LYDIA
Lydia était une jeune femme d'une grande beauté, beauté sauvage, indomptée sous les apparences convenues de la civilité. J'aimais sa chevelure, longue, toute noire qui lui tombait sur le devant de la poitrine, et, à l'arrière sur les reins. Ses yeux étaient noirs et le khôl exacerbait encore la puissance de son regard. Le corps tout en finesse, souple, agile, avec cependant quelque chose de réceptif, d'accueillant qui me troublait au plus haut point. Il me fallut lutter contre moi même pour ne pas tendre la main vers son visage, ou son buste où deux jolis petits seins appelaient semble t-il la cueillaison de ma main. Pour un Grec elle semblait contenir et résumer dans son corps tout le charme ambigu de l'Orient et la duplicité de l'offrande et du refus.
Je ne sus jamais exactement ses origines et son passé. Manifestement elle ne voulait rien en dire et laissait supposer tout ce qu'on voudra. J'imaginais qu'elle représentait assez fidèlement le caractère propre du pays de la côte phénicienne où se mélangeaient depuis des siècles des Crétois, des Egyptiens, des Perses et des Syriens qui entretenaient un commerce permanent. La plupart, en sus de leur langue maternelle, barbouillaient quelques phrases de grec, certes non la langue d'Euripide, mais une sorte de grec abâtardi, suffisant pour les échanges.
Lydia et moi nous nous comprenions très bien. J'appris quelques tournures de son parler natif et elle perfectionnait son grec, que je corrigeais du mieux, introduisant de belles citations de nos poètes que je lui faisais répéter : Homère, Hésiode, Sophocle, Euripide, en précisant soigneusement le sens des mots et des tournures. Mais dans toute cette affaire il n'était jamais question de sexe - pour mon pus grand malheur.
Tout dans sa personne respirait et dégageait une sensualité ardente, mais si bien contenue que jamais je n'eusse ébauché une caresse alors que je brûlais de saisir son corps tout entier, de l'engloutir entre mes bras. Mais nous avions un accord et j'entendais le respecter.
Anaxarque "le Bienheureux" me tançait gaillardement : "Que de chichis mon cher Pyrrhon ! Tout le monde voit bien que tu en crèves d'envie, et cela est juste. Car elle est belle, très belle, avec une sensualité contenue qui ferait le supplice d'un eunuque ! Crois moi. Ce n'est pas bon de te maintenir dans cette position d'abstinence. Tu vas nous tomber malade. Crois moi, embroche la pucelle sans tarder, elle n'attend que cela."
Que pouvais je répondre ? Il aurait balayé mes arguments d'un revers de main. On l'appelait bienheureux parce que lui ne se privait de rien, suivait ses impulsions, faisait chanter et rayonner ses désirs. Sur le plan de la sexualité il ne se distinguait en rien des hommes de son rang et de sa caste. On couchait avec sa femme pour avoir des enfants légitimes, on couchait avec sa maîtresse ou sa concubine pour le plaisir, et, à l'aventure avec la domestique ou le garçon de cuisine. C'était un droit en somme, une sorte de droit naturel qui n'impliquait ni remords ni culpabilité. Mais je ne partageais pas ces vues et en conséquence je souffrais du sexe plus que je n'en jouissais.
J'avais recours, quelquefois, aux amours vénales, mais je ne parvenais guère à l'exultation. Je ne parvenais pas à m'impliquer totalement, une partie de moi s'érigeait en observateur, scrutant, examinant, jugeant, calculant les causes et les effets - comme dans un diagnostic médical. Les jeux du sexe me semblaient de plus en plus ridicules et j'en vins à me demander pourquoi tant d'hommes, honorables par ailleurs, en venaient à se ruiner pour une courtisane, afin de lui arracher quelque baiser frelaté, mascarade d'amour, théâtre de vanité. J'en vins à me dire que le sexe était la malédiction de l'être humain. Pratiquez le sexe il vous décevra. Ne le pratiquez pas il vous narguera. Quoi que vous fassiez vous serez dans l'insatisfaction. Le sexe vous attache à l'autre, vous rend dépendant de l'autre, qui lui même sera dépendant de vous. L'esprit glisse sous la dépendance du corps et vous voilà dans la tourmente. Vous voulez vous affranchir de ce carcan, vous décidez de rompre toutes les relations, de pratiquer une abstinence complète - et voilà que des images indésirables, des visions de corps sublimes ou scabreuses viennent vous hanter de jour et de nuit : qu'avez vous gagné au change ? Ou mallon : une solution ne vaut pas plus que l'autre. Pas de vraie différence.
Plus tard, au contact des sages de l'inde, je découvrirai la notion de samsâra, la loi de l'enchaînement fatal qui vous fait glisser sans fin de la cause à l'effet, dans une pathétique répétition.. Le sexe en est la représentation parfaite : insatisfaction, impulsion sexuelle, douleur, acte, soulagement apparent, puis retour à l'insatisfaction, et le cycle recommence. Comme pour la faim. Les sages indous que j'ai rencontrés s'efforcent d'anéantir cet effet de répétition en agissant sur la cause. Plus de cause plus d'effet. D'où une pratique sévère de l'abstinence, du jeûne, de la mortification dont le but est de parvenir à la libération de l'esprit par rapport à tous les instincts. Mais j'en parlerai plus tard. Disons pour le moment que je suis sceptique à l'égard de toutes les doctrines morales, et je ne vois aucune qui apporterait une vraie solution à ce problème. J'ai tendance à penser que si l'homme est un être sexué, voué au sexe, il est du même coup condamné à une sorte de ratage qui ponctue sa vie, avec ces demi échecs, demi victoires, c'est selon, mais au total je ne vois pas de différence : ou mallon. Quelle que soit la solution choisie elle comporte un degré notoire d'insatisfaction qui au total représente la part inamovible, la part maudite de notre condition.
J'en retire un principe éthique : ne pouvant éviter totalement la souffrance, agis de manière à la rendre humainement supportable. Quoi qu'il en soit de ces hautes pensées, me tenant respectueusement à distance de Lydia, je ne pouvais m'empêcher, la dévoilant toute en esprit, de rêver la fourrure sombre, "le gazon d'Aphrodite", plus encore les lèvres, les grandes, les petites, d'ouvrir large et profond son sexe, que je voulais chaud, humide, frémissant, de contempler la béance rougeoyante, longtemps, qu'elle s'exalte enfin à en mourir, de tout son corps, de tout le long du dos jusqu'aux lèvres de la bouche, jusqu'aux lèvres de la bouche, et que sa jouissance accélérée, extatique, amplifiée jusqu'au vertige, me révèle soudain, par de là toutes les paroles, la vérité de sa nature !
Est ce là une folie de célibataire condamné à l'abstinence ? Peut être l'illusion ultime, dans le jeu de la sexualité, est elle cette soif de vérité, cette exhibition du dedans, autrement inaccessible, qui révèlerait ce qu'est la vie dans son essence. ? Mais enfin il faut bien convenir, après l'exploration, que nous n'en savons rien de plus. Le dehors et le dedans sont réversibles. si je contemple le dedans il devient le dehors, du fait même que je le regarde, que je l'examine. Le dedans échappe à jamais, à se demander s'il existe un dedans. Il n' y a que des phénomènes, des apparitions ou des apparences. La sexualité n'occupe aucune position privilégiée et se range tout naturellement à la palette innombrable, indéfinie des apparences.