ESPOIR ET INESPOIR III
L'espoir est la passion de la jeunesse. L'âge mûr doit composer avec les rigueurs de la réalité. L'espoir est encore vivace mais le désespoir n'est jamais loin, qui représente le plus grand danger, et qu'il faut apprendre à surmonter. Les échecs, les deuils, les déceptions voisinent les réussites, si bien que, bon an mal an, l'adulte apprend à relativiser les choses, en gardant au fond du coeur la confiance de base, indispensable à la continuation de la vie. L'inespoir, dans sa forme plénière, est sans conteste la conquète de la vieillesse.
La vieillesse marque le déclin de la puissance vitale, et même en l'absence de maladie grave, le sujet découvre avec tristesse que dorénavant il ne pourra plus faire ce qu'il faisait avant. C'est le corps, plus que l'esprit, qui se révolte, marque les limites, hurle et pâtit lorsqu'on lui impose trop d'efforts. Parfois c'est la sexualité qui lâche, et chez les hommes en particulier c'est là une perte insupportable, qui oblige à reconsidérer l'image du moi. Un ami me disait récemment : hélas, maintenant les femmes ne se retournent plus sur mon passage ! Les femmes peuvent en dire autant, avec nostalgie, au souvenir cuisant de leur charme de jeunesse à jamais perdu. Cette perte peut provoquer le désespoir qui est chute, douleur, affliction, désastre, et qui durera tout le temps où le sujet est encore attaché à ses biens perdus, remâchant sans fin sa déception, accusant le destin, maudissant la vie. Supposons qu'il parvienne bientôt à se libérer de ces sentiments négatifs, à se détourner du passé, renonçant à l'espoir, mais au désespoir aussi, alors il peut accéder à l'inespoir. Il sait qu'il ne sera plus jamais jeune, qu'il ne peut retrouver la puissance perdue, qu'il s'approche tous les jours de la mort, qu'en somme le projet de vivre s'écrira avec d'autres lettres, pour former d'autres phrases, et que le temps qui reste, dont la longueur est inconnaissable, peut offrir d'autres opportunités. Il n'y a rien à espérer, il faut faire - ou ne rien faire - selon sa nature.
Je ne pourrai plus pratiquer la boxe ou le karaté, mais je peux faire d'étonnantes expérience en relaxation ou en méditation. Le vieux est condamné à délaisser la voie externe, mais il pourra exceller dans la voie interne. Quand on représente Lao-Tseu c'est toujours sous les traits d'un vieillard.
Le jeune, et l'adulte encore, sont poussés par leur énergie à conquérir l'espace où ils prétendent inscrire leur marque. Certains ne changent jamais, et tout vieux, tout décatis, jouent encore au jeune homme. D'autres découvrent progressivement l'intérêt et la valeur incommensurable de la vie intérieure. Elle ne garantit pas le bonheur - lequel n'est jamais garanti par rien - mais elle nous met constamment au contact de l'énigme que nous sommes, au regard de cette autre énigme qu'est la vie dans l'immensité de l'univers.