ELOGE DE LA FUITE
Avant de pénétrer en un lieu quelconque assurez-vous de pouvoir en ressortir ! Je frémis en songeant à ces institutions traditionnelles d'où l'on ne sortait que les pieds devant. Nommément à la conception ancienne du mariage, qui, disait-on, relevait de la juridiction divine : "ce que Dieu a uni, l'homme ne saurait le délier".
Pensez donc ! Une vie entière dans un ménage où règnent la discordre, le désamour, le ressentiment et la haine ! Et nul échappatoire, que le meurtre ou le suicide. Fichtre !
J'avais autrefois une amie qui se plaçait systématiquement au fond de la salle de conférence, de concert ou de réunion, à deux pas de la porte, de manière à s'échapper au premier bâillement. J'ai trouvé cette politique si raisonnable que je l'ai adoptée à mon tour, fuyant sans vergogne les palabres fastidieuses ou déplaisantes, quitte à choquer ou déplaire. J'en devins même un expert dans les dernières années du professorat.
Dans certaines circonstances la fuite est de bonne politique. Essayez donc de raisonner un imbécile, de persuader un sceptique, de convaincre un adversaire ! Vous vous y casserez les dents, et au total c'est de vous-même que vous serez le plus mécontent. Réfutez un croyant tant que vous voudrez, vous ne ferez que le renforcer dans sa croyance, qu'il mettra au dessus de tout, non qu'elle lui semble plus assurée en elle-même, mais pour le plaisir de vous embarrasser et de vous contredire.
Il y a je ne sais quelle pente fatale dans la plupart des discussions qui fait que les opinions se durcissent, se raidissent par un effet de contradiction, débouchant le plus souvent dans une hostilité larvée. C'est à cette aune qu'il faut juger s'il faut poursuivre le débat ou le laisser. Si l'on ne peut faire émerger les véritables enjeux, quel intérêt ?
Certaines débats publics illustrent merveilleusement ma thèse. Je veux bien que les protagonistes s'y escriment d'estoc et de taille, croyant militer pour la justice ou le bien public, quand ils ne font que saliver d'importance, pour se faire valoir à leurs propres yeux.
Il m'est arrivé, hélas, d'éprouver de semblables désagréments à la lecture de certains ouvrages philosophiques, dont le ton compassé ou professoral n'a d'autre vertu que de dissimuler la viduité de pensée. J'aime la clarté, la limpidité et pour une fois j'approuve Boileau : ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Est-il bien nécessaire de produire des farcissures alambiquées quand on peut se faire entendre directement, par une parole qui désigne expressément le problème, sa nature, ses conditions, et son éventuelle solution ?
"Fuyez à toutes voiles la paideia" disait Epicure. Paideia désignait l'éducation traditionnelle, qui forme bien, peut-être, un citoyen, mais pas un homme libre. Cette injonction pose une question difficile, de tous les temps : quelle place accorder à la culture, dont nul ne peut s'extraire, mais qui implique également des limitations considérables, sans parler de l'amoncellement des inutilités. L'idéal est d'avoir suffisamment de culture pour pouvoir s'en passer, c'est à dire pour accéder à ce stade où l'on peut se former, s'édifier en quelque sorte comme philosophe, sujet actif de sa pensée et de sa vie.
Parfois il faut faire front et combattre, parfois il faut fuir. D'autres fois il faut ruser, surtout si la situation est difficile et l'ennemi coriace. On fera semblant d'adhérer, puis, par un subtil déplacement, on reviendra à la charge, on enfoncera le fer au défaut de la cuirasse. Encore faut-il que l'adversaire soit digne de vous, sans quoi toute cette escrime est parfaitement inutile. Dans ces cas-là brisons net, tournons le dos, et vaquons paisiblement à nos affaires !