VERITE DU REEL
Il ne faut pas brusquer, effaroucher la vérité, plutôt la cajoler, comme une chatte ! Mais le plus souvent c'est elle qui vous saisit, alors que vous n'attendez rien. D'aucuns nous assomment de leur savoir emprunté, dont eux-mêmes ignorent la source, et la teneur et les effets. Un savoir qui n'a pas été trempé au feu de la vérité n'est qu'une opinion de circonstance. Ne croyez pas les maîtres, suspendez votre adhésion, exigez des preuves. Mieux encore : expérimentez par vous-même. Que votre idée soit le fruit d'une expérience directe, en tous cas dans les domaines qui engagent le désir et le sens de votre existence.
Bouddha se taisait obstinément quand un quidam lui posait une question métaphysique, du genre : l'univers est-il éternel ou périssable, fini ou infini etc. Il estimait que ces questions étaient sans rapport avec le problème central de la souffrance et de l'abolition de la souffrance. S'y adonner c'est perdre un temps précieux en spéculations vaines. Ce n'était pas le point de vue d'Epicure qui affirmait que les opinions fausses sur la nature, à la fois proche et lointaine, étaient sources d'angoisse et maintenaient les hommes dans la dépendance aux représentations mythiques et superstitieuses ; d'où une "physiologia", une étude de la nature, qui, en dégageant les lois fondamentales du réel, apporte la sérénité. "Quand on est frappé des craintes qu'inspirent les fables du vulgaire, on ne peut s'en délivrer que par l'étude de la nature : sans cette étude point de plaisirs purs" (Maxime XII). Cette position peut se vérifier : une saine compréhension des phénomènes naturels, comme les ellipses, les tornades et autres cataclysmes nous libère de la superstition et de la crainte des dieux, tout comme l'interprétation strictement physiologique et psychologique nous affranchit de la crainte de la mort. Mais peut-on parler de vérité au sens strict ? Je pencherai plutôt pour une "opinion rationnelle".
J'appelle vérité la rencontre directe, l'épreuve du réel. Si vous placez votre main sur le feu vous faites l'expérience immédiate, indiscutable, que le feu brûle. Cela s'inscrit dans votre chair. D'où un savoir irréfutable, qui vous dispensera de refaire l'expérience : vous savez une fois pour toutes. C'est là un modèle qui peut se généraliser, se rapporter à toutes ces expériences qui marquent : la chute, la noyade, l'accident, la maladie, la mort d'un proche - encore que certains parviennent par je ne sais quelle diablerie à nier l'événement, le banaliser et l'oublier. Chez l'homme la puissance de dénégation est remarquable, mais ses conséquences aussi. Ceux qui n'apprennent rien sont condamnés à répéter sans fin les mêmes erreurs.
Voilà le socle inébranlable sur lequel peut s'édifier une philosophie qui ne soit pas du semblant, et dont la puissance corrosive viendrait aisément à bout des spéculations gratuites et des chimères. Sauf qu'à la mauvaise foi et à la rage de croire il n'est point de remède.