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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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17 août 2007

PHILOTHERAPIE

Je voudrais ici faire un nouveau bilan avant de relancer la démarche interrogative. Je pense que nous avons  pu établir quelques fondements assurés que je vais rappeler.

Avant toutes choses le corps et l'équilibre physiologique, ce que Epicure appelait l' aponie: absence de douleurs physiques. Nous disposons aujourd'hui d'un large spectre de médicaments qui permettent de traiter bien des maladies, et de soulager une grande part de la souffrance. Je ne vois aucune raison de cultiver la douleur, qui est avant tout un mal, même si certaines sont d'utiles avertisseurs. Sans doute existe-t-il une part de douleur qui reste inévitable dans toute vie. Peut-être ne faut-il pas rêver d'une suppression intégrale de toute douleur dans la mesure où cette part restante présente une certaine utilité organique, voire psychologique. Mais ce n'est pas une raison pour s'accommoder de douleurs persistantes et invalidantes. L'usage du médicament relève d'une subtile évaluation des avantages et des effets secondaires. Dans ce registre à chacun d'être son propre médecin, ce qui n'est pas si difficile avec un peu d'observation critique. Le vrai obstacle réside dans une funeste tradition de dolorisme judéo-chrétien, je veux dire cette conviction aberrante que la douleur a une efficacité morale, voire une valeur de placement pour l'immortalité. Quoi qu'on en dise, il en reste quelque chose de cette idologie dans nos convictions inconscientes, et jusque dans la pratique médicale, en France tout du moins, où l'on voit bien des médecins refuser les soulagements minimaux à des patients excédés de souffrance et suppliant quelque secours. La Faculté ne s'intéresse guère à la douleur, à croire que les praticiens ne connaissent pas le sort ordinaire de l'humanité. Voire à ce sujet tout ce qui se colporte d'erreurs sur la morphine. J'en conclus qu'il faut continuer le combat contre l'Infâme, c'est à dire l'idéologie doloriste et macabre de nos prédécesseurs.

Estimant que le sujet est le seul propriétaire légitime de son corps et de sa vie, et non pas le serviteur inconditionnel du prince ou de l'église, j'en viens tout naturellemnt à militer pour la mort volontaire, ce qu'en Allemagne on appelle "la libre mort", dans la mesure où le sujet estime que son existence n'en est plus une, ni digne ni humaine. On a vu récemment un malheureux atteint de tous les maux imaginables supplier qu'on lui accorde le droit de mourir enfin, et c'est dans la plus belle hypocrisie publique que s'est dénoué ce drame invraisemblable. Mais qu'attendons nous pour examiner froidement et sereinement la question du suicide et de l'euthanasie? Les Anciens sages grecs avaient au moins le courge d'une position ferme et décidée. Voire Sénèque se donnant la mort pour échapper aux poursuites de Néron.

Pour la dépression dont je ne connais que trop les ravages je remarque la nécessité quasi universelle du traitement chimique, si du moins il s'agit d'une authentique dépression, ce qui n'est pas toujours aisé à diagnostiquer. Là encore le problème réside dans les représentations collectives: "je ne suis pas fou, je sais me traiter tout seul, je n'ai besoin de personne etc" Mais qui sait que dans une dépression vraie le fonctionnement cérébral est largement affecté : rétrecissement de l'hippocampe, ralentissement psychomoteur, troubles du sommeil rapidement invalidants, troubles massifs de la mémoire et de la concentration, altération pathologique de l'humeur allant jusqu'au risque de suicide ?  On dira que tout un chacun traverse des épreuves et que ce n'est pas une raison pour se médicaliser. Soit. Mais celui qui dit cela ignore tout de la véritable dépression et fait des leçons de morale à bon compte. Quant à moi j'ai observé que je ne puis vivre sans une certaine dose de sérotonine qui m'évite les affres noirs de la mélancolie. Mais cela ne suffit pas encore. Cette dose pharmacologique, déjà en soi fort élévée, ne fait que me tenir la tête hors de l'eau, sans m'assurer le moindre bien-être. Pour arriver à vivre à peu près, je veux dire à exister comme un être humain, j'ai en plus besoin d'une certaine dose de dopamine, assez légère, mais sans laquelle je retombe dans une demie-vie faite de fatigue, de langueur et de tristesse. A dire vrai j'attends avec impatience que nos pharmacologues créent la molécule qui allierait savamment sérotonine et dopamine, ce qui n'est pas une espérance délirante. On me dit souvent : "mais le travail psychothérapeutique ne vous permet-il pas de réduire progressivement toutes ces substances artificielles?" Eh bien, non! J'ai souvent essayé, et le résultat a été chaque fois le même : la plus légère baisse quantitative et au bout de quelques jours recommence la danse infernale de la douleur, de l'épuisement chronique et de la tristesse. Dans un cas comme celui-ci, soyons franc, seule la chimie permet une existence à peu près vivable. Toutes les psychothérapies sont impuissantes à guérir, tout au plus apportent-elles un complément précieux en termes d'aide et de réassurance. Cette expérience, qui dure depuis sept ans, m' a parfaitement éclairé sur le rôle déterminant du corps. Question de Spinoza : "Savons seulement ce que peut un corps?". Je ne connais guère ses prouesses virtuelles, mais je ne connais que  trop les empêchements dont il est capable.

Voilà qui rend toute son actualité à la psychiatrie. Pour autant je ne suis pas organiciste, je ne plaide nullement pour un abandon des psychothérapies, qui sont peut-être efficaces dans certains cas relativement légers, et toujours comme compléments de l'intervention chimique. Je considère l'être humain comme un tout, un "corps-esprit" et j' ai tendance à railler ces monothéistes et monothéoristes qui rabattent tout sur le biologique seul, ou sur le psychique seul. Ces idées sont ridicules. revenons à Epicure Aponie et ataraxie : absence de douleur du corps, absence de troubles de l'âme, équilibre global de l'organisme psychophysique. C'est la base du vrai plaisir, celui d'exister et de goûter sereinement l'existence. Celui qui a beaucoup souffert, et qui souffre moins, découvrant en soi la racine du bien-être, comprend parfaitement ce que cela veut dire.

Aponie plus ataraxie ègale hédonè : plaisir constitutif

Le plaisir constitutif se distingue radicalemnt du plaisir de l'avoir, plaisir non naturel et non nécessaire : la gloire, la richesse, le pouvoir, le savoir.

Le plaisir constitutif se distigue des plaisirs du paraître : l'image, l'apparence, l'être dans le regard d'autrui.

Le plaisir constitutif se distingue des plaisirs du mouvements, mais aussi de ceux du repos. Mouvement et repos sont relatifs les uns aux autres, se conditionnent l'un l'autre. Ils ont naturels et nécessaires, mais ce n'est pas encore le vrai plaisir qui est d'être en harmonie, en amitié avec soi: sagesse et amitié, les deux mamelles du bonheur! D'où mon idée exprimée ailleurs: immobile dans la mobilité, mobile dans l'immobilité. Avoir son centre en soi, et de là rayonner autour de soi.

Voilà comment je comprends l'esprit de la philothérapie. Je sais que c'est diofficile, surtout quand on est atteint d'un mal à peu près incurable, mais il est avec la souffrance des aménagements que ne connaissent sans doute pas les trop bien portants, qui se croient immortels et indestructibles. Au fond la sagesse c'est la conscience du temps sous le régime indépassable de l'éternité. gk

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