Du FONDEMENT de la TRAGEDIE
Depuis Aristote il est convenu d’estimer la terreur et la pitié comme fondements émotionnels de la tragédie. Terreur devant la catastrophe inévitable, pitié pour le héros, agent et victime de la catastrophe. Cela se vérifie parfaitement, à lire les Tragiques. Mais il me semble qu’il y a autre chose, de plus fondamental. Terreur et pitié sont des phénomènes suscités par le « drame », l’action, au sens étymologique, par exemple, dans l’« Iphigénie à Aulis » d’Euripide, la sinistre machination d’Agamemnon qui destine sa propre fille, la douce Iphigénie, au sacrifice sanglant, tout en lui faisant miroiter un beau mariage avec Achille. Qu’un tel stratagème suscite l’horreur, plus que la terreur même, est une évidence. Et la pitié pour Iphigénie, assurément. L’action se déroule dans la froide évidence de l’inévitable. Mais cette action, à son tour, pose problème. Comment un père peut-il sacrifier sa fille, au motif assez dérisoire, voire abject, d’obtenir les vents favorables à l’expédition troyenne ? Agamemnon est pressé par ses généraux qui menacent. Il est chef de guerre, rongé d’ambition, et ne peut imaginer, face à Ménélas, de perdre la face. Mais la psychologie du personnage, bien qu’éclairante, ne rend pas compte de ses hésitations et de sa décision finale. Il faut poser le contexte héroïque : le guerrier ne dispose pas de soi-même, de sa propre vie, ni même de celle de ses proches. Une cause plus haute que la justice familiale le requiert et lui impose sa loi. S’il refuse de sacrifier Iphigénie les capitaines de son armée iront, de leur propre initiative, traîner la malheureuse à l’autel du sacrifice. De quelque côté que l’on se tourne l’acte est fatal, inévitable comme le destin, ou comme la volonté des dieux. N’est ce pas Artémis en personne qui pose, comme condition au départ de la flotte, le sacrifice de la jeune fille? Comment une déesse peut-elle exiger la mort d’une innocente ?
Dans l’ «Iphigénie en Tauride » le même Euripide s’insurge:
« Qu’un dieu fasse le mal je ne saurais l’admettre ».(vers 391)
Partout dans les tragédies antiques règne un climat d’épouvante, et l’on est bien forcé de se poser la question : quelle est donc cette épouvantable cruauté, de quelle source abominable coule-t-elle, qui donc possède une telle noirceur dans son cœur, une si implacable férocité ? Le destin dira-t-on, destin sans mesure, sans raison, sans indulgence, d’autant plus féroce qu’il semble manifester la volonté d’un dieu :
« Tout ce qui vient des dieux
Progresse dans la nuit. Vers quel but, on l’ignore.
Le destin nous attire à des fins inconnues ». (Iphigénie en Tauride, vers 476 à 478)
Il faut se rendre à l’évidence : la tragédie antique évoque une période antérieure, époque barbare et violente, marquée par la haine, le meurtre et la vengeance, assez voisine des récits que nous fait Hésiode sur la naissance des dieux et de la civilisation. Toute haute culture repose sur un socle sanglant, et tout progrès de l’esprit se construit sur le dépassement précaire d’une barbarie déchaînée. Il faut prendre acte du pessimisme foncier de la culture grecque : l’origine de la justice c’est le crime et la vengeance. Qu’Athéna apparaisse à la fin pour pacifier les hommes, c’est reconnaître qu’originellement les hommes sont des brutes et des assassins, les femmes des gorgones, et les dieux des instances criminelles. Evoquer les dieux c’est évoquer des forces diaboliques, enfouies dans l’inconscient collectif, et susceptibles de revenir, comme fait Dionysos avec son cortège de Ménades, pour semer la terreur et la destruction (Voir « Les Bacchantes » d’Euripide). Rien de plus fragile que la culture, cette magnifique construction de l’esprit de justice, édifiée sur un volcan, et toujours menacée de ruine. Refoulement nécessaire et retour du refoulé, comme le montre plus qu’abondamment l’histoire des civilisations.
La grande invention des Grecs, qui leur assura un développement inouï, c’est la domination, chèrement acquise, des Olympiens sur les Titans et les déités préhistoriques. Apollon, par exemple, d’abord effroyable chasseur et tueur à l’Arc d’argent (voir le début de l’Iliade), se civilise peu à peu pour devenir le dieu à la Lyre, prince des Muses et des poètes. Zeus, présenté comme un roi vindicatif et impitoyable dans le « Prométhée » d’Eschyle, incarnera bientôt la Justice céleste. Artémis renonce aux sacrifices sanglants, substituant une biche à l’innocente Iphigénie promise à l’égorgement. Mais en dépit de cette évolution favorable il reste un relent de barbarie dans ce peuple, le plus civilisé de tous : c’est à ce titre que la tragédie est un extraordinaire témoignage sur la naissance de la culture, sur l’ambiguïté indépassable de ses fondements, et sur le péril mortel qui subsiste en son sein.
Il faut lire les Tragiques. Ils nous renseignent merveilleusement sur l’énigme de l’homme.