Ma devise, c'est reconnaître le tragique, le penser, mais ne pas s'y rouler. Il y a assez de misère dans le monde, et dans nos âmes, pour ne pas y ajouter la culture des passions tristes. Ni pessimisme, ni, pire encore, la fascination du néant. Mais à l'inverse, l'illusion entretenue, tenue pour vérité n'est que sottise. Entre les deux extrêmes, la Voie du Milieu.

Cette belle lucidité se remarque admirablement dans Epicure : sa vision du monde, sans concession, exprime sobrement la nature des choses : les atomes et le vide,  la composition aléatoire, l'absence de finalité, de providence, de raison dernière, la pluralité des mondes, l'insignifiance universelle. C'est le tragique pur. Mais nul ressentiment, nulle tristesse : "il faut tout ensemble rire et philosopher".

Outre la sobre beauté de l'expression, nous remarquerons l'association cardinale du rire et du philosopher, deux expressions, manifestement, de la même tendance plastique, de nature apollinienne. A l'insignifiance radicale du réel le philosophe oppose, non une illusion réconfortante comme fait le religieux, mais la puissance ordonnatrice de l'art, elle même fondée sur la pensée. Pensée de la mesure : nos craintes sont immotivées, reposant sur de pénibles fantasmes de culpabilité et de châtiment (la crainte des dieux), ou sur des opinions vides sur la non-vie (la crainte de la mort). "Le sage ne craint pas de ne pas vivre, car ni vivre ne lui pèse, ni il considère comme un mal de ne pas vivre". Pensée du plaisir comme norme du bien, préférer les plaisirs naturels et nécessaires, construire une île d'amitié et de sérénité sur l'océan de l'incertitude. Pensée artiste, car le rire est l'expression d'une heureuse distanciation, écart jubilatoire qui tamise le tragique sans le nier, par où la tragi-comédie humaine sera métaphorisée en spectacle : "Il sera plus charmé que les autres hommes par les spectacles" (DL, x,,121b). Cette citation, peu commentée, révèle une dimension importante de l'épicurisme, car si Epicure déconseille d'écrire de la poésie, tragédie et comédie, il en recommande la fréquentation, sans doute pour la catharsis, cette bienfaisante purgation que procure la vision des turpitudes humaines.

Rire et philosopher : deux activités par lesquelles nous construisons l'écart. On rit pour ne pas sombrer dans les larmes, pour se donner à soi-même une chance, un espace de liberté, une distance, où, tout en reconnaissant le mal, nous en relativisons les effets, riant de nous-mêmes au dernier chef, et nous dégageant. On philosophe pour comprendre les lois de nature, pour rectifier le jugement, pour construire une existence "belle et bonne". L'épicurisme est résolument apollinien, l'arc et la lyre, vérité tragique et métaphore artistique.

Cette interprétation pourra surprendre. Epicure n'est pas présenté, en général, comme un "artiste". On lui reproche un style sans grâce, une certaine pesanteur démonstrative, ses saillies contre la culture homérique et livresque. Mais il ne s'agit pas de cela. Je dépeins une attitude de fond face à l'existence, un certain choix de vie, que je qualifie d'artiste en ce qu'il développe la force plastique de composition, comme on dit d'un peintre ou d'un poète qu'il compose une vision du monde. Et cette vision a le caractère très particulier d'associer le tragique et la beauté, de concevoir la beauté (beauté de la vie) comme un réponse non religieuse, non idéologique au tragique indépassable de l'existence.