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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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19 octobre 2018

De l' ERRANCE

 

Errare humanum est : se tromper est humain, soit : l'erreur est humaine. Le verbe "errer" ne vient pas de errare mais de iterare, qui signifie cheminer - songeons à l'itinéraire. Iter c'est le chemin. Errer c'est aller, marcher, cheminer, puis dans un sens péjoratif, aller au hasard, de droite et de gauche, "vaguer" - terme remarquable hélas tombé en  désuétude, mais qui inspire encore le divaguer, vaguer à tort et à travers. Mais on peut entendre, sans forcer le trait, dans notre "errer" une lointaine consonance avec le latin "errare" se tromper, si l'errant est porté à se tromper de route, à se reprendre pour se tromper encore.

Il y a des errances subies, celle du malheureux chassé de toutes parts, sans domicile fixe, sans patrie, sans feu ni lieu. Plus rare est l'errance volontaire, qui suppose un détachement, une rupture de tous les liens familiaux, sociaux, et culturels. En général le voyageur a une destination, il cherche quelque chose, son cheminement est orienté. S'il erre parfois c'est contre son gré ; il lui tarde de retrouver au plus vite son chemin. Mais il est plus difficile d'imaginer un abandon total au hasard, une absence totale de destination qui définit plus exactement l'errance. Errer c'est n'aller nulle part tout en ne cessant de se déplacer.

Il en résulte une équivalence de tous les lieux : ici ou ailleurs revient au même. Aussi bien le voilà qui repart le lendemain matin. Peut-être même le reverra-t-on ici dans quelques semaines, il n'importe.

Faut-il dire qu'il ne cherche rien ou qu'il ne sait pas ce qu'il cherche ? Peut-être rêve-t-il : au détour du chemin, quelque jour, inopinément, surgira la révélation : "voilà ce que dans l'obscur de ma conscience je désirais, et qui m'apparaît comme une évidence". Alors l'errance prend fin, vient le temps du séjour auprès de l'objet du désir.

Cela dit, on peut considérer la question sous un autre angle : si communément nous choisisons bien de séjourner, édifiant demeure et jardin, exerçant une profession, cultivant des relations sociales ou amicales, quelque part, dans le tréfonds de notre conscience, nous savons obscurément que tout cela ne nous attache pas vraiment, que nous sommes en quelque sorte déliés, apatrides, excentrés, sans bien et sans lien : à de certains moments, comme frappés par la foudre, nous sentons que nous sommes seuls, et alors l'errance nous apparaît comme la condition native, fondamentale et indépassable de notre humanité. Entre le berceau et la tombe nous errons de lieu en lieu, de désir en désir, de croyance en croyance sans que rien ne fasse vraiment mesure, ne fonde le statut. Une nouvelle dimension du savoir se fait jour, qui n'est plus savoir de ceci et de cela, mais savoir d'un non-savoir originel : errance du désir certes, car qui peut prétendre savoir son désir ; errance de la destinée - car qui peut prétendre connaître le fil de sa destinée ? Quoi qu'il en soit l'errance s'achève inéluctablement dans le trépas, où s'égalisent toutes les destinées.

L'errance ne contredit pas la boucle : l'affaire se boucle d'une manière ou d'une autre.

 

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Commentaires
X
Le terme "vaguer" est remarquable en effet et nous rappelle aussi la vague de l'océan. <br /> <br /> Nous pouvons aussi comparer la vie d'un homme à celle d'une vague qui s'élève un court instant et méditer sur le fait que si la forme permanente de la vague finit par disparaître, l'eau qui la compose n'a jamais été séparé de l'océan et servira à former une nouvelle vague après un temps indéterminé.
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B
L'errance, c'est aussi celle du bouddha qui avant de réaliser la vacuité des phénomènes, erra des années dans la jungle et les champs, erra de pratiques spirituelles de plus en plus exigeantes et extrêmes pour enfin en reconnaître leurs limites, et qui un jour au bout du chemin, s'arrêta au pied d'un figuier, il avait trouvé la destination. Laquelle ? Celle du réel.
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G
Je vous remercie sincèrement pour cette référence à Oedipe à Colone, qui effectivement nous présente l'errance dans son caractère dramatique. Sauf que Oedipe se réclame encore d'une oeuvre à accomplir, à savoir donner à Athènes un bien précieux, un legs testamentaire qui devrait assurer la prospérité de la ville. Mais il est bien vrai que tout le début de la pièce est une émouvante description de la déréliction et du dénuement.
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P
Bonjour monsieur Karl, et une nouvelle fois, mille mercis pour ces délicieuses madeleines que vous nous livrez très régulièrement.<br /> <br /> Je ne peux penser errance sans convoquer Sophocle et plus particulièrement le trop méconnu Œdipe à Colone.<br /> <br /> Chez Sophocle est humain, celui qui a une œuvre à accomplir et c'est dans l'accomplissement de celle ci que nous pouvons entrevoir une possibilité de bonheur. <br /> <br /> La vérité humaine est alors un chemin, et non pas un ensemble définit, délimité, comme peut en définir les sciences dans lequel on établit des certitudes, des vérités.<br /> <br /> Une vie humaine, c'est une aventure, une errance, qui fait œuvre, sur un chemin qui appartient à chacun de définir.<br /> <br /> Cette errance qui peut nous perdre, peut être aussi féconde, en nous laissant entrevoir d'autres possibles.<br /> <br /> Ainsi Œdipe, après la démesure d’œdipe roi (une forme d'hybris?) entreprend ce travail dans l'errance. Il entreprend le métier d'homme, en endurant, en subissant sa propre béance, notre commune béance humaine.<br /> <br /> Au bout du chemin, aucune certitude, aucune vérité.<br /> <br /> Simplement essayer d'être humain, de tenir debout, jusqu'à l'inéluctable point final.<br /> <br /> Bien à vous.
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