INVOCATION : un poème de Sappho
Trône miroitant, immortelle Aphrodite
Fille de Zeus, mobile, je te supplie
Ne me dompte pas de nausées, de chagrins
Maîtresse, dans mon coeur,
Mais viens à moi, si tu percevais jadis
De loin ma voix, tu me faisais bon accueil
Quittant du père la demeure dorée
A moi tu es venue
Sur ton char attelé. Solides, rapides
Du ciel sur la noire terre tes moineaux
Te tiraient, battant leurs ailes tous ensemble
Au milieu de l'éther,
Tous ils accourraient - et toi, ô Bienheureuse
Le sourire sur ton visage immortel
Tu me demandais pourquoi je souffrais
Pourquoi je t'appelais
Et ce que je désirais voir advenir
A nouveau dans mon coeur fou : "Qui dois-je encore
Soumettre à tes transports d'amour? Qui, Sappho,
A rompu le contrat?
Elle fuit, bientôt elle te poursuivra
Elle refuse tes dons, elle offrira,
Elle n'aime pas, bientôt elle aimera
Contre sa volonté".
O viens à moi, encore, délivre moi
De ce tourment affreux, et ce que désire
Mon coeur, accomplis-le pour moi, en alliée
Dans ma lutte d'amour!
PS : Le rythme étrange de ce poème peut surprendre un lecteur français, familier du vers pair et de la rime. Mais le texte grec se présente ainsi, haché, saccadé, tout haletant d'ardeur et de douleur. Je me suis efforcé de rendre cette exaltation et ce transport autant que le permettait notre langue.
Pour le contenu je me suis fortement appuyé sur le travail remarquable de Jackie Pigeaud ( "Poèmes de Sappho", Rivages) qui colle à la richesse rugueuse et harmonique du grec, mais qui supprime la disposition versifiée. Ce fut un travail homérique de transcrire ce poème en vers, selon la rythmique du grec, tout en exprimant, en fidélité maximale, le sens et la fécondité poétique.