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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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21 septembre 2026

"Vous voulez être heureux, Ebattez-vous !

L'intérêt inestimable de notre position est de nous libérer de tout souci de savoir, de pouvoir et de prévoir. Les choses vont leur cours, et s'il est nécessaire de pourvoir à l'usage et à la commodité de la vie, la sienne propre et celle des proches, et à l'aventure même celle du corps politique, il n'en résulte nullement qu'il faille être constamment préoccupé, embesogné, au point de virer à l'atrabilaire. La tristesse est mauvaise conseillère, et j'en parle d'autant mieux que de nature j'y suis sujet, porté plutôt à la mélancolie qu'à l'allégresse. Mais comme on dit couramment, je me soigne, et la philosophie m'y aide grandement, du moins celle qui danse plus qu'elle ne pense, nous présentant richement de quoi nous réjouir et nous esbaudir. Il faut rire, comme faisait Démocrite, j'ajoute, rire de soi-même, de ses incommodités, faiblesses et perversités.

Mais quoi, l'esprit est ferme, la pensée libre et ouverte, le coeur généreux ! Nous aimons mieux nous figurer de nobles vieillards ventrus et rigolards qui manifestement se réjouissent et se gaussent des valeurs du monde, que de tristes atrabilaires squelettiques dégoûtés du boire et du manger. Et chez nous c'est un trait souvent relevé que le rire de Démocrite nous sauve de la mélancolie d'Héraclite. "Oublieux de tout, et de lui-même pour commencer, il reste éveillé nuit et jour, trouvant dans les grandes et les petites choses autant de sujets d'hilarité, et estimant que la vie entière n'est rien". Allons ! Apprenons à rire de la vieillesse, et de tous les maux, puisqu'ils ne sont pas plus qu'il ne sont pas !

"Si tu veux être heureux détache toi définitivement de l'illusion, de cette pointe si fine de l'illusion, si fine qu'on ne l'aperçoit guère, qu'il existerait une référence externe et souveraine à laquelle on pourrait se fier pour fonder les avenues de la vie. C'est l'Etre, c'est Dieu, c'est le Destin, c'est le Souverain Bien, c'est la Nature, et toutes autres références que l'on voudra. Ce que nous manifestons dans notre vie et notre pensée, c'est l'absence de tout point fixe, de toute valeur référentielle, de tout Grand Autre à quoi l'on pourrait se rapporter pour juger du bien et du mal, du juste et d'injuste, du vrai et du faux. Soutenir qu'il n'existe que des apparences, que ces apparences ne renvoient à aucun être caché (ce qui ruine la doctrine religieuse du Dieu caché), qu'elles sont à considérer sans dehors ni dedans, sans au-dessus ni en dessous - surface plane de l'immanence - et que l'homme, jeté dans cet océan des apparences, privé de tout recours à l'Autre mythique, n'a d'autre recours qu'à s'en remettre à l'apparence pour y trouver sa joie - voilà qui est proprement vertigineux ! 

Comme dit l'autre : les non dupes errent. Voilà une errance du moins qui ne manque pas de panache ! Sortir de l'Un - soutenir et affirmer le multiple, la diversité indéfinie des points de vue, des perspectives et des styles. La multiplicité rompt le cercle de la répétition, brise la roue du pouvoir, ouvre à l'indéterminé, inspire la nouveauté. Errance créatrice.

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21 septembre 2026

DES TROIS REVOLUTIONS MENTALES : spiritualisation

Dans le cheminement de spiritualisation je vois trois moments essentiels, trois crises, trois étapes d'une révolution mentale intégrale.

Le premier est de désapprendre tout ce qui a été assimilé dans le processus de socialisation, non pas que ces enseignements soient nécessairement faux, mais ils sont intégrés sans vérification. C'est ainsi que Descartes, par exemple, se propose de remettre en doute les leçons de l'Ecole, les théories des philosophes, les opinions communes, et même les préceptes de la foi. Dans cet esprit il préfère ouvrir le "livre du monde", partir en voyage pour étudier les moeurs étrangères, rencontrer les chercheurs de toute l'Europe, et surtout examiner par lui-même tous les fondements du savoir. De son côté Bouddha mettait en garde contre l'adhésion, invitant chacun à expérimenter par lui-même pour trouver la vérité. On pourrait multiplier les exemples, mais l'idée est assez claire : je dois me dégager des autorités, des opinions, des savoirs, et "ne rien admettrre que je ne l'eusse connu comme vrai et indubitable". On ne peut accéder à la liberté intérieure sans vivre cette épreuve de mise en doute : moment sceptique universel, prélude obligatoire à toute évolution psychique et intellectuelle.

On aurait tort de considérer ce premier moment comme facile et allant de soi. Intellectuellement, tout le monde, ou presque, s'en réclamera, mais dans les faits cette exigence fera une première sélection. Souvenons-nous  de la phrase de Pyrrhon: "Il est bien difficile de dépouiller l'homme" - de ses certitudes !

"Certitudes, servitudes".

La seconde révolution consistera, pour un Occidental du moins, à se dégager du désir de l'autre (ou de l'Autre) pour accéder à la conscience de son propre désir. Descartes encore :" Quod vitae sectabor iter?" Quel chemin suivrai je en la vie?"  Avouons que nous passons beaucoup de temps, l'enfance, l'adolescence, l'âge dit mûr assez souvent, à chercher notre route, faute de savoir ce que nous désirons vraiment, prisonniers de l'ornière du désir des autres, à vouloir "bien faire", être respectable, reconnu, bon fils, bon père, bon employé, bon citoyen etc. Nous croyons qu'il faut passer par l'autre, et sa reconnaissance, pour exister : "le désir est le désir de l'autre" (Lacan). Si cela était vrai il n'y aurait aucun moyen d'accéder à une quelconque autonomie. Cela est vrai tant que nous le croyons. Mais il faut bien un jour cesser de se fier, de se confier, de s'en remettre à cet autre à qui nous donnons tout pouvoir sur nous, et de vie et de mort ! Affaire de croyance : le névrosé est celui qui croit à la névrose, qui s'en fait un "faire valoir", une pièce d'identité, un refuge et une justification. C'est la seconde sélection, plus difficile encore que la première : Révolution éthique.

On pourrait penser qu'ici s'achève le chemin de spiritualisation. Après tout, pourquoi ne pas s'établir ici, dans le savoir de sa singularité désirante ? Mais l'expérience, à nouveau, vient bousculer cette certitude si chèrement acquise. C'est que notre désir, s'il peut faire loi pour nous, ne fait pas loi pour les autres. Comment cohabiter avec des gens qui nous tirent à hue et à dia, nous contestent dans notre légitimité, s'autorisant d'une légitimité égale en droit à la nôtre ? C'est qu'il faut une Loi régulatrice, au delà de toute singularité. Et puis il y a la réalité, ses contraintes, et nous revoilà limités de tous les côtés ! Le sujet devra construire sa demeure instable entre plage et orage, sous l'aplomd de la Nécessité. En un mot comme en mille : le désir bute sur le Réel.

Il ne faut pas en conclure à l'effacement de la singularité. Mais le sujet est sujet parmi d'autres sujets, tous référés en principe à la Loi commune, tous, consciemment ou non, en dépendance du réel. Comment désigner ce moment, sinon comme déprise subjective, renoncement à la toute puissance - humilité ? Troisième moment, métaphysique : "je suis, j'existe"(Descartes) - mais je ne suis, dans le monde qui est flux et passage, qu'une singularité qui passe comme tout le reste, entre naissance et décomposition, ou pour le dire comme Homère :

"Telle la nature des feuilles, telle la nature des hommes".

Pour ma part je me réjouis fort de partager la nature des feuilles, feuille de printemps naissant, feuille d'été verdoyante, feuille d'automne rougie, feuille d'hiver! L'immanence universelle n'est un scandale que si nous nous attribuons quelque fallacieuse supériorité sur-naturelle.

 

19 septembre 2026

Sensations

"Si tu veux être heureux ne te fie pas aux sensations. Les uns prétendent que les sensations sont toujours vraies, qu'elles nous révèlent directement la nature des choses et qu'en somme elles méritent toute notre confiance. Les autres, à l'inverse, intentent un procès perpétuel aux sensations au motif qu'elles sont incertaines, fallacieuses, tantôt vraies tantôt fausses, et qu'à ce titre il faut doublement s'en méfier. Nous disons que les sensations ne sont ni vraies ni fausses, mais indécidables du fait de la nature même des choses. Si les choses sont impermanentes, instables et insaisissables, les sensations le sont tout autant. On ne voit pas en effet comment elles pourraient établir quelque certitude que ce soit. Les sensations présentent les apparences telles qu'elles apparaissent à tel moment, dans telle situation, et il n'y a pas lieu de s'interroger sur leur statut. C'est pourquoi nous disons qu'elles ne sont ni vraies ni fausses, pas plus que de l'apparence nous ne disputons de savoir si elle est vraie ou fausse.

Le vrai danger serait de tenir telle sensation, et telle opinion, pour vraie et irréfutable, et ainsi  de s'enferrer dans une vision dogmatique. L'inverse est également pernicieux. Les uns voient partout de bons génies, et d'autres des monstres. Ils sont également à plaindre. Nous enseignons la liberté de l'esprit, et non la servitude. C'est pourquoi il faut se tenir libres des sensations et des opinions, être sans attaches, sans inclinaison, inébranlé.

Il faut sans cesse revenir au fondement de notre méthode : considérer comment sont les choses et éviter de leur prêter des caractères qu'elles ne possèdent pas et qui sont de notre invention.

18 septembre 2026

APHASIE

"Si tu veux être heureux, prends soin du langage. Ne fais pas comme ces étourdis qui affirment n'importe quoi, ni comme ces infatués qui se croient les maîtres du faux et du vrai. En règle générale il faut s'abstenir d'affirmer parce que les choses sont insaisissables, et pour la même raison de nier. Démocrite disait : "en vérité nous ne savons pas ce que sont les choses et la vérité est dans l'abîme". Nous voyons que les choses ne sont pas plus ceci que cela, mais en quelque sorte réversibles, sujets à mutation, instables et inconnaissables. Pour saisir quoi que ce soit il faudrait que le temps s'arrête, mais cela ne se peut, si bien que les choses sont dans un perpétuel tourbillon, un embrouillamini qui décourage tout effort de connaissance. Cela n'empêche pas de parler à condition d'éviter toute affirmation dogmatique : tout au contraire on contestera avec la dernière énergie toute entreprise dogmatique, d'où qu'elle vienne, vitupérant et argumentant tant qu'il faudra pour la réduire à néant. En ce sens la parole, ainsi que le geste, la pantomime et les divers modes de monstration, sont essentiellement polémiques : il s'agit toujours de dégonfler la vaine opinion pour faire place neuve à la vision des faits.

Lorsque nous avons détruit toutes les opinions, ruiné toutes les sensations, vidé l'esprit de tout ce qui l'encombre, survient un moment de grâce, miraculeux et silencieux, que nous appelons l'aphasie. Il ne s'agit nullement d'un mutisme pathologique, d'une perte du langage ou d'une modalité de l'idiotie, mais d'une expérience éminemment philosophique : le sujet se tait parce qu'il épouse  la richesse du monde et que tout ce qu'il dirait ne peut être que bavardage.

Le sage se meut dans un cercle enchanté. On y entre par l'ataraxie, la fin des troubles de l'âme. L'ataraxie à son tour suppose la suppression des opinions, et renforce la suppression des opinions. Laquelle rend possible la compréhension profonde de la non différence des choses, de leur égalité de nature, de leur instabilité, de leur insaisissabilité. Nous voici capables de comprendre l'impermanence universelle, qui soutient tout le reste. Et dans les grands moments de silencieuse coïncidence, forme supérieure du Kaïros, il ne reste plus rien à faire si ce n'est de se laisser porter et déborder dans l'aphasie.

18 septembre 2026

ATARAXIE 2

"Si tu veux être heureux...

ne te mêle pas des affaires qui te sont étrangères. Ne te soucie pas de chercher le comment et le pourquoi des choses. Souviens toi en toutes circonstances que les choses arrivent selon elles, et non selon toi, et que ton désir n'est pas la nome de l'univers, ni du bien.

A ce prix tu pourras approcher de cet état infiniment souhaitable que Démocrite appelait "Euthymie" - la bonne disposition physique et mentale, et que je préfère appeler "ataraxie" - absence de troubles de l'âme. Mieux vaut en effet s'en tenir à un terme privatif : ne pas être troublé voilà la condition expresse pour gagner la chance d'une plus grande satisfaction.

D'où viennent les troubles de l'âme ? Diverses sont les sources, tant intérieures qu'extérieures. De manière générale on peut estimer que le trouble vient d'un redoublement de la pensée. Prenons la peur : un  chien surgit à l'improviste et fonce sur moi. La réaction naturelle est la peur, qui commande la fuite. Supposons que j'aie pu gagner quelque hauteur, un mur par exemple qui me met à l'abri. La panique devrait disparaître  puisque je suis maintenant en sûreté. Eh bien non : tous les symptômes d'une violente émotion - le pathos- continuent à me bouleverser, et parfois cet état de commotion peut durer des heures voire des jours. C'est pourquoi je parle de redoublement de l'affect : un affect de l'affect, qui peut tourner en tourbillon. Il en va de même des autres affects : l'anxiété, la colère, l'envie, la haine, l'amour. Nous sommes impuissants face à la réaction naturelle et instinctive, mais nous pouvons agir sur les prolongements indirects qui relèvent en  grande partie de la pensée. Le propre de l'affect, en général, c'est l'exagération. La pensée se laisse entraîner  dans des développements fantastiques où c'est l'imagination qui impose sa loi. Tel qui a eu peur d'un chien se met à fuir tous les chiens, en toutes circonstances.  La solution existe : elle consiste à examiner ce qu'il en est de l'objet qui a déterminé l'affect.

C'est sur ce point précis que nous nous distinguons des autres penseurs. Nous considérons l'objet non pas comme une réalité fixe, solide, effrayante dans sa stabilité mais comme une apparence, un "phénomène" qui surgit, se développe et passe, selon la loi de l'impermanence universelle. Tout ce qui  est apparu est appelé à disparaître, si bien que tout objet, selon ces vues, se voit soustrait d'un grand coefficient de réalité. Telle douleur que je cultivais avec complaisance, douleur de la douleur, peut de la sorte perdre de son acuité. En s'entraînant ainsi on peut parvenir à une conception d'ensemble où les choses, toutes les choses, nous apparaissent également non-différentes, instables et indistinctes. C'en est fini des grands attachements, des grandes passions, des exaltations et des effondrements. Tous ces états impliquent une fixation sur l'objet mais si cette fixation cesse s'établit dans l'âme une sorte d'ataraxie, ou mieux encore, une "apatheia"(un "non souffrir") qui nous met au plus proche de ce qu'on appelle communément le "bonheur".

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4 septembre 2026

 

Je vois de mieux en mieux la singularité de ma propre conception : les autres voient des objets, utiles ou nuisibles, beaux ou laids selon les circonstances. L'objet est destiné à servir. C'est une sorte particulière d'outil qui sert à la conservation de la vie. Personne ne s'intéresse à l'objet en tant que tel, chacun ne voit que la fonction : un couteau est fait pour couper. La viande est destinée à nourrir. Tout cela est fort bon, mais du coup nous sommes des étrangers sur cette terre, sourds et aveugles, poursuivant sans relâche le but que nous assigne la nature : vivre, continuer à vivre, négligents de tout le reste. Mais s'il est possible de se mettre un peu de côté, d'arrêter de courir, de se poser, de se déprogrammer, de s'asseoir posément, de laisser le regard flotter au hasard, sans but précis, alors que se passe t-il ? C'est le monde qui vient à moi, des arbres, une prairie, un ruisseau, des maisons, des chevaux, des nuages qui semblent perdre leur contour, leur rigidité, les voilà qui sont comme embués, enveloppés d'une fine gaze, et c'est comme s'ils se frôlaient, se touchaient délicatement, échangeaient leurs couleurs, et d'une certaine manière c'est comme s'ils se mêlaient les uns dans les autres. Il n' y a plus de sujet qui regarde et qui veut, plus d'objet susceptible de servir un projet quelconque. A la place que trouvons nous ? Un oeil ouvert, infiniment disponible, infiniment libre qui voit sans intention de voir, et qui bientôt semble se dissoudre, perdre sa position d'acteur, pour se laisser lui aussi couler tranquillement dans les apparences du monde. C'est un merveilleux miroitement qui joue à la surface - surface sans profondeur, sans fond, surface pure et miroitement pur.

Ce n'est qu'une image, mais elle nous conduit à une perception nouvelle où ne règnent plus les catégories d'être, de substance, d'identités fixes, de permanence - toutes au service de la domination - mais où l'apparence est souveraine, où l'apparence  se donne sans effort, sans intention. Encore un pas et nous pourrons comprendre qu'il n'existe rien d'autre que l'apparence, miroitement des phénomènes qui se valent tous, également, car il n'y a pas de haut ni de bas, de noble et d'ignoble, de vrai et de faux : tous ils apparaissent ensemble et quasi indistincts dans la lumière, dansant instables et versatiles, insaissables.

Il y a là une profonde pensée. Mais je doute fort qu'elle agréée, mais peu me chaut.  Je la sens vibrante et vivante en moi, où que j'aille. C'est le plus important.

4 septembre 2026

Lydia 2 Fabuleux voyage de Pyurrhon

                                                              LYDIA

 

Lydia était une jeune femme d'une grande beauté, beauté sauvage, indomptée sous les apparences convenues de la civilité. J'aimais sa chevelure, longue, toute noire qui lui tombait sur le devant de la poitrine, et, à l'arrière sur les reins. Ses yeux étaient noirs et le khôl exacerbait encore la puissance de son regard. Le corps tout en finesse, souple, agile, avec cependant quelque chose de réceptif, d'accueillant qui me troublait au plus haut point. Il me fallut lutter contre moi même pour ne pas tendre la main vers son visage, ou  son buste où deux jolis petits seins appelaient semble t-il la cueillaison de ma main. Pour un Grec elle semblait contenir et résumer dans son corps tout le charme ambigu de l'Orient et la duplicité de l'offrande et du refus.

Je ne sus jamais exactement ses origines et son passé. Manifestement elle ne voulait rien en dire et laissait supposer tout ce qu'on voudra. J'imaginais qu'elle représentait assez fidèlement le caractère propre du pays de la côte phénicienne où se mélangeaient depuis des siècles des Crétois, des Egyptiens, des Perses et des Syriens qui entretenaient un commerce permanent. La plupart, en sus de leur langue maternelle, barbouillaient quelques phrases de grec, certes non la langue d'Euripide, mais une sorte de grec abâtardi, suffisant pour les échanges.

Lydia et moi nous nous comprenions très bien. J'appris quelques tournures de son parler natif et elle perfectionnait son grec, que je corrigeais du mieux, introduisant de belles citations de nos poètes que je lui  faisais répéter : Homère, Hésiode, Sophocle, Euripide, en précisant soigneusement le sens des mots et des tournures. Mais dans toute cette affaire il n'était jamais question de sexe - pour mon pus grand malheur.

Tout dans sa personne respirait et dégageait une sensualité ardente, mais si bien contenue que jamais je n'eusse ébauché une caresse alors que je brûlais de saisir son corps tout entier, de l'engloutir entre mes bras. Mais nous avions un accord et j'entendais le respecter.

Anaxarque "le Bienheureux" me tançait gaillardement : "Que de chichis mon cher Pyrrhon ! Tout le monde voit bien que tu en crèves d'envie, et cela est juste. Car elle est belle, très belle, avec une sensualité contenue qui ferait le supplice d'un eunuque ! Crois moi. Ce n'est pas bon de te maintenir dans cette position d'abstinence. Tu vas nous tomber malade. Crois moi, embroche la pucelle sans tarder, elle n'attend que cela."

Que pouvais je répondre ? Il aurait balayé mes arguments d'un revers de main. On l'appelait bienheureux parce que lui ne se privait de rien, suivait ses impulsions, faisait chanter et rayonner ses désirs. Sur le plan de la sexualité il ne se distinguait en rien des hommes de son rang et de sa caste. On couchait avec sa femme pour avoir des enfants légitimes, on couchait avec sa maîtresse ou sa concubine pour le plaisir, et, à l'aventure avec la domestique ou le garçon de cuisine. C'était un droit en somme, une sorte de droit naturel qui n'impliquait ni remords ni culpabilité. Mais je ne partageais pas ces vues et en conséquence je souffrais du sexe plus que je n'en jouissais.

J'avais recours, quelquefois, aux amours vénales, mais je ne parvenais guère à l'exultation. Je ne parvenais pas à m'impliquer totalement, une partie de moi s'érigeait en observateur, scrutant, examinant, jugeant, calculant les causes et les effets - comme dans un diagnostic médical. Les jeux du sexe me semblaient de plus en plus ridicules et j'en vins à me demander pourquoi tant d'hommes, honorables par ailleurs, en venaient à se ruiner pour une courtisane, afin de lui arracher quelque baiser frelaté, mascarade d'amour, théâtre de vanité. J'en vins à me dire que le sexe était la malédiction de l'être humain. Pratiquez le sexe il vous décevra. Ne le pratiquez pas il vous narguera. Quoi que vous fassiez vous serez dans l'insatisfaction. Le sexe vous attache à l'autre, vous rend dépendant de l'autre, qui lui même sera dépendant de vous. L'esprit glisse sous la dépendance du corps et vous voilà dans la tourmente. Vous voulez vous affranchir de ce carcan, vous décidez de rompre toutes les relations, de pratiquer une abstinence complète - et voilà que des images indésirables, des visions de corps sublimes ou scabreuses viennent vous hanter de jour et de nuit : qu'avez vous gagné au change ? Ou mallon : une solution ne vaut pas plus que l'autre. Pas de vraie différence.

Plus tard, au contact des sages de l'inde, je découvrirai la notion de samsâra, la loi de l'enchaînement fatal qui vous fait glisser sans fin de la cause à l'effet, dans une pathétique répétition.. Le sexe en est la représentation parfaite : insatisfaction, impulsion sexuelle, douleur, acte, soulagement apparent, puis retour à l'insatisfaction, et le cycle recommence. Comme pour la faim. Les sages indous que j'ai rencontrés s'efforcent d'anéantir cet effet de répétition en agissant sur la cause. Plus de cause plus d'effet. D'où une pratique sévère de l'abstinence, du jeûne, de la mortification dont le but est de parvenir à la libération de l'esprit par rapport à tous les instincts. Mais j'en parlerai plus tard. Disons pour le moment que je suis sceptique à l'égard de toutes les doctrines morales, et je ne vois aucune qui apporterait une vraie solution à ce problème. J'ai tendance à penser que si l'homme est un être sexué, voué au sexe, il est du même coup condamné à une sorte de ratage qui ponctue sa vie, avec ces demi échecs, demi victoires, c'est selon, mais au total je ne vois pas de différence : ou mallon. Quelle que soit la solution choisie elle comporte un degré notoire d'insatisfaction qui au total représente la part inamovible, la part maudite de notre condition.

J'en retire un principe éthique : ne pouvant éviter totalement la souffrance, agis de manière à la rendre humainement supportable. Quoi qu'il en soit de ces hautes pensées, me tenant respectueusement à distance de Lydia, je ne pouvais m'empêcher, la dévoilant toute en esprit, de rêver la fourrure sombre, "le gazon d'Aphrodite", plus encore les lèvres, les grandes, les petites, d'ouvrir large et profond son sexe, que je voulais chaud, humide, frémissant, de contempler la béance rougeoyante, longtemps, qu'elle s'exalte enfin à en mourir, de tout son corps, de tout le long du dos jusqu'aux lèvres de la bouche, jusqu'aux lèvres de la bouche, et que sa jouissance accélérée, extatique, amplifiée jusqu'au vertige, me révèle soudain, par de là toutes les paroles, la vérité de sa nature !

Est ce là une folie de célibataire condamné à l'abstinence ? Peut être l'illusion ultime, dans le jeu de la sexualité, est elle  cette soif de vérité, cette exhibition du dedans, autrement inaccessible, qui révèlerait ce qu'est la vie dans son essence. ? Mais enfin il faut bien convenir, après l'exploration, que nous n'en savons rien de plus. Le dehors et le dedans sont réversibles. si je contemple le dedans il devient le dehors, du fait même que je le regarde, que je l'examine. Le dedans échappe à jamais, à se demander s'il existe un dedans. Il n' y a que des phénomènes, des apparitions ou des apparences. La sexualité n'occupe aucune position privilégiée et se range tout naturellement à la palette innombrable, indéfinie des apparences.

3 septembre 2026

Le fabuleux voyage de Pyrrhon en Asie NOTES AUX LECTEURS

Comme j'ai à peu près terminé le récit - la structure d'ensemble ne devrait pas changer - j'ai décidé de donner à voir le texte dans sa composition d'ensemble. Donc je vais reclasser les chapitres dans l'ordre pour vous offrir une lecture cohérente.

3 septembre 2026

Le fabuleux AVANT PROPOS

                                                              AVANT PROPOS

 

Il est des philosophes fort malmenés par l'Histoire dont les mânes augustes s'obstinent régulièrement à faire retour. Pyrrhon est de ceux là, inactuel à jamais. Pourtant sa parole généreuse pourrait aider plus d'un à s'orienter dans la pensée.

Comme Socrate et Bouddha il n'a rien écrit. Il voulait agir par le discours, éveiller, appeler à la vie libre. Mais il lui aura fallu de longues années de voyage pour accéder à la plénitude de sa pensée, à la spontanéité souveraine de sa conduite. C'est cet itinéraire que je voulais suivre en m'impliquant sans réserve dans les étapes de son itinéraire. Au lieu de l'observer du dehors comme ferait un historien, je me suis coulé, immergé dans le personnage, racontant du dedans à la première personne du singulier : pour comprendre Pyrrhon autant qu'il était possible j'écris depuis la place que j'imagine être la sienne. 

Pyrrhon n'ayant rien écrit il était impossible de lui attribuer un texte dont il serait l'auteur. J'ai donc imaginé un subterfuge qui n'est pas totalement invraisemblable. C'est Timon, personnage bien réel, disciple de Pyrrhon, qui demande et obtient le récit du voyage, et le transmet à la postérité.

Ce récit contient certainement beaucoup d'erreurs, peut-être des invraisemblances. Mais nous savons si peu de choses qu'il est permis de se risquer à inventer. En quoi cet ouvrage est aussi un roman. Pour ma défense je me réfèrerai à Pyrrhon lui même qui estimait que la philosophie est une sorte de récit, où l'on raconte les choses à défaut de les saisir.

3 septembre 2026

Le fabuleux voyage de Pyrrhon : Prélude

                                                                    PRELUDE

 

                                      "O vieillard, ô Pyrrhon, comment et d'où as tu trouvé moyen de te dépouiller

                                       De la servitude des opinions et de la vanité d'esprit des sophistes ?

                                       Comment et d'où as tu dénoué les liens de toute tromperie et de toute persuasion ?

                                       Tu ne t'es pas soucié de chercher à savoir quels sont les vents

                                       Qui dominent la Grèce, d'où vient chaque chose, et vers quoi elle va .

 

 

             Moi, Timon de Phlionte, je me flatte d'avoir été le seul, ou à peu près, qui ait pu rencontrer Pyrrhon                dans la dernière partie de sa vie, et d'avoir pu recueillir le récit vivant de son extraordinaire épopée.                J'avais passé plusieurs années auprès de lui dans ma jeunesse, je m'étais imprégné de son                                enseignement, puis je l'avais quitté pour courir le vaste monde comme il avait fait lui même. Mais à                présent qu'il était fort vieux, très difficile à débusquer dans les forêts où il aimait se réfugier, il me                    paraissait urgent de faire le voyage à Elis, sans doute pour une ultime rencontre. Lorsque je le vis                    enfin, après de longues recherches infructueuses, il était assis dans une jolie clairière où chantait un                ruisseau. Il semblait errer dans un rêve bienheureux, les yeux mi clos, le front serein,  tout le corps                   détendu, sans bouger d'un pouce. C'était un vieil homme, certes, mais la vigueur et l'énergie animaient tout son être. Je ma gardai bien de l'interrompre dans sa méditation, attendant patiemment qu'il revînt de lui même à la situation présente. Après un assez long moment de commune quiétude, il s'adressa à moi directement, d'une voix encore un peu pâteuse :

     - Ainsi donc tu as fini par me retrouver, mon cher Timon ! Après tant d'années ! Bien aise de te voir, même si au fond je ne recherche plus guère la compagnie. Mais je ferai volontiers exception pour toi, en souvenir de nos années de jeunesse !

     - Je te regarde, cher Pyrrhon, et je trouve que tu es singulièrement pareil à l'image que j'ai gardée de toi ! En tout cas j'ai immense plaisir à te voir, si gaillard, si vif, avec ce regard intelligent entre tous !

      -Bah Dis moi plutôt ce que tu es venu chercher ici - et que semble t-il tu n'as pas trouvé ?

     - C'est toi que je cherche, tu le sais bien, et nul autre. J'ai écouté tes enseignements, je les ai suivis fidèlement. Mais j'ai le sentiment, vois tu, qu'il manque quelque chose, et je ne sais pas ce que c'est. Je me suis convaincu que tu pourrais m'aider si tu acceptais de...

       - Taratata....Tu vas trop vite. Tu parles plus vite que tu ne réfléchis, comme je t'ai vu faire dans certains de tes écrits.

       - C'est vrai. J'ai déversé ma bile sur beaucoup de mauvais auteurs. Il est vrai qu'il y en a plus de mauvais que de bons, ce qui entretient l'inspiration !

       - Et sur moi, tu as déversé plus de bile, et plus noire encore ?

        - Pas du tout. Tu es le seul, je dis bien le seul que je vénère. Et c'est pour en savoir un peu plus que j'ai tenu à te rencontrer et à t'entendre comme la voix même de la Pythie !

         - Admettons ! Et à quel sujet veux tu consulter la Pythie ?

       - Sur les dieux par exemple.

 - La plupart croient aux dieux. Quelques uns n'y croient pas. De là un conflit d'autant plus ridicule que nul ne sait de quoi on dispute. La vraie question est : si nous n'avons aucun accès à la divinité pourquoi s'en préoccuper ? J'ai tendance à penser qu'en fait les dieux sont la personnification, la projection idéalisée de nos passions. Ensemble ils forment le tableau de l'âme humaine, comme la comédie ou la tragédie le font à leur manière. Les dieux sont des personnages de théâtre. Regarde Zeus : la passion du pouvoir. Aphrodite : le sexe, l'amour et la beauté.

    - Et Hadès ! Et que fais tu d'Hadès que tu as honoré comme Archiprêtre ? N'est ce pas là un choix contestable ? Je t'admire à tous égards Pyrrhon, mais je n'ai jamais bien compris pourquoi tu as accepté cette charge, toi qui te flattes de ne croire rien ni personne.

    - La ville d'Elis, la seule en Grèce à entretenir un temple d'Hadès, a fait preuve d'une grande sagacité. Hadès : la fascination de la mort, la peur et le désir de la mort. On ne peut pas aimer la mort, on veut l'écarter pour soi même, mais dans le même temps on l'inflige à ceux qui nous gênent. Vois Alexandre : combien de victimes de sa soif effrénée de puissance? Il est bien, comme il le prétend "le fils de Zeus" - et pourvoyeur d'Hadès ! Au bout du compte Hadès, c'est le temps, le "Maître-Temps" ! Mais pour en revenir à ta question j'ai accepté le rôle d'Archiprêtre parce qu'il me semblait possible de me rendre utile à mes concitoyens. D'apaiser plutôt que de morigéner. J'ai fait de mon mieux.

- Justement, certains te reprochent une fidélité sans faille à Alexandre que tu as accompagné tout au long de son expédition, pendant plus de quinze ans ! Serais tu un courtisan, comme Callisthène, Onésicrite ou Anaxarque ?

- Ce n'est pas Alexandre que je cherchais, c'était Anaxarque. J'ai rencontré Alexandre parce que je cherchais Anaxarque, et Anaxarque suivait Alexandre. Cela dit Alexandre est un formidable specimen, qui valait bien que je l'étudiasse ! C'était vraiment le type humain le plus passionnant, et le plus dangereux ! 

- Mais alors étais tu le disciple d'Anaxarque ? Et pourquoi Anaxarque ?

- Dès que j'ai rencontré Anaxarque je savais que je devais suivre Anaxarque. J'avais déjà quelques connaissances philosophiques quand j'ai rencontré Anaxarque, mais le bonhomme était si vivant , si caustique, si intelligent, si libre de propos et d'allure que j'ai immédiatement pensé  : voilà mon homme !

Je lui dois à peu près tout, et, pour commencer la philosophie de Démocrite à laquelle il m'a méthodiquement initié. Bien plus tard, en Inde, j 'ai rencontré ces extraordinaires Gymnosophistes qui m'ont ouvert les yeux sur une forme d'intériorité dont j'ignorais tout. C'est là que j'ai connu ma  deuxième révolution mentale. Je me suis séparé d'Anaxarque sur le plan de la pensée, mais je lui restais totalement fidèle quant au reste. L'amitié est chose précieuse, il faut la cultiver jusqu'au bout ! Mais après cette découverte phénoménale je n'avais plus de maître, j'étais fondamentalement seul parmi les hommes. Mais tout cela tu le savais déjà. Alors je répète ma question. Que veux tu ?

-Tu n'écris pas. Avec l'âge tu es de plus en plus silencieux. Je voudrais être ton scribe. Je voudrais que tu me fasses le récit  de ce voyage qui t' a mené au bout du monde, et plus encore la profonde transformation mentale et philosophique ,. Dis moi comment on devient Pyrrhon, le seul de son espèce, le seul véritable sage de notre temps. Raconte moi, je te prie, pour ma formation personnelle et pour l'édification des hommes !

Pyrrhon resta pensif. Il me semblait qu'il plongeait dans les profondeurs de son passé, hésitant, et finalement: :

-Tu m'as convaincu Timon de Phlionte. S'il n'est qu'un seul sur la terre qui soit digne de ce récit, ,c'est bien toi ! Reste ici quelques jours. nous pourrons nous promener, deviser, philosopher. Je te raconterai par bribes ce que j'ai vu, ressenti, observé, pensé. Mais je suis incapable de fournir une histoire suivie, méthodique comme on fait dans les livres. A toi de te débrouiller, de restaurer l'avant et l'après.  Mais tu es un auteur fameux, tu sauras faire, je n'en doute pas".

Ainsi fut fait. Pyrrhon racontait. Je notais. C'était fabuleux ! J'ai tenté de conserver sa manière de dire, sa diction, le ton et le style. Mais je savais que je ne serais jamais à la hauteur  de la parole unique d'un maître de sagesse qui n'eut jamais de maître et qui ne sera jamais le maître de personne

?

                                       "Voici, ô Pyrrhon, ce que mon coeur de languit d'entendre :

                                        Comment fais tu donc, étant homme, pour vivre dans la tranquillité

                                         Seul parmi les hommes, leur servant de guide à la façon d'un dieu ?"

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