DE LA VACUITE
A partir des données fondamentales de la théorie bouddhique on débouche nécessairement sur la vision de la Vacuité. Mais ce débouché peut rester longtemps obscurci par de fortes résistances mentales, la peur et l'obsession de la sécurité.
Reprenons les fondamentaux :
Tous les dharmas sont impermanents (anicca)
Tous les dharmas sont source de souffrance (dukkha)
Tous les dharmas sont sans Soi (anatta)
Donc tous les dharmas sont interdépendants, reliés dans la chaîne de l'interdépendance universelle. Aucune substance stable, immuable, autosuffisante et autarcique ne peut être conçue ni observée de par le monde. Si je considère un arbre par exemple, j'irai de surprise en surprise : l'unité de l'arbre est à la fois incontestable et illusoire. C'est bien un arbre, et non deux ou plusieurs, qui est né, qui se développe et qui meurt : unité vivante, forme relativement stable qui donne l'image de la paix, de l'autosuffisance, de la constance vitale. Mais qu'est ce qu'un arbre? Des racines, un tronc, des branches, des feuilles. Des écorces, des fibres, des noeuds, de la sève. Des atomes, des noyaux, des électrons. D'imperceptibles mouvements subatomiques, vitesse inconcevable dans le vide. Des bourrasques d'énergie inquantifiable, intensément mobile et imprévisible. Au terme je ne vois plus la matière, ni l'épaisseur, ni le solide, ni la masse, ni l'énergie. Tout se pulvérise dans un tourbillon d'impensables et d'inobservables jets de lumière. Ce n'est pas un vide, encore moins un néant : c'est ce qui reste comme réalité fugace, inengendrée et impérissable d'un quelque chose qui existe, mais sous un mode à nous inconnaissable.
Changeons de perspective. Mon arbre est planté en terre. Pas d'arbre sans la terre nourricière, sans la lumière, donc sans le soleil. Pas d'arbre sans l'air, l'oxygène et les autres gaz, sans l'eau, et sans un arbre antérieur qui a semé des germes. Interdépendance, interrelation, causalité multiple, réversible et indéfinie. Car le soleil à son tour, qu'est-il sans la galaxie, et finalement sans l'univers tout entier?
Paradoxe de l'existence : l'arbre existe bel et bien, mais de quelle existence ? Sûrement pas comme substance immobile et fermée sur soi, en soi et par soi. L'arbre est une somme inconcevable de relations, à l'infini. Rien ne justifie qu'on l'isole, le "réalise", le fige comme unité et unicité. Il existe mais il n'est pas. Il est et il n'est pas, selon le point de vue qu'on adoptera à son égard. Impermanence, interdépendance, non-soi. Pour la souffrance on dira simplement que l'arbre "pâtit", en tant qu'il est dépendant des forces qui le constituent et qui l'environnent. Sans eau ni lumière il dépérit. Et quoi qu'il fasse ou sente, il dépérira de toute manière : impermanence et interdépendance.
Est-il bien nécessaire de préciser que cette analyse de l'arbre convient point par point à l'analyse de l'homme, et donc du Moi ? Mais cette évidence fera dresser les cheveux sur la tête du religieux partisan de l'immortalité, du dévot de la substance, et des idéalistes de toute obédience ! On raconte qu'un jour Bouddha enseignait à ses moines la théorie de la Vacuité. Certains d'entre eux, convaincus qu'ils avaient déjà atteint le nirvâna, en périrent d'effroi ! Comme quoi la vérité peut tuer !
La Vacuité n'est ni le vide, ni le non-être, ni le néant, ni l'inexistence. Vacuité n'est pas nihilité. La vacuité se dit de toute chose, sans exception possible, sous le regard de l'attention vigilante qui découvre universellement l'impermanence, l'interdépendance et le non-soi. Ce regard est difficile à pratiquer. On peut y parvenir par l'analyse intellectuelle comme j'ai fait ici. Et de fait que répondre à cette argumentation ? Mais il vaut mieux encore vivre cette vérité dans les évidences de la méditation. Et qu'est-ce que méditer, en effet, si ce n'est laisser les choses se dérouler sous le regard inintentionnel et accueillant de la contemplation ? On voit bien que les idées, les images, les désirs et les passions passent devant nous, sans consistance ni effectivité, à la fois réelles et irréelles. de sorte qu'il suffit d'appliquer le même regard à toute chose, le corps, les sensations, les objets de pensée, les phénomènes externes, les objets apparemment solides qui nous environnent, et bientôt toute chose acquiert son véritable statut.
Rappelons, pour prévenir toute méprise, que le Chemin du Milieu est cette route difficile mais praticable entre deux extrêmes également pernicieux : l'éternalisme qui pose illusoirement des stabilités, des essences, des substances et des permanences indestructibles. Et le nihilisme qui s'imagine que rien n'existe et que nous flottons dans le vide sans fond. Et Bouddha le compatissant ajoutait, pour celui qui ne peut concevoir justement la vacuité, qu'il valait encore mieux se prendre pour un corps mortel que pour une âme immortelle, mais aussi qu'entre l'éternalisme et le nihilisme, s'il fallait se rabattre sur une position fausse mais praticable, il valait encore mieux être éternaliste que nihiliste. Voilà qui devrait couper court à toute suspicion de nihilisme.