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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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28 août 2015

De la DELICATESSE - et de l'âge mûr

 


Le jeune homme court au danger, il veut mesurer ses forces, affirmer sa "vertu", conquérir lauriers et reconnaissance. Combien de chiens fous, dans les anciens temps, se sont précipités sous la mitraille, pour relever un pari stupide, démentir une rumeur, soutenir une cause dont ils n'avaient nulle intelligence, pauvre prétexte à parader. Mais tout cela a son temps. Vient ensuite l'heure grave, au moins pour les moins obstinés, où chaque opinion révèle son inanité, chaque cause son coefficient d'illusion et d'erreur. On devient adulte à l'aune de la relativité, où l'on mesure l'incertitude qui s'attache à toute entreprise, alors même qu'on ne peut faire autrement que d'entreprendre, sous l'airain de la nécessité ou de l'obligation. La liberté chère, si convoitée, si recherchée, s'effiloche et fuit comme de l'eau entre les doigts. Sous le poids de la réalité comment ne pas crouler, et ne pas perdre la flamme de la vie ?

L'âge mûr a son charme, discret mais réel : on ne rêve plus de conquêtes, on aménage son espace, on se resserre sur l'essentiel. On jardine. On se promène. On se donne le temps d'une sieste béatifique et molle sur l'oreiller, ou sous les feuillages d'un poirier. On rêve en suivant du regard les élucubrations volatiles des nuages. On n'aime plus le bruit, la fureur des villes, le charivari, les festivités bruyantes, les manifestations et les exalatations publiques. Même la musique perd de son attrait, lorsqu'elle excite inutilement les passions, entretient la nostalgie, étreint le coeur. C'est que beaucoup est déjà de trop : trop de cupidité, trop de bruit et de fureur, trop d'exaltation, trop de "thymos". On découvre le charme de la fadeur, fadeur positive, fadeur riche de toutes les potentialités, non le vin fort, mais le vin discret et délicat qui contient en substance, en réserve, tous les arômes de la terre, toutes les nuances du ciel et du vent. On n'aime plus guère les mets trop épicés, à la rougeur tropicale, on préfère  ce qui est plus long en bouche, moins rugueux mais nuancé, évoquant discrètemùent des paysages de bord de mer, de longues promenades sous la brise. On devient infiniment délicat, mesurant en toutes choses la fragilité, la fugitivité. Tout ce qui est, pourrait ne pas être, voilà une pensée qui console, qui ravit, qui désespère en ravissant, qui nous ramène à notre vraie condition, qui nous apparie à l'extraordinaire miracle d'exister. Dès lors l'excès, l'extravagance, l'intensité maximale ne sont plus nécessaires, elles n'ajoutent rien, elles dissimulent plutôt - quoi ? - que les choses sont là, qu'elles y sont pour nous tant que nous y sommes, et qu'il importe en somme d'y être le plus exactement possible, sans rien de plus, et rien de moins : cela suffit.

Jeune j'ai adoré la musique. Comme tous les jeunes j'y recherchais, et y trouvais, de quoi alimenter mon thymos. Cela dura assez longtemps, car j'étais plutôt porté à l'extrémité du sentiment. Depuis quelque temps je m'abstiens, et le plus souvent, pour dire le vrai, la musique me fatigue. Non par insensibilté, tout au contraire, j'y suis trop sensible. Je sombre facilement dans une sorte de mélancolie morne et hébétée, ou alors je ne puis en détourner ma conscience, si bien que certains airs me tarabustent et me harcèlent plusieurs jours de suite. Je sais bien que c'est un symptôme, mais à quoi cela me sert-il de le savoir, si ce savoir ne supprime pas l'effet ? Il y a de la musique partout, et de plus la détestable, à croire que nos contemporains ne souffrent plus le silence. Comme ils haïssent la lenteur, la fadeur, le recueillement, la contemplation. Parfois je rêve de me retirer dans un ermitage, entre rivière et montagne, pour me laisser vagir et vagabonder tout à l'aise, en solitude et silence. Mais la ville aussi a ses commodités, précieuses à l'âge où je suis. Je m'en remets pour finir à mon humeur, qui me fait préférer un logis à la lisière de la ville. J'évoque avec gratitude le bel exemple d'Epicure qui fonda son jardin à la périphérie d'Athènes, ni trop loin, ni trop près, loin des hommes et près des hommes, en particulier de ceux qu'il appelle ses amis, compagnons de route et de solitude habitée, les vrais philosophes.

 

 

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Commentaires
B
Bonjour toutes et tous,<br /> <br /> <br /> <br /> Quant on se penche vers le minuscule,<br /> <br /> on découvre souvent le majuscule,<br /> <br /> à savoir l'infiniment grand dans l'infiniment petit.<br /> <br /> <br /> <br /> Concernant la juste distance,<br /> <br /> doit-on préciser qu'il s'agit de la distance entre ce que l'on croit être et ce que l'on est,<br /> <br /> doit-on préciser que ce que l'on est, c'est le regard des autres...<br /> <br /> Doit-on reparler de la réalité ou des réalités...<br /> <br /> <br /> <br /> Notre regard intime, peut importe dans quelle direction il se porte,<br /> <br /> participe de cette fameuse distance (la bonne),<br /> <br /> que nous devons réactualiser chaque jour,<br /> <br /> quelque fois avec bonheur, d'ailleurs.<br /> <br /> <br /> <br /> Il fût des jours où je plongeai dans la rivière,<br /> <br /> aujourd'hui je me pose sur ses berges,<br /> <br /> et sait décoder le langage de la végétation qui l'accompagne...<br /> <br /> <br /> <br /> A l'affût des instants furtifs où notre monde nous donne des indices...<br /> <br /> <br /> <br /> Bien vôtre
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B
Cher Guy,<br /> <br /> <br /> <br /> Il est délicat d'approcher la sagesse... avec sagesse !<br /> <br /> <br /> <br /> Tout ce que tu décris résonne en moi, mais mon petit doigt<br /> <br /> m'a dit qu'il ne fallait s'approcher de ce gouffre qu'avec prudence.<br /> <br /> <br /> <br /> Troquer mes espoirs contre un seul état "d'être" avec la complétude<br /> <br /> que cela sous-tend ?<br /> <br /> me sentir fondre dans un scepticisme (actuel) de masse ?<br /> <br /> <br /> <br /> Je ne peux m'empêcher de faire des allers-retours entre ma crédulité et mes doutes.<br /> <br /> <br /> <br /> Et je préserve cet état ressenti instable, qui me semble coller à notre réalité.<br /> <br /> <br /> <br /> Bien cordialement, Bernie.
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G
La juste distance, en effet, sans laquelle la vie est un fardeau.Schopenhauer avait donné l'image des hérissons en hiver : trop éloignés les uns des autres ils ont trop froid. Trop rapprochés il se blessent les uns les autres. Trouver une zone tempérée, entre les deux extrêmes, voilà le fait !
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N
Merci pour ce texte qui va comme un gant aux voyageurs du minuscule.<br /> <br /> <br /> <br /> Il reste une association que l'on peut mettre en cause entre l'âge et la forme de maturité que vous évoquez. La frugalité, le goût des "petites" choses qui sont posées là, à portée de la main, et non ailleurs, la sobriété, sont me semble-t-il des états du corps et de la conscience qui sont là depuis la naissance, comme le révèlent merveilleusement les postures contemplatives de certains nourrissons.<br /> <br /> <br /> <br /> J'emporte cette phrase tant elle est vraie : "que les choses sont là, qu'elles y sont pour nous tant que nous y sommes".<br /> <br /> <br /> <br /> Bon dimanche.
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B
Cher Guy,<br /> <br /> Peu enclin aujourd'hui à la poésie, question de phases, et après avoir goûté ce breuvage sur l'âge, je conviens avec toi que nous devons réajuster en permanence<br /> <br /> cette fameuse distance, nécessiteux du contact humain, mais exigeant en même temps sur sa qualité.<br /> <br /> La distance servirait-elle de filtre ?<br /> <br /> Très cordialement. Bernard.
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