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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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27 août 2015

"GRAND MAÎTRE" roman de JIM HARRISON

 

"Grand Maître" est, de l'avis même de Jim Harrisson, un "faux" roman policier. Il est vrai que l'intrigue est d'un dépouillement racinien : un flic consciencieux de soixante cinq ans se retire après quarante ans de service, mais une dernière affaire, singulièrement excitante, l'empêche de se retirer tout à fait, de rompre définitivement. Un chef de secte magalomaniaque et lubrique sévit dans la région, et, sous prétexte de spiritualité, se livre au détournement de très jeunes filles - avec la complicité, faut-il préciser, de leurs parents, obnibulés par l'aura du gourou auto-proclamé. On ne voit pas très bien ce qui motive Saunderson, c'est le nom de notre retraité, à poursuivre inlassablement le Grand Maître, du Michigan jusque dans l'Arizona, sans mandat officiel ni qualité requise, d'autant que lui-même n'est pas irréprochable. De sa fenêtre il guette le soir, dans la maison d'en face, une jeune fille de seize ans, laquelle, amusée par le manège, prend bien soin de danser nue dans la lumière du salon. Entre tentation et culpabilité, voguant au gré, Saunderson parvient à éviter le passage à l'acte, et réussira même à faire de Mona son associée, spécialiste en informatique : c'est d'elle que viendront toutes les nouvelles intéressantes susceptibles de coincer le malfrat.

L'essentiel n'est pas là. Ce livre est une prodigieuse et difficile méditation sur la vieillesse, ses pertes successives, son pathétique refus du temps, sa dépressivité essentielle. Le corps ne suit plus le désir, contrecarre la volonté, freine et s'alourdit. Saunderson boit trop, mange mal, ignore toute discipline de vie. Voici trois ans il a divorcé : sa femme ne supportait plus son regard de flic embué de toute la misère du monde. Ce divorce fut sa ruine. Et maintenant la retraite. Quel avenir pour un homme de 65 ans, alcoolique, dépressif, mal portant, divorcé ? On comprend qu'il se rabatte sur le Grand Maître, au moins cela repoussera quelque temps l'échéance.

Et puis il y a cette autre question : quel rapport entre le religion, l'argent et le sexe? Tous ces ingrédients sont réunis dans cette affaire. Et que penser de ces sectes américaines qui singent les pratiques et les croyances des Amérindiens, dansant au feu de bois, chantant des mélopées, se teignant le visage, et pour finir se roulant dans le stupre et la fornication, quand, comble du tragique, ils ne procèdent pas à un suicide collectif ? Les sectes ne sont pas des religions dira-t-on. Mais comment expliquer la ploutocratie du Vatican, la pédophilie, la Très Sainte Inquisition, la complaisance coupable pour le génocide des Juifs, et tant d'autres monstruosités ? Mais le pire sans doute, et ce thème revient inlassablement dans le livre - et dans toute l'oeuvre de Jim Harrisson - c'est le génocide systématique de la nation indienne, auquel aucune autorité religieuse ne s'est opposée. Jouer à l'indien, alors qu'on lui a volé ses terres, qu'on l'a escroqué, massacré, interné et avili, n'est ce pas se moquer du monde, ajouter le ridicule à l'infamie ?

Il y a sans doute une mauvaise conscience historique des Américains, mais je ne suis pas en mesure d'en juger. Simplement je considère que loin de célébrer comme on le fait la découverte du Nouveau Monde, on devrait promulger un jour de deuil universel : ce fut une catastrophe qui a sonné le glas d'un monde, ouvert la voie à la Cupidité, justifié à l'avance les crimes les plus odieux. Page noire de notre histoire, comme celle de l'esclavage et de la déportation des Noirs.

Et enfin, dans ce livre étrange et mélancolique, il y a, en contre point, quelque chose dont nous ne pouvons pas, ici, nous faire une idée satisfaisante, la présence, l'omniprésence de la nature, l'immense, l'insondable nature. Plaines gigantesques, gorges profondes, rios desséchés, arbres énormes ou rares, cactus géants, vipères, serpents à sonnettes, lacs, cascades, forêts profondes, fleuves et rivières, et puis les oiseaux, les plantes de mille couleurs. Et puis voici un vieil Indien qui parle avec les corbeaux. Un autre qui rêve de bisons. Saunderson, familier du Michigan et de la froidure, sèche sous le soleil arizonien, déchiffre des sigles gravés sur la pierre : qu'est ce donc que ce monde où l'homme a tout perveri et souillé, où règne la corruption, où le riche toujours boit la sang du pauvre, où tout amour disparaît, où la nature même nous devient incompréhensible ? Mais lui, étrangement, bien qu'à demi alcoolique, mélancolique et désespéré, il a conservé une âme d'enfant, une jeunesse inépuisable qui le fait vibrer au rythme des choses, des humeurs de la terre. La réponse à la question : quel est le lien entre religion, argent et sexe ? La réponse ne peut être formulée en mots. Saunderson n'est pas un penseur. La réponse est dans cet hymne grandiose et humble à la nature, dans les retrouvailles tardives et improbables entre l'Indien et le Blanc, mais le Blanc qui a fait une sorte de voyage initiatique à l'orée de toute culture.

Il faut lire ce livre, se mettre en sympathie avec un cheminement complexe et tortueux par les dédales de la conscience, jusqu'à ce point indéfinissable où une certaine conjonction se fait jour, abolissant les contraires dans une simple, une rustique évidence.

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