JALOUSIE : un poème de SAPPHO
Il me paraît tout à fait égal aux dieux
Cet étranger, tout là bas, qui te fait face
Assis tout près de toi, à boire ta voix
Si douce, si suave
Et ton rire charmeur qui frappe d'effroi
Mon coeur dans ma poitrine. Mais moi, hélas
De te regarder je ne puis plus parler
Pas la moindre parole,
Mais déjà ma langue se brise, subtil
Sous ma peau coule le feu, et dans mes yeux
Plus un seul regard, et le bourdonnement
Etouffe mes oreilles,
Une âcre sueur m'inonde toute entière
Le tremblement me saisit toute, je suis
Plus verte que la prairie, et je me semble
Presque morte à moi-même.
Mais il faut tout endurer, demain, conquise,
Sur la nef aux voiles blanches vers Argos
Il t'emmènera, l'étranger. Plus jamais
Je ne te reverrai.
PS : Cet illustrissime poème qui a inspiré d'innombrables poètes, était bien difficile à transcrire en strophe saphique. De plus il manque la dernière strophe, juste ébauchée dans un demi vers. Je me suis permis d'en imaginer une fin possible, justifiée par d'autres passages de l'oeuvre, où Sappho, qui élevait ses élèves à la plus noble culture et les préparait au mariage, se plaint amèrement du départ - inévitable - de celles qu'elles aimait d'amour. D'où l'introduction de l'"étranger" dans le début du poème, pour rendre plausible la fin que je me suis autorisée.