Pour ue ETHIQUE de la PEAU : à Démocrite
Gilles Deleuze, dans le beau chapitre 18 de sa "Logique du sens", donne trois images de philosophes en rapport avec la surface. Philosophes de la hauteur, qui fuient la platitude pour de plus célestes imaginations, philosophes de la profondeur, ceux de l'abîme, scrutant les cavernes, les Tartares et les suinteurs de l'origine, et enfin les vrais, ceux qui se laissent glisser à la surface et pour qui la peau est la chose la plus "profonde". J'ajouterai volontiers que c'est là peut-être un parcours plus ou moins obligé de tout penseur qui fait intégralement le chemin de l'existence. L'idéal, l'origine, le réel. Divinité, animalité, humanité. Mieux encore : homo-deus, homo-animale, homo-natura.
Notre question est : une éthique de la peau est-elle possible, quand on examine la puissance des conditionnements socio-culturels, leur effet persistant sur le sujet, qui dans cette occurrence mérite bien son statut d'assujetti - d'autant plus que cet assujettissement est largement inconscient ? Que devient la subjectivité quand la norme sociale s'impose avec une si criante efficacité?
La peau c'est ce que je donne à voir. Image, à la fois personnelle et conventionnelle. Je me donne malgré moi, pourrait-on dire, alors même que je crois me réserver un territoire privé dans ce que je cache. Exposition obligatoire du visage. A tel point que le visage est ce qui me définit comme identité, marquage imparable de la responsabilité juridique (cartes d'identité, passeports, permis de conduire etc - voir l'interdiction corrélative de la cagoule). Qui suis-je si c'est l'autre qui me définit dans mes caractères ethniques, religieux, sexuels, jusque dans ses incontrôlables inductions imaginaires ? Je ne puis rien, ou presque, contre ses fantasmes, livré que je suis par cette surface ouverte du visage, à la trahison, voire à la pénétration.
Il me reste les zones privées, ce que je dissimule au regard. Intimité comme on dit. Mais fort relative si l'on s'aperçoit que les tranches du corps exposé délimitent par contraste les zones réservées, selon un rapport géométrique immédiat. Que devient la pudeur ? L'ex-hibition et l''in-hibition" se conditionnent avec rigueur, comme on voit dans l'usage du maillot de bain, du string, et dans la strip-tease. Et comment échapper, sans ridicule, à ces étalages conventionnels forcés quand on souhaite se protéger de l'inquisition universelle?
On voit que dans ce domaine public il est difficile de penser et de construire une quelconque éthique de la peau. Difficile d'échapper au contrôle social alors même que l'on croit jouer avec les règles. Ridicule, encore, du prétendu naturisme qui oblige à une exhibition aussi contraignante que l'est le respect de ladite pudeur. On reste dans la morale, quelle que soit par ailleurs son degré de sévérité ou de laxisme.
Politique et éthique se croisent de la sorte de manière inattendue. L'impératif politique s'impose au premier chef, dans une société qui contraint à une exhibition perpétuelle, qui dilue le privé et l'individuel dans l'éta- lage et le divertissement, qui dégrade le singulier dans le narcissisme universel. Résister. Ne pas tergiverser. Conquérir une nouvelle intimité. C'est le premier moment, si toutefois on a le souci de sauvegarder son jardin de singularité active : " Cache ta vie".