HUMEUR, HUMEURS : journal du 8 avril 2021
Pour écrire il me faut être seul. La moindre présence, à côté de moi ou dans mon dos, me gêne au point de bloquer la libre circulation des idées. De même, je ne supporte pas qu'on cherche à lire ce que je suis en train d'écrire. L'écriture impose un retrait méditatif, exige une grande disponibilité mentale qui est facilement entravée par les occurrences extérieures. J'ai la chance de disposer d'un bureau personnel, ma "librairie" à moi, où je m'égaie tout mon soûl, sans souci de père et mère, et de conformité moins encore. Ce jourd'hui les petites feuilles graciles du printemps dansent doucement dans la lumière, mon regard vogue par la fenêtre ouverte, puis se pose sur le clavier, où quelques mots se déposent, quelques phrases pour dire le bonheur d'être tout à soi, sans pour autant sombrer dans l'isolement. Ici je suis, comme dit Faust, je suis un homme.
D'avoir été incapable d'écrire pendant de longues semaines fut pour moi une rude épreuve : c'est comme si j'étais privé de ma colonne vertébrale, tout branlant et claudiquant, hors du monde et hors de moi. Suivait inévitablement le cortège pathétique des infirmités ordinaires de la vieillesse : douleurs articulaires, marche hésitante, défaut de concentration, mémoire flageolante, humeur morose. Pour le dire tout net je me sentais dans les parages immédiats de la mort.
C'est Voltaire, je crois, qui se sentait mourir tous les hivers, avant de revenir et de refleurir comme un jeune homme. Ah les humeurs ! Qui dira un jour la puissance, l'imprévisibilité, la velléité capricieuse de cette étrange divinité intérieure qui déjoue tous nos calculs de maîtrise et de sagesse ! Nos philosophes épris de rationalité, parangons de vertu, ont-ils jamais sondé suffisamment l'âme humaine pour découvrir la vanité de notre savoir, la précarité de nos projets ? Je puis bien réfléchir, délibérer, projeter, décider, tout cela est fort beau, mais que ferai-je si l'humeur mélancolique emporte toutes mes résolutions et me cloue au sol ? On dit que la volonté peut beaucoup, qu'il suffit de vouloir pour pouvoir - rien de plus faux, car pour vouloir il faut pouvoir, disposer de cette énergie que l'humeur noire a anéantie.
On songe à ce desssin humoristique de Munchausen qui présente un homme en train de se noyer. Pour se tirer d'affaire il saisit sa propre tignasse qu'il tire vers le haut !
Cette image vaut également pour le sujet qui nous intéresse : on peut croire que d'écrire aidera à soigner ses blessures. Encore faut-il pouvoir écrire. Si vous le pouvez votre guérison est en bonne voie. Ce n'est pas l'écriture qui soigne, c'est la mutation de l'humeur qui vous fait retrouver le chemin de l'écriture.