DE LA NON-VIE - qu'est-ce que philosopher ?
Platon disait : "philosopher c'est apprendre à mourir".
Spinoza dira : "la philosophie n'est pas une méditation de la mort mais de la vie".
Mais pourquoi l'un plutôt que l'autre ? On raisonne là comme si on pouvait les séparer. Héraclite est plus juste lorsqu'il déclare l'unité des contraires : vie-mort, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim. Qui veut l'un rencontre l'autre, et inversement.
Epicure : "Celui qui exhorte le jeune à bien vivre, et le vieillard à bien mourir est niais, non seulement à cause de l'agrément de la vie, mais aussi parce que c'est une même étude que celle de bien vivre et de bien mourir". (Lettre à Ménécée, 126)
C'est une même étude parce qu'il n'existe, pour toutes choses, qu'une seule étude, celle des données fondamentales de la nature : le monde, le corps, l'esprit. Vivre et mourir sont des processus naturels dont il importe de dégager les lois. Vivre c'est le processus du corps-esprit qui naît, qui se développe et qui décline. Mourir signifie la fin du processus, la destruction de la pensée et la décomposition du corps. Voilà ce qu'enseigne la "physio-logia", vérité discursive du réel.
De là une sérénité conquise sur les passions d'ignorance et l'affolement de l'imagination :"Le sage ne craint pas de ne pas vivre (mê zên) : ni vivre ne lui pèse, ni il ne considère comme un mal de ne pas vivre".
Le "pas vivre" serait un mal si nous pouvions vivre le "pas vivre", si, morts, nous pouvions conserver la conscience de notre état de mort. C'est ce que nous imaginons lorsque dans un fantasme assez commun, nous nous plaçons en esprit auprès de notre cadavre, ou de la tombe, ou observant les réactions de nos proches, leurs larmes amères ou leurs sarcasmes. Mais c'est un fantasme, rien qu'un fantasme, produit par un être bien vivant qui projette désespérément dans un avenir pathétique une image qui appartient totalement au présent. On ne peut se représenter sa propre mort car une telle représentation est toujours celle d'un vivant.
Par contre on peut poser la pertinence d'un "non vivre", d'un "ne pas être", c'est à dire d'une réalité sans nulle conscience, nulle pensée, nulle sensation, nulle émotion. Après tout, n'est ce pas ce qui se passe dans le sommeil profond qui est comme un trou béant où nous sombrons, mais aussi dans certains accidents qui provoquent une perte totale de conscience, sans parler des expériences d'anesthésie médicale, où, perdus au monde et à nous-mêmes, nous sommes comme si nous n'étions pas, et si par malheur l'anesthésie nous tuait, nous ne saurions pas même que nous sommes morts !
Et en effet, qu'y-a-t-il donc de redoutable dans ces états de suspension de conscience qui sont de parfaites préfigurations de la non-vie ?
Ne pas être n'est pas un mal puisqu'il n'y a personne pour s'en apercevoir. Et en effet, il serait peut-être judicieux, pour la clarté du propos, de parler, plutôt que de mort (avec son cortège de représentations funèbres et angoissantes), de non-vie, terme suspensif, neutre et froid comme la coupure du concept.