JOURNAL INSOLITE - IMPOSSIBLE SAGESSE : 15 juin 2026
D'aucuns vous diront que 75 ans c'est le début de la sagesse. D'autres, le quatrième âge, c'est à dire la senescence, la déliquescence, l'esseulement, l'anémie, l'amnésie, la paralysie, la décrépitude, l'idiotie, la décomposition programmée ! Fichtre, que voilà une belle sagesse ! Rendez-nous, je vous prie, nos vingt ans, ou tout le moins, la vigueur, et la folie !
Une sagesse qui se compte en soustractions successives, en déperditions et partitions, merci bien ! Qui donc peut chanter les mérites d'un arbre concassé, vermoulu et ratatiné ?
Je veux bien qu'on atteigne une certaine sagesse dans la vie, mais non point en mode mineur. Et qu'il ne reste qu'un misérable trognon, véreux et piteux, quand d'autres vont croquant, à belles dents, la belle pomme fleurie et parfumée !
Il est facile d'être vertueux quand on n'a plus de tentations, ni d'énergie pour les satisfaire. C'est un thème récurrent des comédies de Molière. Mais j'expérimente que les tentations ne disparaissent pas avec l'âge : elles prennent d'autres formes tout en conservant leur vivacité. Ce qui signifie qu'il faut inventer d'autres stratégies de défense. Ce que le corps a perdu de vigueur se réfugie dans la pensée et y exerce ses ravages : pensée affolée, divagations, imaginations débridées, nostalgies, vaines espérances, craintes sans fondement, tout le cortège bacchique des idées envolées !
Cher Epicure, que peut, en face de ce capharnaüm, ton quadruple remède ? Lucrèce est plus près de nous quand il évoque le tourbillon de l'âme inquiète, le vase à jamais fendu, incapable de recueillir et garder les plaisirs de la vie : "je ne sais quoi d'amer jusque dans le calice des fleurs" !
Bref, il faut que je me résigne : ce n'est pas dans cette vie que je gagnerai la pleine et entière libération, et tel que je suis, il me faudra au moins mille existences futures pour y parvenir. Mais comme je ne crois pas à la réincarnation ni à la métempsycose, peu me chaut, au bout du compte, que je meure content ou affligé : le résultat est de toute façon le même.
Donc, vivons ! Peut-être serai-je vermoulu et grabataire dans deux ans, peut-être à l'inverse garderai-je longtemps l'esprit vif, alerte et lucide ; je n'en puis rien savoir. Mais j'ai bien l'intention de tout faire pour rester sur le pont, à contempler les étoiles. Et comme Horace demander aux Muses l'insigne faveur de chanter jusqu'au dernier jour, de coeur ouvert et d'esprit clair.