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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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7 mars 2022

L' ABSENTE DE TOUT BOUQUET : art et représentation

 

Quelle est donc "l'absente de tout bouquet" (Mallarmé) - ce quelque chose que l'art échoue à représenter, multipliant les signes et les images comme un gigantesque décorum, percé toutefois d'une invisible absence. Quelque chose manque, mais on ne voit pas ce manque, on ne peut que le concevoir.

Regardant le bouquet, comment saurais-je qu'il y manque - quoi ? une fleur ? un parfum ? une couleur ? Je ne puis voir ce qui manque. Mais je sais que ce bouquet n'est pas-tout, il ne figure pas tout, et tout complet qu'il paraisse au regard, il ne peut pas ne pas faire signe vers l'absence. Je sais que ce bouquet va fâner, se dessécher. Le temps fait son office, il suffit d'attendre.

Ce qui manque à tout être de la nature c'est la constance de soi, l'éternité.

Mais le bouquet peint, dira-t-on, ne figure-t-il pas une sorte d'éternité, durant par de là son créateur, pour une durée indéterminée. L'art vaincrait-il le temps et la mort ? La Joconde enchante hommes et femmes depuis cinq cents ans, et avec un peu de chance, pour les siècles à venir. Où est l'absence ?

Considérons un instant ce tableau : tout est plein, pas de vide, tout est achevé, figure, corps, paysage. De toute part je suis enveloppé par une perfection sans faille, emporté, dissous dans une atmosphère de sensualité ineffable, de douceur voluptueuse : absorbé, envoûté. On raconte que le jeune Philippino Lippi, découvrant le tableau, se serait évanoui de saisissement.

Ce qui montre bien, à mon sens, que cette question du manque (l'absente de tout bouquet) ne se situe pas au niveau de la représentation (qui est pleine, auto-suffisante), mais dans le rapport du spectateur à l'oeuvre d'art. Je me souviens d'une expérience musicale particulièrement intense : à la fin d'un concert qui m'avait comblé de ravissement, j'avais sombré, paradoxalement, dans une poignante angoisse mélancolique. La vie ordinaire m'apparut absolument misérable, pitoyable. J'étais déchiré. Je vérifiais à mes dépens la phrase de Valéry : "le beau c'est ce qui désespère".

Ce qui est absent dans l'oeuvre d'art, et que l'artiste le plus souvent cherche à dissimuler, c'est ce qui fait la réalité de la vie, et même dans un projet "réaliste" il ne pourrait faire voir vraiment cette réalité, puisque l'oeuvre est une transposition, donc une métaphore. La distance entre l'image et le réel est infranchissable. Ce qui fait qu'en dernière analyse l'"absente" de l'oeuvre c'est le réel, et au premier chef, le réel du temps et de la mort.

On peut toujours représenter des cadavres, des mourants, ou la Faucheuse patibulaire, ou les enfers ou le paradis, mais la mort en tant que telle on ne peut pas la représenter. On multiplie les images et des symboles, on convoque les récits et les paraboles, mais la mort reste l'"absente de tout bouquet". Ce n'est pas surprenant si l'on songe que l'on peut bien penser à la mort, rêver et fantasmer, mais la penser comme telle on ne le peut.

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Commentaires
P
A mon sens, Mallarmé exprime surtout que, la poésie étant conjonction d'un regard et d'un style subjectifs, la fleur dite par l'écrivain n'est pas une fleur, plus qu'une fleur, et de fait devient l'absente de tous bouquets, au sens où dans un bouquet ne se trouvent que les fleurs réelles.<br /> <br /> Vos interprétations me paraissent donc l'exact contraire de ce que Mallarmé voulait dire.
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C
Bonjour, je viens de tomber par hasard sur votre article alors que je tentais de comprendre et d'expliquer cette expression de Mallarmé empruntée par Maurice Merleau-Ponty pour mes recherches. Elle dit ceci : "La parole vraie, celle qui signifie, qui rend enfin présente "l'absente de tous bouquets" et délivre le sens captif dans la chose, elle n'est (...) que silence, puisqu'elle ne va pas jusqu'au nom commun." (Signes, p.56)<br /> <br /> J'ai trouvé votre point de vue très intéressant et bien plus claire que tous ces jargons employés dans certains articles plus universitaires qui au fond, ne disent rien de plus que ce que vous avez écrit. <br /> <br /> En tout cas, ce que Merleau-Ponty dirait, c'est que le monde du tableau ou le monde de l'art en général, n'est pas différent du monde dans lequel nous vivons. Au contraire, le monde de l'art permet au spectateur un élargissement du champ sensoriel au sein de expérience vécue et sensible. Ce qui veut dire en soi, c'est qu'il n'y a pas césure entre ces deux mondes ; mais bien continuité. Et la puissance signifiante du langage de Mallarmé c'est bien ça : ne pas dire ce qu'on voit, puisqu'on ne voit rien, ni ce qu'on ne voit pas puisqu'on ne doit parler que de ce qu'on voit, mais dire qu'on ne voit pas. Il y a ce mystère dans le monde, cette invisible absence, qui pourtant se fait visible par l'usage des mots, par la mise en présence de son absence.
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D
Oui l'absente de tout bouquet ou le deuil de l'etre aime ou la rose unique ou mystique <br /> <br /> Mallarme très grand poète<br /> <br /> A mettre en parallèle avec le poème de Rimbaud ce que dit lecpoete à propos des fleurs
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J
Bonjour, je te lis toujours avec le même plaisir.<br /> <br /> Merci.
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