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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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11 août 2025

DIONYSOS : les "BACCHANTES" d'EURIPIDE

C’est un étrange dieu que Dionysos. A relire les « Bacchantes » d’Euripide je me suis mieux pénétré de cette singularité indéfinissable, énigmatique, dont les diverses facettes, complaisamment exposées dans le drame, composent une figure ouverte, résistant à toute totalisation. Bien davantage qu’Apollon, son frère en divinité, Dionysos décline toutes les identifications sans se résoudre en aucune, défiant toute logique unitaire et binaire. Il n’est ni dieu selon les canons ordinaires, ni pas dieu, ni animal, ni pas animal, et pas davantage humain, alors qu’il possède toutes les passions humaines, et qu’il les exerce avec une violence épouvantable.

La tragédie d’Euripide repose sur un  argumentaire des plus minces : Dionysos, retour de Lydie, revient dans Thèbes, sa ville natale, pour s’y faire reconnaître comme dieu. Il rencontre le refus de Penthée, le roi son cousin, et des sœurs de sa mère Sémélé, qui fut jadis fécondée par Zeus, puis carbonisée par la foudre du père des dieux et des hommes. Le feu brûle toujours sur l’autel, au centre de la ville, pour entretenir le souvenir des gestes divins. Dionysos est fils d’un dieu et d’une mortelle, et deux fois né. De sa mère Sémélé, il est né prosaïquement de chair et de ventre féminin, et de Zeus ensuite, qui l’avait incorporé dans sa cuisse, avant de l’engendrer dans le feu divin, puis de le faire admettre au rang des Olympiens. Dionysos se prévaut de la seconde filiation,  masculine et divine, pour se faire reconnaître comme dieu par les gens de Thèbes. La pièce raconte la colère, et l’épouvantable vengeance de Dionysos, ulcéré du refus thébain, et particulièrement du roi Penthée.

Revenons sur la question de l’identité. Qui est Dionysos ? Il se présente comme un homme, revêtu du costume de prêtre lydien, ambassadeur du dieu dont il proclame les exigences. Mais cet homme-dieu fait des miracles : il détache sans effort les liens dans lesquels Penthée l’avait fait enserrer. Il confère des pouvoirs extraordinaires aux Bacchantes qui s’étaient égaillées dans la montagne :

« L’une prend son thyrse ; elle en frappe un rocher :

Il en jaillit un flot d’eau pure.

Une autre dans le sol plante sa hampe,

Et le dieu en fait sourdre une source de vin.

Celles qui désiraient le blanc breuvage,

 Du bout des doigts n’avaient qu’à déchirer la terre

Pour voir affleurer un lait abondant.

Du lierre des thyrses ruisselait le miel.

 Ah que n’étais tu là, témoin de ces prodiges ! » (vers 705 à 712)

C’est une nature idyllique, au premier abord, où les éléments pacifiquement se rangent aux désirs humains, où ce sont les femmes, en rupture de ban, foyer délaissé, loin des hommes, qui communient dans l’harmonie universelle. Dionysos est le dieu de l’ensauvagement : montagne, forêt profonde, ravines, prés ensoleillés, doux sommeil  à l’ombre des sapins, et la danse des Bacchantes, leurs rires, leur complicité féminine, l’exclusion impitoyable des hommes, de leurs lois, de leurs désirs. Les malheureux qui se seront approchés de ces délires bacchiques seront déchiquetés. Comme sont déchirés, dépecés, dévorés crûs les agneaux et autres bêtes des bois et des pâturages. La douceur cohabite avec la férocité. Dionysos n’est-il pas, lui aussi, un dieu animal, taureau, lion, serpent, héritier d’anciennes croyances, préhistoriques et crétoises, dieux à tête de taureau, Cerbères et Lapithes, figures amphibies de la puissance divine ?

Animalité, féminité, omophagie, régression vers les tendances primitives, ensauvagement et destruction rituelle de l’édifice culturel, symbolisé par le pouvoir phallique : il faut dire et redire que le délire bacchique n’a rien d’aphrodisiaque. Pas d’hommes, pas de sexe. La féminité instinctuelle et archaïque se donne libre cours, sans retenue, sans entraves. C’est ce que ne peut comprendre Penthée le libidineux, le voyeuriste, persuadé que ces femmes sont folles et qu’elles se compromettent sans vergogne dans la licence et la débauche. Il veut les surprendre dans leurs ébats, et c’est là que Dionysos tient sa vengeance. Il persuade Penthée de se déguiser en femme, d’aller se cacher dans les fourrés pour épier les enlacements licencieux, il se propose même de le conduire à la montagne. Penthée sera déchiqueté, lacéré, mis en pièces, tête arrachée par sa propre mère, Agavé, qui, prise de folie, le prend pour un lion et le décapite dans sa fureur animale ! La vengeance du dieu est proprement épouvantable, et je me demande, en toute naïveté, si le théâtre des Modernes eût pu engendrer pareille abomination ! Décidément, il faut  réviser nos conceptions sur la Grèce antique, et faire  sa place à l’élément « oriental » qui triomphe dans la tragédie. Là-dessus Hölderlin a été plus perspicace que Nietzsche.

Dionysos, « le plus doux et le plus terrible » des dieux. Homme et femme, dieu et bête, dieu-homme, dieu deux fois né, dieu mortel et immortel – selon certaines légendes il est déchiré par les Titans mais renaît indéfiniment -  dieu de la nature, pacifique et déchaînée, dieu des femmes, présenté tantôt comme un adolescent imberbe, parfumé et délicat,  voire un enfant, et tantôt comme un mâle barbu présidant aux jeux du théâtre, dieu de la joie, du rire et du vin, dieu de la cruauté et de la destruction, vie et mort tout ensemble, fond abyssal et obscur de toute vie, de toute génération et de toute destruction, n’est-il pas pour finir le symbole le plus puissant, polymorphe, ambivalent et ambigu de la réalité la plus extrême, excédant toute appréhension, toute définition, tout Logos – fond a-logos, fond sans fond du Réel ?

 

 

 

 

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Commentaires
L
- Je ne faisais que réagir à votre expression de "réalité la plus extrême" associée à Dionysos, en rappelant que si les rituels religieux peuvent méduser puissamment les esprits, c'est le plus souvent à l'aide des concepts les plus abstraits.<br /> <br /> <br /> <br /> - Et maintenant je réagis à l'idée que le doute ait pu s'installer chez les Grecs quant à l'existence des dieux ; en rappelant d'abord que Dionysos n'est pas un dieu à part entière. Ensuite, bien que la moire de l'âme peut cacher beaucoup de choses à l'homme, ce n'est pas au point chez les Grecs d'effacer la nature, que les dieux incarnent. "Douter des dieux" reviendrait pour les Grecs à douter que la nature elle-même existe.
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G
Mon texte, cher lecteur, ne portait pas sur les pratiques rituelles effectives des Grecs, mais sur le texte d'Euripide qui s'autorise la plus grande liberté quant à la représentation de Dionysos, de son image et de son culte. D'autant que cette pièce est écrite fort tard, juste avant sa mort, et à une époque où le doute s'installe quant à l'existence même des dieux.
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L
- La présence de divinités ou monstres orientaux dans le théâtre grec ne signifie pas que les tragédiens grecs les louent. De même que les tyrans au bord de la folie ne sont pas montrés en exemple par Shakespeare.<br /> <br /> - Dans l'ordre psychologique ou celui du désir, l'homme est capable comme Dionysos de se prendre pour un dieu, de croire qu'il est "sorti de la cuisse de Jupiter".<br /> <br /> - L'orgie dionysiaque est bien plus romaine que grecque. C'est la technocratie romaine qui est orientale, voire égyptienne<br /> <br /> - "Prendre ses désirs pour la réalité" : l'expression indique que le logos et le sens de la réalité grecs ont plutôt tendance à les prévenir contre les effets du désir, même s'il y a différents courants de pensée, et que Homère n'a pas grand-chose à voir avec Epicure.<br /> <br /> - Le vin et les rituels religieux dionysiaques sont l'opium du peuple de ce temps finalement assez proche, où l'étroitesse des dimensions de la cité permettait de contenir les libations religieuses dans des proportions plus raisonnables, tandis que les grandes nations modernes exigent quantité de vils spectacles, encouragés par des élites qui n'hésitent pas à élever au rang d'art la plus stupide compétition sportive ou parodie de joute sexuelle.<br /> <br /> - Si Dionysos plaît tant à Nitche et aux philosophes allemands, n'est-ce pas parce que Bacchus a droit de cité dans toutes les casernes ?
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