MORT au BONHEUR ! : d'une étrange tyrannie moderne
Je ne crois pas aux recettes de bonheur dont on nous abreuve ces temps-ci, sans doute pour combattre une certaine morosité sociale et politique, laquelle à son tour est l'indice d'une inquiétude plus diffuse. Que chacun y aille de sa petite recette personnelle pour parer à l'âpreté des temps, quoi de plus légitime?Ce qui l'est moins c'est le battage public, la médiatisation irritante de nos penseurs patentés, toujours les mêmes, à croire qu'il n' y a que deux ou trois cerveaux en France et en Navarre, chargés de penser pour tous et à la place de tous! Mais la première femme de ménage en dit autant, et sans doute avec plus de finesse! Elle n' a nul besoin de convoquer les auspices de la sociologie, de la psychanalyse et de la métaphysique pour découvrir, ô merveille, que la vie n'est pas facile, que le bonheur est difficile, et que le plus sage est encore de se rabattre sur les plaisirs naturels et nécessaires! Que d'encre gaspillée, que de livres inutiles et poussiéreux - pour accoucher du néant!
Mais le plus grave est ailleurs : on ne veut pas penser, tout en affirmant haut et fort qu'on ne fait que cela. Mais si l'on pensait, ne serait-ce qu'en surface, on verrait que l'homme se complaît au malheur, qu'il en jouit sans retenue, qu'il y trouve l'intime, l'ineffable plaisir de cultiver la petite différence qui fait le prix de la vie, qui le distingue d'autrui, qui lui confère à peu de frais une sorte de légitimité supérieure, qui l'arrache à la médiocrité ambiante, en bref qui lui confère la dignité de l'humain : "je souffre donc je suis, je résiste à ma manière aux diktats de la mode, du devoir de jeunesse éternelle, de bien-être aseptisé et collectif, de l'obligation de santé et de performance". Car le surmoi a changé, non de forme, il est toujours ce bon vieux surmoi tyrannique et absurde, mais de contenu : hier c'était ne pas jouir, ne pas pécher, ne pas désirer, se contraindre à la retenue, à la modération, à la tempérance ; aujourd'hui c'est jouissez! et pour mieux jouir achetez, endettez-vous, ne différez surtout pas la satisfaction, réalisez vos fantasmes, et sur le champ si possible! Certains y croient et se lancent éperdus dans une course aveugle et frénétique à l'objet miraculeux, à la dernière prouesse sexuelle, bravant hardiment des interdits qui n'existent plus. Mais la plupart ne sont pas si sots et savent en leur for intérieur que tout cela c'est du binz, que la jouissance obligatoire est grotesque, sans valeur et sans attrait, que le désir ne se sustente que de l'écart, et qu'en somme le monde a substitué une nouvelle morale à l'ancienne, plus tyrannique encore en ce qu'elle fait miroiter une satisfaction qui se dérobe à mesure, jetant le sujet dans une frustration redoublée, une forme inédite de dépression rampante. Le simple bon sens dirait : à l'impossible nul n'est tenu!
Le culte du bonheur tue le bonheur.
Chacun tient à son symptôme comme à la prunelle de ses yeux, tout en s'en plaignant. Mais il importe, bon sens encore, de ne pas trop écouter ceux qui se plaignent ; ils auront toujours de quoi se plaindre, la plainte est leur manière d'exister, leur style subjectif, vérité en quelque sorte, mais vérité voilée qui ne dit pas son être, sa raison d'être, sa vérité. Par le symptôme le sujet affirme en négatif ce qui pourrait en d'autres circonstances être assumé comme création personnelle. Mais comme les voies de la création sont très souvent barrées ne reste que cette solution assez pitoyable et malheureuse de la culture du symptôme. "Plutôt souffrir que mourir" certes, mais il vaudrait mieux dire : plutôt vivre et créer que souffrir, c'est bien plus joyeux, c'est bien plus vivant.
Par créer je n'entends pas spécialement le travail artistique, encore qu'il en soit la forme la plus haute. On peut bêcher, biner, sarcler et ratisser. On peut fendre des bûches si l'on y trouve du plaisir. Jeune c'était une de mes activités préférées, toute en muscles, en force et en dextérité. On peut pratiquer les arts martiaux, marcher, courir, danser le tango, faire du parapente et que sais-je encore? On peut lire, écrire, converser, rencontrer des amis, philosopher en dégustant sa bière ou sa chartreuse. On peut aussi ne rien faire, faire rien, à condition d'être totalement présent à ce rien, de s'y rouler, de l'expérimenter, de le taster, le gouster, le savourer - à moins qu'il ne vous inspire le sentiment fort légitime de la vacuité et de l'inanité universelles. Enfin on peut s'ennuyer, s'ennuyer ferme, pourquoi ferme? Pourquoi pas mou, glauque, flasque, si de cela aussi on retire quelque expérience salutaire. Bref, être créatif c'est être présent à la présence, à l'immédiateté de ce qui est, en soi et autour de soi. Et pourquoi créatif, en quoi est-ce créatif? En ceci que la vraie créativité n'est pas l'action volontaire et délibére d'un moi subjectif, mais l'irrigation, à travers nous, de la force vitale universelle, de l'énergie impersonnelle et pré-individuelle qui nous porte et nous transporte : alors, sans rien faire de spécial, nous sommes pleinement nous mêmes, nous nous sentons pleinement vivants!