CE QUE PEUT UN CORPS
De part ma complexion native je ne suis guère porté à somatiser. Dans les moments d'accablement, et j'en ai hélas connu trop souvent, je me mets entre parenthèse, je fais le gros dos, je me ménage, je suspends mes activités, je chôme de corps et d'esprit, j'attends que l'orage passe. Cette capacité de repli m'aura du moins épargné de plus graves déboires. Si bien qu'au total je n'ai pas trop à me plaindre de l'état où je suis présentement, à l'approche des 75 ans.
Montaigne, dès cinquante ans, se plaint de son grand âge. Ce qui nous fait sourire, mais enfin c'était une autre époque, où l'on mourait jeune.
Vers la trentaine j'avais connu un épisode sérieux de somatisation, le seul à proprement parler, qui interroge la relation au corps propre, et plus profondément le lien entre l'esprit et le corps. Sans aucun signe précurseur, sans cause identifiable, d'un coup, une sorte de boursouflure douloureuse, de la taille d'un oeuf avait poussé dans le cou. Le médecin n'avait, disait-il, jamais rien vu de tel, mais estimant qu'il y avait là signe d'infection, décida de traiter la chose comme un abcès. Le remède fut efficace, mais je restai, moi, sur une énigme : comme il n'y a pas d'effet sans cause et de cause en effet, il me fallait bien admettre que "quelque chose" s'était manifesté là, hors de toute conscience, qui exprimait, par les voies obscures du corps, un conflit interne, un non-su, une intentionnalité inconsciente, dont j'aurais à tenir compte si je voulais éviter de plus graves accidents. Quand la conscience prétend ignorer les vérités intérieures, quand elle refuse de dire, c'est le corps qui se met à "parler" - dans un langage obscur qu'il s'agit de déchiffrer. Ai-je su déchiffrer le message à l'époque ? Je ne sais, mais il reste que cet épisode demeura sans suite ni rechute.
Spinoza disait : nous ne savons pas ce que peut un corps. Que le corps ne soit pas simplement une recollection d'organes, une machine sophistiquée réductible à des algorythmes, mais une puissance de pâtir et d'agir, une expressivité dynamique, soutenue par un vouloir irréductible, voilà qui échappe à la perspective réductionniste de la biologie. Que veut un corps ? Que peut un corps ? J'aimerais le demander à mon chien, si j'en avais un, à l'âne, à l'épervier, mais ils ne parlent pas, et ce que j'en vois de l'extérieur me laissera à jamais sur mon ignorance.
Je ne sais pas même ce que veut, et peut, mon propre corps. Et encore moins celui de ma compagne, ou du fils, ou de l'ami. Dans l'acte d'amour nous croyons saisir enfin ce mystère dans l'autre, le pénétrer, ou l'entrevoir à défaut de le saisir, mais là encore l'énigme nous échappe, et comme le dit Lucrèce, j'aurai beau étreindre et étreindre encore le corps de l'aimée, je reste à jamais sur la lisière, repoussé malgré moi dans le champ de l'impossible : "il n'y a pas de rapport sexuel" (Lacan).
Lorsque l'esprit est relativement sain on pourrait imaginer qu'il continue son activité bien au-delà de la limite ordinaire de la vie. Mais voilà, c'est le corps qui nous lâche, c'est le corps qui meurt, entraînant l'esprit dans le trépas. On peut dire : la mort du corps est programmée, et si aucun élément parasite, accident, meurtre, maladie, ne survient, le sujet mourra à la date prévue. Mais cela encore est problématique : on peut mourir d'épuisement, de lassitude, d'ennui. D'où ma remarque : peut-être qu'il y a une secrète raison qui fait que le sujet meure à telle date plutôt qu'à une autre, et de cette manière-là, et pas d'une autre. Les uns dans les douleurs de l'agonie, les autres, comme Schopenhauer, assis paisiblement dans un fauteuil où ils s'éteignent en silence comme une bougie.
Non, nous ne savons pas ce que veut et ce que peut un corps. Toute notre science en vient à balbutier comme un enfançon lorsqu'on la somme de nous éclairer. Nous en sommes réduits à l'observation, et plus encore à l'écoute attentive de nos aléas, de nos réussites et de nos échecs, révisant à mesure un jugement à jamais imparfait, mais susceptible de s'amender et de se réguler. D'où l'intérêt des méthodes internes, comme la relaxation dynamique, qui nous apprennent à cohabiter souplement avec notre corps.