. Je décidai de frapper un grand coup, non plus de parole, mais d’acte. Me souvenant de l’exemple fameux de Diogène, qui frappait plutôt que de parler, je mis au point un stratagème original.
Je m’éclipsai pour quelques jours dans ma ferme, comme je faisais d’ailleurs assez souvent. Un matin, plus résolu que jamais, je libérai quelques uns de mes gorets, et, les poussant de la voix et du bâton, je les fit descendre en ville, traverser l’agora, ,et, toujours grognants et chahutants et cuinants, je les menai à l’Ecole de philosophie où m’attendaient mes cancres bien aimés, et miracle, je vis mes gorets se mêler complaisamment, se frotter à mes étudiants estomaqués.
Cela fit beaucoup jaser en ville, mais les sus dits étudiants se gardaient dorénavant de paraître aux cours d’un maître de sagesse devenu fou !
XII
DEPOUILLEMENT
A quelque temps de là se produisit un événement singulier, apparemment négligeable, mais décisif, un de ces coups du sort imprévisible qui crée une tangente, une déclinaison fortuite et féconde. Un Kaïros !
Je marchait dans la campagne proche d'Elis, rêvassant, tout entier absorbé dans mes pensées. C'est alors qu'un gros chien que je n'avais pas vu jusque là, se précipite vers moi, aboyant et rugissant comme le Cerbère en personne. Je me crus perdu. Que faire ? Si j'avance il me saute à la gorge, si je me retourne pour fuir il me brise la nuque. C'est alors que j'aperçus à ma droite un arbres aux puissantes branches tombantes que j'escaladai à tout vitesse. Le chien dépité, grogna encore un moment comme pour sauver la face, et s'en fut.
Pour un philosophe qui prêchait l'indifférence comme solution ultime aux troubles de l'existence, comme remède universel aux passions néfastes, je faisais belle figure, tétanisé, tremblant de tous mes membres. Quand je pus reprendre mes esprits et redescendre au sol, une phrase inattendue surgit en moi :"Il est bien difficile de dépouiller l'homme!". Oui, il restait bien des choses à dépouiller, titres, prestige, opinion de savoir, influence, renommée. Oui, je n'étais qu'à la moitié du chemin de la vie et déjà je m'encroûtais lamentablement dans le confort et la facilité. Ce fut comme un éclair. Le lendemain je quittais l'Ecole, je démissionnai de ma fonction de Grand Prêtre et je partis vivre dans les bois.
Dès lors je ne restai plus longtemps au même endroit, mais selon l'arbitraire et l'humeur, je passais quelque temps dans ma ferme avec ma soeur Philista, j'allais me promener en ville et discutais à droite et à gauche, parfois parlant tout seul comme un demeuré, puis je retournais dans la montagne, où je m'étais aménagé quelques cavernes ou grottes quasi introuvables pour y passer des semaines à méditer. Maintenant j'étais pleinement un homme libre selon mon coeur, conformément au plus profond de mes désirs. Parfois, voyant des hommes me chercher, je les observas à la dérobée, et s'ils me semblaient honnêtes je faisais en sorte qu'ils me trouvassent tout en les laissant croire que c'était de leur chef. Parfois la rencontre était fructueuse. Je me réjouis fort de la visite de Nausiphane qui resta quelque temps en ma compagnie, et plus encore de celle de Timon de Phliunte, qui écrivait des poèmes satiriques où il tournait en dérision mes confrères philosophes. C'est ainsi que je me tenais au fait des idées et opinions de mes collègues sans avoir à souffrir une compagnie pesante. Puis je disparaissais à nouveau sans laisser de traces.
C'est ainsi que je passai les dernières années de ma vie, où, à tout prendre, je réalisais tout ce que j'avais espéré, cherché et recherché. J'avais trouvé un sens au de là de tous les sens imaginables, en tout point indifférent à la norme commune. Moi aussi j'étais un Diogène, mais un Diogène pacifique et bienveillant; Avant de mourir, ce qui ne saurait attendre, je ramasse mes dernières forces pour dicter ces notes à Timon, après quoi la mort peut bien venir, elle n'emportera plus rien si ce n'est la vaine dépouille d'un esprit indifférent.