CHOISIR SA MORT ?
Si je pouvais choisir ma mort je la souhaiterais douce, glissante, inconsciente, comme était celle de Schopenhauer, qui, s'étant assis sur son fauteuil, se relaxait paisiblement, s'endormait - et oubliait de se réveiller ! Voilà un homme qui est passé d'un état à l'autre sans s'en apercevoir : ni douleur, ni remords, ni tristesse, ni regret - passage. Je ne suis pas de ceux qui, comme Rilke, attendent quelque révélation particulière de ce dernier moment. C'est un moment comme un autre, sauf que c'est le dernier, mais si bref, si fugitif qu'on n'a guère le temps de l'observer. " Il est passé " disait-on autrefois, mais rien ne permet d'affirmer que ce soit dans un monde meilleur.
Epicure, sentant venir la fin, va mettre en scène sa propre mort, choisissant pour lui-même le mode le plus agréable, et pour les autres, ses amis et disciples, une posture exemplaire. "Il est mort d'une rétention d'urine causée par la pierre, après une maladie qui a duré quatorze jours ; Hermippe raconte qu'alors il entra dans une baignoire de bronze tempérée d'eau chaude, demanda du vin pur et l'avala. Après avoir enjoint à ses amis de se remémorer ses doctrines, il mourut" (DL, X, 15) On imagine aisément le petit cercle d'amis tout autour de la baignoire, écoutant les dernières paroles du maître, gravant en leur esprit les recommandations fondamentales, l'accompagnant fidèlement jusqu'au dernier moment. Je me demanderai si Epicure n'a pas voulu jouer une partition délibérément antisocratique : le vin pur contre la ciguë, la baignoire contre la prison, le corps mortel, la chair, contre l'âme immortelle. En tout cas cette mort, ce style de mort, est entièrement congruent avec la vie, le style de vie d'Epicure.
Parfois la mort tombe sans prévenir, c'est le cas de Schopenhauer. Parfois elle s'annonce clairement dans la maladie ou l'accident. Je préfère le premier cas. Mais le second est plus probable, comme pour la plupart des gens. Que faire si la dégradation emporte l'esprit, si le corps n'est plus que douleur ? Si le "vin pur" et les remèdes n'ont plus d'effet ? La troisième possibilité est celle de la mort volontaire : c'est le sujet qui souverainement décide en soi et pour soi. J'estime qu'il ne faut pas blâmer celui qui y a recours - que pouvons-nous savoir de la souffrance d'autrui, et de sa liberté ? - et qu'en bonne philosophie il faut maintenir ouverte une telle possibilité. De toute manière nul interdit, nulle autorité, nulle leçon de morale n'ont jamais pu en détourner celui qui y est formellement décidé.