LETTRE D'EXIL : 1 avril 2050
Un lecteur m'invite à écrire un texte futuriste, inspiré par la situation qui serait celle de cette époque-là. J'ai d'abord reculé devant la difficulté de la tâche. Je serais bien incapable de décrire un monde futur, moi qui ne sais pas même décrire le monde présent. Puis j'ai estimé qu'il n'y avait aucune raison de m'infliger ce pensum : il me suffisait de me projeter personnellement dans un espace-temps subjectif, pour lequel le monde est un certain état d'"environnement" - qu'il suffisait de suggérer en filigrane, le lecteur y investissant ses propres images. De toute manière je ne puis faire mieux.
Nirgendwo, 1 avril 2050
MON CHER NESTOR,
Je ne sais, cher ami, si cette lettre pourra te parvenir, dans la situation critique où nous sommes. Toute la vallée est sous les eaux, suffisamment pour rendre les activités ordinaires à peu près impossibles. Je me suis rendu à l'évidence : je ne pouvais rester plus longtemps à patauger d'une maison à l'autre ou à naviguer sur des planches, comme un noyé de haute mer. Je me suis réfugié sur les hauteurs, et comme je connais bien la forêt, j'ai trouvé, loin des sentiers, dans la profondeur des bois, une petite clairière avec une source qui murmure gentiment entre les roseaux. Avec des branches, de la mousse et des feuillages j'ai construit une cabane rudimentaire, pour dormir et me protéger de la pluie. Pour le reste je vis au grand air, je respire comme je n'ai jamais respiré, je parle aux arbres, aux oiseaux, parfois je hurle du fond d'une solitude passionnée, adonnée à la vie élémentaire. Bien sûr je pense aux amis, à ceux qui ont été lâchement assassinés, ou emprisonnés sans justification, et à toi, bien sûr et avant tout, dont je suis sans nouvelles, et pour qui je m'inquiète beaucoup, de ne savoir si tu as pu rejoindre un lieu sûr.
Ce qui fait que je ne sais à quelle adresse envoyer ce courrier. Mais je ne puis attendre davantage, j'écris cette lettre avec mon coeur, de manière à te sentir tout près de moi, comme si tu me parlais et m'écoutais. Comme me manquent les belles discussions que nous avions autrefois, à cette époque bénie où fleurissait encore la liberté, avant que ces barbares numérisés ne prennent le pouvoir, avec la complicité des imbéciles, et ne ruinent l'esprit de la culture. On se croirait ramené à l'époque de la Rome finissante où les sectes religieuses pourchassaient toute entreprise suspectée de "philosophie païenne", abattaient les statues et brûlaient les bibliothèques.
Je ne prétendrai pas que je suis parfaitement heureux dans cette solitude, toute nouvelle pour moi, délicieuse à certains égards, et effrayante à d'autres. Les matins sont plutôt agréables, je fais des exercices psychophysiques, ou je vais marcher au hasard. Les soirs sont parfois tristes, quand tombe la nuit et que mille bruits inquiétants perturbent ma rêverie. J'ai pu, heureusement, emporter mon Homère adoré, et un vieil exemplaire des Essais de Montaigne, deux compagnons inestimables. Mes autres livres me manquent, il fallait parer au plus pressé. Mais le grand problème, le terrible problème, c'est de trouver de la nourriture, et comme je n'ai pas appris à chasser, je me vois contraint de descendre dans la vallée pour me ravitailler - avec le risque d'être repéré, que l'on me piste et que l'on découvre mon repaire. Je tâche à varier autant que possible mes lieux d'approvisionnement, mais je ne peux aller très loin, si bien que je retombe fatalement sur les mêmes magasins.
Il y a longtemps que j'ai détruit tous ces appareils qui permettent à qui voudra de vous détecter, localiser, filmer, enregistrer. Je n'ai plus d'adresse, plus de téléphone, de carte bancaire, ni d'ordinateur. Je suis totalement anonyme, inconnu de tous les services d'Etat, quasi invisible, étranger à tout ce qui se trame sous le nom frauduleux de "civilisation", fondu sans regrets dans le sein de la vaste nature. Enfin, pas tout à fait, puisque je ne peux subvenir totalement à mes besoins. Si l'on me recherchait activement on me trouverait. Nul ne peut échapper à l'oeil tentaculaire du Monstre d'Etat. Il faut croire que l'on m'a tout simplement oublié. Après tout, qu'avaient-ils à craindre d'un écrivain qui n'avait su se hisser sur la rampe publique, que nul ne lisait, qui écrivait des livres abscons et indigestes.
Certains soirs, je le confesse, j'éprouve une violente nostalgie des années paisibles que j'ai vécues avec mon épouse. Quand elle mourut ce fut l'enfer. Puis vinrent les années sombres de la dictature. Puis la série de catastrophes qui ébranla le vieux monde. Tout ce que nous aimions était anéanti, pulvérisé. Quelle place pouvait donc rester pour un homme comme moi ? Etranger définitif je choisis l'exil. Au moins je conservais mon estime de moi-même, et, je l'espère, d'un ami comme toi, mon cher Nestor, qui m'as toujours compris et soutenu.
A certains moments l'absurdité de ma situation me saute au visage. Me voilà en fuite, mais pour aller où ? Devrai-je errer de la sorte de repaire en repaire, jusqu'à ce qu'on m'arrête ? Non, plutôt mourir ! Il faut passer la frontière, disparaître pour de bon. Mais alors il ne restera plus rien de ce qui faisait mon bonheur d'exister, à commencer par la présence de mes amis. Trouverai-je en moi-même des ressources suffisantes pour soutenir le poids de la vie ?
Autre absurdité encore : j'écris une lettre que je ne puis poster à un ami dont j'ignore l'adresse, et dont je ne sais pas même s'il est encore vivant. Et pourtant c'est bien une lettre que je veux écrire. Par là, cher Nestor, je te rends parfaitement présent à mon esprit, je te vois en chair et en os, je lis sur ton visage les émotions qui passent comme des nuages dans le ciel, je sens que tu me comprends, et moi je te comprends, et nous savons que quelque chose d'essentiel, d'impérissable nous confortera, en dépit de l'absence, et malgré l'absurdité et la méchanceté des temps.
Ecrit de nulle part, le premier avril 2050, à l'ami absent.
Hector Lachès