DE LA MECHANCETE ET DU MAL
Est-il bien raisonnable de dire : nul n'est méchant volontairement ? La méchanceté, la joie de faire souffrir, les passions morbides en général seraient le fruit de l'ignorance : le sujet considère comme un bien ce qui est mal, se trompe sur la nature des biens et de son bien propre. Ce n'est pas exactement de l'ignorance, c'est plutôt de la méconnaissance. C'est le jugement qui est fallacieux. D'où le mot de Pascal : apprenons à bien juger, c'est le fondement de la morale.
C'est là une position optimiste. Que le mal puisse découler de l'ignorance, c'est possible. Mais il existe, hélas, des individus qui connaissent parfaitement le mal comme mal, et qui le recherchent, le cultivent, et l'imposent à autrui. Je ne sais plus qui disait : je vois le bien, je l'honore, mais je choisis le mal. Dès lors on ne peut invoquer l'ignorance à titre d'excuse. La pratique du mal, dans ce cas, n'est pas une erreur, mais une résolution, une volonté.
En chacun de nous il existe une double polarité pulsionnelle qui fait que nous ne cessons de lutter pour maintenir, retenir, contrôler et maîtriser les forces agressives, les tendances hostiles, envie, jalousie, destructivité, haine et colère. Nous voyons bien qu'il suffit de peu pour que tout cela se mette à bouillir, à tout dévaster. Et l'histoire, hélas, nous montre plus qu'abondamment combien l'homme est capable des pires exactions, des meurtres à gande échelle, des exterminations, que l'on ne peut attribuer à la simple ignorance.
Lâchons le mot : c'est l'appel de la jouissance qui fait l'attrait du mal. Par jouissance nous entendons ici l'expérience d'un ébranlement, d'un débordement, d'un extrême pulsionnel et émotionnel, au delà de toutes limites, dans une transgression violente de tous les interdits. Perversion, s'il est patent que le pervers est celui pour qui l'interdit n'existe que pour être indéfiniment contesté.
Et puis il y a le tueur froid qui n'a pas spécialement de plaisir à tuer, qui sait parfaitement ce qu'il fait, quel est l'objectif qu'il poursuit et quels moyens sont nécessaires pour y parvenir. Il n'agit ni par erreur, ni par passion. C'est un politique, un agent, un admistrateur, un fonctionnaire du crime. Il n'a pas d'état d'âme, il applique les consignes. On songe au directeur d'un camp de concentration. Ou aux fonctionnaires de l'Inquisition, qui, au nom d'un dieu supposé miséricordieux, torturent, cisaillent, écartèlent - pour, disent-ils, sauver les âmes. Parmi les crimes imputables aux institutions de toute nature, ceux-là, les crimes perpétrés au nom de la "vraie foi", me semblent les pires.
Relisons Freud : "L'homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagements, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus" (Malaise dans la civilisation p 64) - Mais plus pervers encore, plus monstrueux, celui qui inflige la douleur et la mort au nom d'un idéal de miséricorde ou de bonheur universel.