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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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15 avril 2024

DE LA FORME : eidos et ruthmos.

 

Ruthmos : le sens premier du mot est "disposition régulière des parties ou des éléments, juste proportion, harmonie, forme". Toutefois, originairement, le terme désigne la forme dans ce qu'elle a de fluide et de mouvant : une forme réglée mais en évolution, en devenir. De là découle le sens plus tardif, de rythme, cadence, mesure - notamment dans le discours, la musique et la poésie. L'alternance réglée des longues et des brèves produit le rythme du vers sur lequel repose l'édifice du poème.

De là on peut déduire deux conceptions de la forme. La forme comme eidos, ou idea, forme stable, voire substantielle, "idée claire et distincte" que la pensée conçoit comme unité, réalité vraie, plus vraie que tout ce qui se donne aux sens dans la polyphonie des mouvements innombrables et insaisissables. Platonisme.

Dans la vision de la forme comme ruthmos, tout au contraire, on considère le mouvement universel comme seul réel, sur lequel se détachent des configurations évolutives, formes d'un jour, ou d'une heure, évanescentes, bientôt dissoutes  au profit de nouvelles que le temps ne manquera pas d'emporter à leur tour. Ce qui nous semble stable, au regard de notre durée propre, ne l'est en rien au regard d'un temps plus vaste qui brasse toutes choses dans son tourbillon. "Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant" (Montaigne, Du repentir, début). On peut bien considérer les formes apparaissantes comme des "formes" (ruthmos) à condition de se souvenir à tout coup que ce ne sont là que des apparences, des "apparaître", qui ne révèlent rien, ne dissimulent rien, et qui ne sont ni plus ni moins que des vagues à la surface des eaux, des miroitements éphémères.

Spontanément nous sommes tous plus ou moins platoniciens, nous voulons du stable, du solide, confortés en cela par le jeu de la langue qui isole des réalités nommables, les découpe sur le tissu indifférent du monde, les combine en représentations collectives, érigeant un socle commun de signes et de valeurs. Mais quelques-uns, plus artistes que les autres, sont davantage sensibles à l'écoulement sensitif, aux mouvements subtils qu'ils ressentent dans leurs fibres, à l'universel tourbillon qui les emporte, à l'"embrouillamini" du monde, à la danse cosmique qui règle et dérègle toutes les formes.

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