DU "BIEN" VIVRE
"Ce n'est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu : car le jeune, plein de vigueur, erre, l'esprit égaré par le sort ; tandis que le vieux, dans la vieillesse comme dans un port, a ancré ceux des biens qu'il avait auparavant espérés dans l'incertitude, les ayant mis à l'abri par le moyen sûr de la gratitude" Epicure, Sentence vaticane, 17 - traduction Marcel Conche.
La vieillesse comme un port, quand, au delà de la digue gronde le tourbillon des passions déchaînées. Turbantibus aequora ventis. S'aménager un espace retiré, loin de la foule affairée, loin des lieux de pouvoir et de guerre : "Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin" (La Fontaine). Cette vieillesse est heureuse parce qu'elle opère la synthèse des biens cultivés et conservés tout au long de la vie. Parce que le vieillard, par l'attention vigilante, s'est acquis la puissance d'une remémoration sélective. Tel ami est mort, et ce fut une grande douleur, mais au lieu de gémir sur la perte, on aura su garder fidèlement le souvenir chaleureux de sa conversation, de son rire, de sa bienveillance. Son image nous accompagne tout au long de la vie et ne disparaîtra qu'au moment de notre mort. C'est cela la gratitude : le sentiment de plaisir qui accompagne l'évocation des biens passés, qui par là redeviennent actuels, et d'une certaine manière immortels.
Dirai-je que j'ai bien vécu ? Est-il possible de répondre à une telle question ? Je ne dirai certes pas que j'ai été heureux ou que j'aie mené une vie exceptionnelle. Par rapport aux espoirs juvéniles je n'aurai eu que des déceptions mais c'est là un sort très ordinaire. Jeune, on voit tout en grand, en sublime, en héroïque, ce qui nous prépare de terribles désillusions, parfois du désespoir. Certains ne s'en relèvent jamais et végèteront dans une dépression chronique. Vivre "bien" n'est pas facile, car il faut traverser ces périodes négatives en révisant nos désirs et nos espoirs en rapport avec la réalité, celle du monde ambiant et la nôtre. Il serait dangereux de suivre sans réflexion l'appel du plaisir, qui dans bien des cas, nous précipite dans la douleur. Il n'existe pas de voie toute tracée qu'il suffirait de suivre, nous sommes condamnés à frayer nous-mêmes notre propre voie, ce qui ne va pas sans errements, échecs et incertitude : errare humanum est. L'essentiel étant de penser avec justesse pour mieux s'orienter dans la vie.
Je ne soutiendrai pas que j'ai "bien" vécu, je dirai que j'ai fait de mon mieux. Je me suis beaucoup efforcé, dans bien des domaines où j'ai pu mesurer mon incapacité relative. Rien de brillant, d'exceptionnel, rien qui laisse de grands souvenirs. Une vie ordinaire, à laquelle j'ai fini par adhérer, l'âge venu, et que je ne souhaite plus changer pour tout l'or du monde. S'il est à peu près impossible de renoncer complètement à l'espoir, je dirai que le mien c'est de maintenir, autant que je peux, ma condition présente. Tous les jours se ressemblent, mais cela ne me fâche aucunement, mon seul souhait étant d'en jouir encore un temps, si toutefois la santé ne m'abandonne pas :
Encore un jour, un autre encore, ô Muses,
Un jour pour parfaire mon ouvrage
Avant que de plonger dans la demeure d'Hadès.