lA MERVEILLE
Lacan parle quelque part - je ne sais plus où car je ne fréquente plus cet auteur illisible - de la merveille, terme qui est supposé traduire "to agalma". Vérification faite je trouve que to agalma veut dire ornement, parure, et par extension, parures des statuelles divines, puis statuette, petite figure. Traduire par merveille c'est forcer un peu le sens, mais ce n'est pas inintéressant. L'agalma est un objet particulier dans le monde des objets : il se détache de la banalité ou de l'ustensilité pour représenter quelque chose de valeur, un objet beau (parure, ornement) comme l'est un bijou, et au delà une figure sacrée, une idole peut-être, un symbole en tous les cas.
Platon nous raconte comment Alcibiade fait la cour à Socrate, jusqu'à se glissser auprès de lui dans la même couche, pour en obtenir quelque faveur spéciale. Celà est-il concevable? N'est-il pas le favori des dieux, lui, paré de toutes les qualités, et que va-t-il donc implorer auprès de ce vieillard pauvre, à demi clochard, sage peut-être mais d'une insigne laideur? Platon, en toute naïveté dira simplement qu'il veut la queue de Socrate. Est-ce bien vrai? Et que lui apporterait de plus la vue d'un organe somme toute assez banal, fût-il celui d'un réputé sage?
Mais que cherche le garçon en lorgnant sous la robe des filles? Et comment se fait-il que cette curiosité ne passe jamais, même chez celui qui, tel Dom Juan, peut se prévaloir de sa fameuse liste de "mille tre"? Etrange curiosité, puisque ce qui est à voir ne comble jamais le regard, ne livre jamais ce qui peut faire illusion de mystère, en tous cas ne peut étancher le désir? Voir, mais voir quoi? Les filles sont elles moins curieuses? Ce n'est pas sûr. Mais ce qu'elles trouvent satisfait-il ce qu'elles cherchent? J'en doute fort. Mais alors que cherchons-nous donc en nous obnibulant sur un objet qui révèle si rapidement sa caducité, sans assécher pour autant la soif? Il y a là quelque chose d'étrange.
Le garçon échoue à savoir ce qu'il cherche dans la fille, la femme ne sait ce qu'elle demande à l'homme sans cesser pour autant de demander, Alcibiade poursuit Socrate sans comprendre ce qui le fascine dans cet homme-là, et Socrate ignore ce que lui veut le dieu. La merveille, c'est sans doute cette absence dans l'objet représenté, ou représentable, de ce qui fait signe, dans le sens où Héraclite disait que "le dieu qui est à Delphes ne cache ni ne montre, mais fait signe". Signe, c'est à dire un quelque chose qui existe bien (la figurine, le bijou, le sexe) dans la réalité, mais dont la fonction psychique est toute autre, imaginaire en un sens ( image de beauté, du dieu, du désirable) , mais image aussi insatisfaisante que la réalité, nous invitant de la sorte à poser un hors-lieu, une absence dans le coeur de la présence, plus "réelle" que la réalité elle-même. Agalma : ce qui s'impose, qui, en s'exposant, ne dit jamais ce qu'il est, et n'expose en somme que la caducité de toutes les interprétations. Au fond, qui nous dira ce que nous cherchons dans le sexe? Il faut être bien naïf pour confondre sexe et sexualité. Et celle-ci à son tour, nous n'en savons rien.
Tout désir gravite autout d'une merveille. Tant que la merveille agit nous sommes sous son charme et dans une benoîte ignorance. Mais la merveille flétrit, comme la rose, "l'espace d'un matin". Le prodige c'est qu'elle renaît toujours, nous laissant pantois, découragés, déniaisés entre deux floraisons miraculeuses. La merveille éteint l'intelligence, mais la réveille brusquement par son déclin, faisant de nous, pour un petit temps, entre deux éblouissements, des apprentis philosophes.