DE L' INSTANT CRITIQUE
Quand tout peut vaciller d'un instant à l'autre, que devient l'instant ? Il se produit une sorte de déconnexion, un détachement par rapport au passsé et au futur, qui sont soudain dévitalisés, privés d'épaisseur et de signification. Qu'importe ce passé, aussi riche fût-il, qui peut basculer d'un coup dans l'inexistence, emporté dans le néant d'une nuit définitive. Si le présent bascule, le passé bascule à son tour, car il ne restera rien, du moins pour le sujet qui sombre. Quant au futur, comment pourrait-on envisager un futur si cet instant présent est le dernier ? En tout et pour tout, il ne reste que cet instant présent rachitique, menacé de tous côtés, et déjà exténué par la conscience inflexible du passage.
On me dira : vous exagérez, vous dramatisez à l'extrême, car enfin rien ne dit que cet instant que vous vivez présentement soit le dernier. Peut-être vivrez-vous encore de belles années. Vous agissez comme votre grand-père qui, croyant décéder à l'entrée de chaque hiver, se faisait donner l'extrême onction et se préparait à paraître devant le Créateur. Ce qui ne l'empêchait nullement de refleurir au printemps, quitte à recommencer la même dramaturgie à l'hiver suivant. Oui, sans doute, mais je réponds que le cher homme a bien fini par rendre l'âme, et qu'en somme il a, comme Lacan, vécu de se savoir mortel. Cette disposition critique, hyperconsciente, qui l'amenait à envisager de face sa propre mort, était en quelque sorte un viatique perpétuel, valable au long cours, qui le dispensait de reprendre la chose à son début : il était prêt, il suffisait de réitérer les gestes.
Instant rachitique, disais-je. Quoi de plus inconsistant, si maigre, si déplumé, qu'à peine le voit-on qu'il est passé. Bien sûr, si un autre suit nous retombons immédiatement dans l'illusion de la continuité, rassurés en somme par la continuation. A nouveau nous croyons vivre, de voir le monstre écarté : "rendormons-nous, ce n'était qu'un mauvais rêve". On peut penser aussi, à l'inverse, que c'est une occasion manquée, celle de serrer au plus près la nature propre de l'instant : si sa nature est de passer, que puis-je donc saisir qui ne glisse entre les doigts comme de l'eau ?
Montaigne avait bien connu ce vertige. Plutôt que dire comme certains Anciens que philosopher c'est se préparer à mourir, il estimera bientôt que c'est vanité. En effet, que pourrait-on faire, ne connaissant ni la modalité ni l'heure ? Il vaut mieux se ramener lucidement à l'ici-maintenant, et ne pouvant faire que l'instant soit solide et substantiel, qu'au moins nous soyons contemporains du passage qui se fait en nous et hors de nous. L'instant coule, soit, tout coule, eh bien coulons de même, sachons que nous coulons, redoublant par la conscience ce mouvement naturel que nous élèverons à la dignité de l'art : art de vivre, art de jouir, art d'écrire. C'est sans doute la seule manière possible d'unir l'art à la nature. Et de soigner le rachitisme de l'instant par la thérapie existentielle.