PAPA REGARDE !
L'enfant, tout frétillant sur les marches du toboggan, tout près de se laisser glisser, se tourne vers son père : "Regarde papa, regarde". Ce modeste exploit sportif ne prend tout son sens, et sa valeur, que par le regard supposé admiratif, approbateur du père. Cette scène, avec des variantes, se joue interminablement dans les familles, jusqu'à agacer les adultes, qui le plus souvent se contenteront d'octroyer une félicitation distraite : mais les enfants savent bien qui regarde vraiment et qui fait semblant.
Quand j'étais un jeune papa je voyais bien que pour l'enfant c'était là chose sérieuse. Bien sûr il fallait encourager le petit à franchir certains obstacles, ne jamais rire de ses échecs et le pousser à recommencer jusqu'à la réussite. Bien sûr il voulait être vu - mais cela ne suffit pas - il veut être regardé. Il veut percevoir l'intentionalité, le mouvement directionnel d'un désir pour lui, il veut, le temps d'un regard, exister, mieux exister seul, pour l'autre qui ne regarde que lui. Il veut se sentir enveloppé dans la tendresse d'un accueil inconditionnel, être l'élu, l'aimé, et pour un instant, préféré à tous les autres. Le reste du monde est pour ainsi dire suspendu, retiré dans un arrière-plan indistinct, sans signification. Remarquons que cette illusion, positive en son essence, se retrouve dans toutes les occurrences de l'amour, qui toujours élit un objet particulier au détriment de tous les autres.
Dans un tour de génie Lacan range le regard au nombre des "objets a", complétant la liste de Freud : objet partiel, petit bout de corps qui peut se détacher pour fournir un point d'attache à la pulsion, comme le sein par exemple. On dira : le regard n'est pas un bout de corps, il n'est pas matériel. Certes, mais le corps psychique n'est pas le corps organique, il distribue ses éléments selon une logique tout autre. Dans le corps de l'aimée l'amant cherche à atteindre quelque chose qui ne peut se figurer correctement, qui n'est pas le corps mais le désir. Il veut être désiré, non pour ceci ou cela, mais comme sujet singulier, incomparable. " Parce que c'était lui, parce c'était moi". Voilà pourquoi le sujet veut être regardé. Il pressent dans le regard de l'autre si ce regard est objectivant, aliénant, ou s'il affirme sans condition une capacité de reconnaissance.
On se demandera si regarder, dans ce contexte, n'est pas offrir le regard comme tenant-lieu (objet partiel), ou métonymie (la partie pour le tout) par quoi on veut faire entendre, dans l'illusion bienheureuse de la totalité (le tout de l'amour), que l'autre n'est pas seul, et réciproquement, que je ne suis pas seul : en s'échangeant l'objet crée alternativement un plein et un vide, qui sont les scansions ordinaires de l'amour.