SUR LES INSTITUTIONS CLOSES : journal du 30 septembre
Lisant "La montagne magique" de Thomas Mann, ou plutôt, flânant de page en page, je me surprends, de ci de là, l'esprit échappé, voguant et flottant, à revivre en imagination le séjour que je fis jadis dans une maison de repos, en Alsace. Thomas Mann décrit longuement le sanatorium de Davos où il accompagna sa femme malade, le rythme de la journée qui se répète invariablement, l'ambiance très spéciale d'un lieu isolé du monde, entre ciel et montagne, la sensation d'une étrangeté insondable.
En fait, je fis deux séjours en ce lieu. Une première fois autour de mes dix ans comme élève, dans un internat religieux ; la seconde, à 18 ans, comme "malade", dans les bâtiments sanitaires de la MGEN. L'internat et le dispensaire se dressaient face à face, comme l'opposition irréductible du sacré et du profane, du religieux et du laïc, de Dieu et du Diable. J'étais passé du premier au second sans une once de regret ou de culpabilité, goûtant sans mesure aux plaisirs de la liberté. Mais ce qui était singulier c'était cette proximité extrême, en un seul lieu, de deux univers que tout sépare, pour un sujet qui aura vécu successivement dans chacun des deux.
Si bien que, rêvant et batifolant, j'en viens à confondre les époques, comme si l'essentiel était moins de retrouver tel ou tel événement, que de flâner par les chemins, de revoir les beaux paysages de montagne, de regarder vers la plaine, de gravir les pentes herbeuses et forestières vers les châteaux en ruine, de retrouver l'odeur des pins, la fraîcheur humide des sous-bois, de me perdre, d'errer, de lambiner, musique en tête, sans rime ni raison. Et là je ne sais plus si j'ai dix ans ou vingt ans, si je rêve à Robinson Crusoê ou si je me récite à moi-même quelques vers de Rimbaud. Mais toujours la poésie accompagne mes escapades, rythme la marche et détermine de surprenants détours. Puis vient le moment où cesse la remémoration, il se fait un grand silence que vient remplir le souffle du vent ou le chant de l'oiseau.
Je ferme les yeux, aussitôt je me retrouve dans la grande cour arrière de l'internat, parmi mes camarades. Nous avons laissé derrière nous cahiers et crayons, nous voilà criant de joie, débordant, la grande porte va s'ouvrir, et après c'est la forêt, les sentiers, les prairies, les jeux, enfin, deux ou trois heures de liberté...
Je ne dirai pas que j'aie été particulièrement malheureux à l'internat. Il y avait de bons moments, et de bons camarades. Ce n'était pas le bagne. Je n'y ai jamais été malmené ou abusé. Mais il y a je ne sais quoi dans les institutions fermées qui vous mène insensiblement à une forme rampante de mélancolie, d'autant plus sournoise qu'elle n'affleure jamais comme telle à la conscience, poursuivant une existence latente, inapparente, dans les profondeurs de la sensibilité. Au fond c'est très simple : ou bien vous vous plongez sans réserve dans les arcanes de cet univers, vous vous y conformez, vous devenez un adepte, vous en faites profession, ou bien, d'un bond généreux, vous vous détournez à jamais.
Pour être libre il faut être seul. Non pas isolé ou esseulé, mais seul. Je veux dire sans obédience, adhésion ou sujétion. C'est difficile, c'est risqué, mais cela en vaut la peine.