DU TROU DANS LE SAVOIR
" Le sujet est un trou dans le savoir". Si l'on pouvait combler le trou - ce que nous nous efforçons de faire par crainte ou sottise - le sujet disparaîtrait, ce qui arrive en effet. Un trou, cela signifie un lieu de passage, une ouverture, mais aussi un défaut, une absence, un blanc dans le texte : le signe patent d'un non-savoir, d'une incomplétude. Ce qui, originellement, qualifie le sujet, c'est d'être situé en ce lieu où la certitude échappe. Remarquons que cette proposition prend le contrepied exact de la tradition philosophique dominante qui prétend se hisser à la connaissance du tout et en tirer certitude. Peut-être cette tradition, pour vénérable qu'elle soit, achoppe-t-elle sur un impossible qu'elle ne voit pas : on ne peut à la fois affirmer le sujet et la certitude, entre les deux il faut choisir. La philosophie, en choisissant la certitude, a forclos le sujet. Au nom du savoir elle a trahi la vérité.
Tout autre est la position pyrrhonienne : "La philosophie zététique a tiré son nom du fait qu'elle cherche continuellement la vérité, la sceptique du fait qu'elle examine toujours et qu'elle ne trouve jamais, l'éphectique (suspensive) de l'état mental consécutif à la recherche, je veux dire la suspension du jugement, l'aporétique du fait qu'elle soulève des apories sur toutes choses." (DL, IX,70) Cela fait série : recherche, examen, suspension, aporie. Ce dernier terme, qui clôt la série, est ausi le plus intéressant : l'aporie c'est l'embarras, l'impasse, suite au manque de ressource (poros). L'homme ne dispose pas des ressources nécessaires pour fonder un véritable savoir. Mais on peut aussi lire ce passage comme une description originale de la position du sujet : être sujet c'est chercher sans trouver un terme définitif, c'est se tenir en ce lieu de l'indétermination, assumer le non-savoir, se vouer à la féconde errance du chercheur.
Le trou est-il dans la nature des choses ? Comment savoir ? Mais il est sûrement dans la psyché. Lucrèce comparait notre esprit à un vase percé. Cela entre, cela sort, cela ne reste jamais. Que le sujet soit troué c'est une évidence. Il était moins évident de décréter que le sujet soit ce trou lui-même. Encore que ce verbe "être" soit ici plutôt mal venu : étrange "être" en effet qui ne définit qu'en négatif, rétif à toute définition, à tout positionnement, à toute qualification. Du sujet il faut tenir qu'il n'est ni ceci ni cela, pas plus ceci que cela, à jamais erratique, imprévisible et inventif, nomade et transgressif.