PHILOSOPHIE et SAGESSE : un divorce
Etymologiquement la philosophie est l’amour de la sagesse. En toute rigueur elle serait une méthode, un chemin vers la sagesse, une sorte de propédeutique de connaissance et d’action qui nous rendrait capable, à l’arrivée, de la sagesse. Or toute l’histoire de la philosophie démontre le contraire. Philosophie et sagesse se sont tourné le dos, de longtemps, et peut-être de toujours, à moins de considérer les Héraclite, Empédocle, Epicure ou Pyrrhon comme exemplaires réussis d’une synthèse inégalée de philosophie et de sagesse. Après eux la philosophie devient quête de savoir, encyclopédie, confondant savoir et vérité. De sagesse il n’est plus du tout question de nos jours, tant le terme est décrié, réputé naïf, niais, fade, inexpressif, conventionnel, obsolète, décati, arthrosique et réactionnaire.
Je ne suis pas de cet avis. Ma propre évolution me rapproche invinciblement de la sagesse, en me détournant d’autant de la philosophie, du moins de celle que l’on étudie dans les écoles et de celle qui se publie de tous côtés, dans une abondance qui laisse rêveur. J’en viens à célébrer Montaigne, qui déclare : « je ne suis pas philosophe », énoncé qui demande à être réinterprété. Parlant des doctes de toute farine il dit : « je les aime bien, mais ne les adore point ». Il se détourne du savoir, se défiant des doctrines et des théories, pour se tenir au plus près de l’expérience immédiate. Il est peut–être le dernier sage de l’histoire occidentale.
La vérité m’importe suffisamment pour que je soupçonne tout enseignement d’être un aimable camouflage, une entreprise de recouvrement, de colmatage et rapiéçage de ce que l’expérience nous porte à voir : nous préférons une idée, même fausse, à l’absence d’idée, tant l’idée nous rassure et nous conforte, nous justifie, nous désangoisse. Laisser ouvert l’ouvert nous semble un acte de folie pure, une incongruité de psychotique. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir indéfiniment refleurir les idéologies. La pensée se nourrit d’elle-même dans une violente ivresse, produisant et consumant à l’infini. Les dits philosophes ne font pas exception à la règle. « Eadem, sed aliter » : la même chose, mais autrement.
Je ne regrette en rien mes années de recherche philosophique. Elles m’auront permis de mesurer la validité et la relativité des idées par l’examen de leur source, de leur impact, mais aussi de leur nocivité. Je retrouve ce faisant le sens premier de l’acte philosophique : se mettre en quête de la sagesse, qui est son but, sa visée véritable, sa raison d’être. Par sa définition même elle appelle un dépassement, elle travaille à sa propre suppression. Mais cela ne se décrète pas. Il y faut une évolution proprement intérieure, sincère et véritable.
Notons enfin que ce terme de sagesse, est, dans notre langue tout à fait inutilisable, charriant des images débiles de conformisme et de niaiserie infantile. Le mot grec Sophia avait une tout autre tenue. De même chez les Taoïstes. Nos sages étaient de sacrés farceurs, des esprits libres, des mécréants de haute volée. Songeons à Pyrrhon : «Un jour qu’Anaxarque était tombé dans un marécage, il (Pyrrhon) continua son chemin, sans lui prêter main forte ; mais alors que certains lui en faisaient reproche Anaxarque lui-même fit l’éloge de son indifférence et de son absence d’attachement ».(Diogène Laerce, IX, 63)