Le SAGE : Le fabuleux Voyage en Asie Chap 16
Anaxarque était un robuste gaillard d'une cinquantaine d'années, planté solidement sur deux jambes musclées, ventre arrondi, torse ferme, épaules larges, menton carré, joues rosées, un visage de lutteur, avec d'étranges yeux à demi cachés dans les orbites, ce qui lui donnait un air suspicieux, malicieux. Le corps exprimait une grand vigueur, une disposition athlétique à la fois altière et fraternelle, mais ces yeux étranges et le regard profond, inquisiteur, signalaient la prudence, la retenue, voire la méfiance. L'impression dominante qui se dégageait du personnage pouvait de traduire en une phrase : "A moi on ne la fait pas". Plus qu'une sentence caractérielle, elle exprimait un véritable style de vie, une éthique très personnelle.
D'avoir longuement observé le comportement des rois, des puissants, des gens du peuple, étudié les moeurs en usage en divers pays, d'Attique, de Macédoine, de Perse et d'Egypte, il avait de longtemps épuisé les habituelles illusions qui soutenaient l'ordre du monde tel qu'il allait. Le bonheur, la vertu, l'amour, le savoir et le pouvoir, il avait vu et compris leur puissance, et leur nocivité. Il ne croyait rien ni personne, ne suivait que son propre génie en toutes circonstances, quelles que fussent leurs conséquences. Il faisait ce qu'il disait et n'avait nul besoin de mentir, de tergiverser. A mes yeux c'était le Sage accompli, la plus belle fleur que pouvait engendrer le génie de la Grèce. Il était inutile de chercher à le tromper, il démasquait la faute et la renvoyait au menteur. C'était le specimen le plus accompli que j'ai rencontré au long de ma formation, et c'est auprès de lui que j'apprenais la sagesse.
Je m'interrogeais : comment un tel homme avait il pu être choisi comme conseiller par Alexandre ? Il était en tout l'antithèse d'Aristote qu'Alexandre avait suivi pendant quatre ans en Macédoine. J'en vins à penser que c'était là l'explication, qui d'ailleurs s'avéra exacte par la suite : Alexandre ne supportait plus la tutelle intellectuelle et politique, c'était un jeune loup qui découvrait sa propre puissance et qui ne tarderait pas à la retourner contre son maître.
D'après mes nombreux entretiens avec Anaxarque je voyais qu'il se situait expressément dans la lignée de Démocrite dont il m'avait vanté les ouvrages. Il retenait et approuvait sans réserve la théorie de l'univers infini, et conséquemment la pluralité des mondes. Il approuvait la thèse des atomes infinis en nombre dans le vide infini. Qu'est ce que le réel : "pas plus quelque chose que pas quelque chose". Il existe en effet les phénomènes, tous les phénomènes formés par la conjonction des atomes, mais ils ne sont pas doués d'être, de substance ou de continuité, et ils retournent plus ou moins vite à l'indéterminé dont ils sont issus. A entendre Anaxarque développer ces thèses j'avais le sentiment exaltant d'assister moi-même à la naissance et à la destruction des mondes.
Je crois en revanche que Anaxarque a renforcé la dimension de scepticisme qui régnait chez Démocrite, lequel avait dit : nous ne savons pas ce que sont les causalités à l'oeuvre dans l'univers : je sais que je ne sais pas.
De plus Démocrite disait : convention que le doux, convention que l'amer convention que le laid, que le beau, ou le juste - si bien qu'après cela il ne reste rien dont on puisse établir la nature en vérité. L'homme vit, non dans la connaissance du réel, mais dans une sorte de toile gigantesque, invisible, qui par le langage règle les échanges et donne à chacun l'illusion de vivre dans la réalité.
Philosopher c'est découvrir l'existence de cette toile, de la déchirer autant que possible, et ainsi de révéler l'en de ça du théâtre, non pas un Etre souverain et mystérieux, comme chez Platon et les idéalistes, mais l'oeuvre insondable du Hasard cosmique, à l'oeuvre en toutes choses : univers, mondes, métaux, végétation, animalité, humanité - sans exception possible !
Ni Etre, ni Non Etre, mais partout et en tout le mouvement infini, interminable, éternel. D'où la reprise de la fameuse sentence qui soutient l'hellénisme : "ou mallon", rien de trop - ni dans la connaissance, ni dans l'action. Et, dans la suite des intuitions lumineuses de Démocrite : rien n'est plus ceci que cela, rien ne prévaut dans l'absolu pour le sage émérite qui a sondé la viduité du vide.