De la DELICATESSE - et de l'âge mûr
Le jeune homme court au danger, il veut mesurer ses forces, affirmer sa "vertu", conquérir lauriers et reconnaissance. Combien de chiens fous, dans les anciens temps, se sont précipités sous la mitraille, pour relever un pari stupide, démentir une rumeur, soutenir une cause dont ils n'avaient nulle intelligence, pauvre prétexte à parader. Mais tout cela a son temps. Vient ensuite l'heure grave, au moins pour les moins obstinés, où chaque opinion révèle son inanité, chaque cause son coefficient d'illusion et d'erreur. On devient adulte à l'aune de la relativité, où l'on mesure l'incertitude qui s'attache à toute entreprise, alors même qu'on ne peut faire autrement que d'entreprendre, sous l'airain de la nécessité ou de l'obligation. La liberté chère, si convoitée, si recherchée, s'effiloche et fuit comme de l'eau entre les doigts. Sous le poids de la réalité comment ne pas crouler, et ne pas perdre la flamme de la vie ?
L'âge mûr a son charme, discret mais réel : on ne rêve plus de conquêtes, on aménage son espace, on se resserre sur l'essentiel. On jardine. On se promène. On se donne le temps d'une sieste béatifique et molle sur l'oreiller, ou sous les feuillages d'un poirier. On rêve en suivant du regard les élucubrations volatiles des nuages. On n'aime plus le bruit, la fureur des villes, le charivari, les festivités bruyantes, les manifestations et les exalatations publiques. Même la musique perd de son attrait, lorsqu'elle excite inutilement les passions, entretient la nostalgie, étreint le coeur. C'est que beaucoup est déjà de trop : trop de cupidité, trop de bruit et de fureur, trop d'exaltation, trop de "thymos". On découvre le charme de la fadeur, fadeur positive, fadeur riche de toutes les potentialités, non le vin fort, mais le vin discret et délicat qui contient en substance, en réserve, tous les arômes de la terre, toutes les nuances du ciel et du vent. On n'aime plus guère les mets trop épicés, à la rougeur tropicale, on préfère ce qui est plus long en bouche, moins rugueux mais nuancé, évoquant discrètemùent des paysages de bord de mer, de longues promenades sous la brise. On devient infiniment délicat, mesurant en toutes choses la fragilité, la fugitivité. Tout ce qui est, pourrait ne pas être, voilà une pensée qui console, qui ravit, qui désespère en ravissant, qui nous ramène à notre vraie condition, qui nous apparie à l'extraordinaire miracle d'exister. Dès lors l'excès, l'extravagance, l'intensité maximale ne sont plus nécessaires, elles n'ajoutent rien, elles dissimulent plutôt - quoi ? - que les choses sont là, qu'elles y sont pour nous tant que nous y sommes, et qu'il importe en somme d'y être le plus exactement possible, sans rien de plus, et rien de moins : cela suffit.
Jeune j'ai adoré la musique. Comme tous les jeunes j'y recherchais, et y trouvais, de quoi alimenter mon thymos. Cela dura assez longtemps, car j'étais plutôt porté à l'extrémité du sentiment. Depuis quelque temps je m'abstiens, et le plus souvent, pour dire le vrai, la musique me fatigue. Non par insensibilté, tout au contraire, j'y suis trop sensible. Je sombre facilement dans une sorte de mélancolie morne et hébétée, ou alors je ne puis en détourner ma conscience, si bien que certains airs me tarabustent et me harcèlent plusieurs jours de suite. Je sais bien que c'est un symptôme, mais à quoi cela me sert-il de le savoir, si ce savoir ne supprime pas l'effet ? Il y a de la musique partout, et de plus la détestable, à croire que nos contemporains ne souffrent plus le silence. Comme ils haïssent la lenteur, la fadeur, le recueillement, la contemplation. Parfois je rêve de me retirer dans un ermitage, entre rivière et montagne, pour me laisser vagir et vagabonder tout à l'aise, en solitude et silence. Mais la ville aussi a ses commodités, précieuses à l'âge où je suis. Je m'en remets pour finir à mon humeur, qui me fait préférer un logis à la lisière de la ville. J'évoque avec gratitude le bel exemple d'Epicure qui fonda son jardin à la périphérie d'Athènes, ni trop loin, ni trop près, loin des hommes et près des hommes, en particulier de ceux qu'il appelle ses amis, compagnons de route et de solitude habitée, les vrais philosophes.