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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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2 avril 2021

MELANCOLIE DES PIERRES : journal du 2 avril 2021

 

Mon premier voyage en Grèce, dans les années quatre-vingt, fut particulièrement émouvant. Ainsi donc tout ce que j'avais tant admiré dans les livres, architecture, sculpture et poésie, à présent s'offrait à moi, non comme un songe, mais comme un réel, tangible, sensible, évident. Ainsi donc je n'avais pas rêvé, tout cela existait bien, il suffisait d'ouvrir les yeux.

Hölderlin avait rêvé la Grèce, la chantant dans son "Hyperion" et dans les Hymnes. Mais il n'avait pas eu la chance d'aller sur place, de confronter le rêve à la réalité.

Mais quelle réalité ? On voyage dans l'espace, mais on ne remonte pas le temps. La réalité que l'on voit n'est pas celle de l'Antiquité, on ne rencontrera ni Héraclite ni Périclès, les temples sont en ruine, les colonnes abattues. Le vent de l'Histoire a soufflé la beauté du monde.

Je me souviens avoir éprouvé une sourde mélancolie, à Mycènes, à Corinthe, en d'autres lieux encore. A l'arrière plan de la Grèce moderne je tentais de saisir la vie, l'esprit, le génie de la Grèce antique, mais je ne voyais qu'une réalité tronquée, une épave sublime encore, mais une épave. Des marques gravées dans la pierre, des figures mutilées où l'on pouvait deviner des larmes.

Ce n'est qu'à Epidaure, dans ce théâtre miraculeusement conservé, que je vécus, assis sur un gradin de pierre, une forte impression de présence, parmi tous ces gens qui regardaient et écoutaient, et par le miracle de la langue entraient en consonance avec leur glorieux passé. Sophocle et Euripide, Oreste et Clytemnestre et tous les héros de la tragédie, tous ils étaient là, vivants, impérissables, dans la langue.

Mais ce n'est là qu'un moment, fugace et trompeur. Je parlais de mélancolie : c'est l'affect de l'impossible, douleur, nostalgie et conscience impitoyable du non-retour. Cet affect je le retouverai peu ou prou dans tous mes voyages. C'est comme si, par un tour singulier de ma nature, je venais toujours trop tard et que l'essentiel avait déjà eu lieu. Reste alors ce sentiment lourd d'un rendez-vous éternellement manqué.

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"C'est comme si, par un tour singulier de ma nature, je venais toujours trop tard et que l'essentiel avait déjà eu lieu. Reste alors ce sentiment lourd d'un rendez-vous éternellement manqué." Magnifique.
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