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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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3 novembre 2025

DESCENDRE dans l' ANTIQUE CHAOS

 

Un ami cher me communique cette phrase de Wittgenstein, qui m'interpelle fortement : "Quand on philosophe il faut descendre dans l'antique Chaos et se trouver bien là".

Je voudrais analyser lucidement ce que cette idée provoque en moi : de la séduction, et de la terreur. Séduction, en ce que cette idée est éminemment juste, car, qui, en dehors du philosophe, peut envisager de se risquer dans ces abysses là ? Déjà Démocrite avait donné le ton : "La vérité est dans l'abîme". L'abîme de Démocrite est-il identique au Chaos ? C'est Hésiode qui commençait son poème sur la naissance des dieux par l'évocation de Chaos : la Faille, la Béance, gigantesque vacuité irreprésentable d'où sourdent toutes les entités existant de par le monde. De Chaos tout est issu, et c'est à lui que tout retourne. Chaos échappe à toute définition, à toute caractérisation : il est sans limite, sans bords, sans cause, sans finalité ni fin. Impensable en toute rigueur, et pourtant indispensable : si le monde existe, si les innombrables mondes existent, il faut bien poser un quelque chose qui anime le processus de l'intérieur - je dis bien de l'intérieur car le Chaos n'est pas extérieur ni antérieur au monde à la manière d'un créateur céleste - ne cessant d'agir comme cause immanente, nature omnipotente, éternelle et infinie. Si bien que le Chaos est contemporain de toutes ses manifestations, présent en tout temps, inséparable bien qu'invisible. Cela est bien difficile à penser mais cela nous donne une autre image de la nature : "natura sive chaos" dira Nietzsche - qui remplace heureusement le "deus sive natura", à moins de considérer que la nature seule est le dieu. Mais il vaut mieux, me semble-t-il, écarter délibérément le dieu de cette affaire. Natura sive chaos, cela me convient parfaitement. De là nous pouvons considérer la parfaite innocence, et la parfaite gratuité des processus naturels, sans la hantise du Bien, de la faute et de la culpabilité, sans le souci de la finalité, jeu éternel de l'enfant Aïon, royauté  d'un enfant. 

Mais la phrase de Wittgenstein a encore une autre résonance : "descendre dans l'antique Chaos" évoque une plongée dans l'abîme, qu'il faut bien considérer comme un abîme subjectif. C'est ce chaos que nous portons tous en nous, et dont nous nous détournons le plus souvent avec horreur et angoisse, pressentant que d'y aller représenterait pour nous le risque suprême. Nous nous tenons laborieusement sur nos deux jambes, hésitant et trébuchant, et nous savons qu'à tout instant nous pouvons basculer. Qui sera assez fou, assez téméraire ou inconscient pour un tel voyage ? Certains artistes l'ont fait, mais toujours en se cramponnant à quelque garde fou salvateur, qui leur permît de rejoindre rapidement le sol ferme : il faut impérativement un principe régulateur pour assurer la prise, pour garantir la solidité et la santé de l'esprit. Je l'appelle le principe apollinien, principe de clarté, de distinction et d'équilibre. C'est ce qui a manqué à Nerval, tôt emporté au delà des rives de l'Achéron. En général c'est le travail de composition qui apporte le contrepoids indispensable, par tout ce qu'il requiert de puissance de réflexion et d'élaboration. Mais cela ne suffit pas toujours.                                           

Mes incursions personnelles dans l'aire du Chaos m'ont enseigné le caractère universel d'impermanence de toutes choses au monde, y compris de nous autres, et de moi-même en particulier. Comment pourrait-on après cela s'attacher, se passionner, idolâtrer, haïr ou mépriser ? D'où tirerons nous un critère qui établisse la vérité de quoi que ce soit, qui nous permette de juger dans l'absolu, et de nous prendre pour un dieu ? Tout passe, tout casse, tout lasse - hormis la modeste fleur de printemps qui sourit à la fenêtre, et dont le charme essentiel tient précisément à sa passagèreté ? 

Pour le reste il n'est guère convenable de se livrer chair et sang à la décomposition universelle. Cela viendra, inutile de se hâter. J'en sais assez pour n'avoir plus ni goût ni tentation de vertige. Je ne désire plus du tout "descendre dans l'antique chaos" - mes voyages, tout relatifs mais suffisants - m'ont guéri à tout jamais des voyages. Je sais le Chaos vrai, incontestablement vrai, de vérité éternelle, mais ce que j'en sais me suffit. Mon seul désir sera de vivre ce qui me reste de vie - il n'en reste pas beaucoup - dans une sérénité sévèrement conquise, qui me tiendra lieu de bonheur. Voilà qui suffit.

                        

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Commentaires
X
C'est une excellente pratique qui est un des piliers de ma philosophie : descendre dans la maladie et dans les cauchemars et finir par apprécier l'infra monde qui, comme le supra monde, a beaucoup de charme aussi. On y va aussi pour se tester, pour se renforcer selon la bonne formule de Nietzsche " tout ce qui ne me fait pas mourir..." mais il ne faut pas abuser et remonter à temps vers la lumière pour se refaire une santé avant de tenter une nouvelle descente.
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A
"Qui sera assez fou, assez téméraire ou inconscient pour un tel voyage ? Certains artistes l'ont fait, mais toujours en se cramponnant à quelque garde fou salvateur, qui leur permît de rejoindre rapidement le sol ferme : il faut impérativement un principe régulateur pour assurer la prise, pour garantir la solidité et la santé de l'esprit. Je l'appelle le principe apollinien, principe de clarté, de distinction et d'équilibre. [...] En général c'est le travail de composition qui apporte le contrepoids indispensable, par tout ce qu'il requiert de puissance de réflexion et d'élaboration. Mais cela ne suffit pas toujours."<br /> <br /> <br /> <br /> On reconnaît l'empreinte de Hölderlin dans votre raisonnement et dans le choix de vos mots (prenez-le pour un compliment bien sûr). On peut d'ailleurs penser que ce dernier parvint à effectuer ce voyage et même à réitérer cet exploit jusqu'à épuisement du « corps ». Ses textes les plus hermétiques en apparence et que l'on a souvent écarté car écrit dans la période dite de la folie sont les plus limpides (si l'on fournit l'effort nécessaire pour « entrer » dans le texte) et les plus empreints de sa dialectique sur l'ouvert (qui est à opposer à une dialectique qui relève plus de la synthèse comme celle de son compère Hegel). Je pense notamment à ses traductions de Sophocle et aux Remarques qui les accompagnent. Vous les avez sans doute lus, car je sais que vous êtes également un grand connaisseur du poète. Bref, c'est principalement dans ces remarques qu'il expose son grand principe du retournement natal (qui prendrait malheureusement trop de temps à être développé ici !) qui, je pense, est tout à fait lié à votre présent article.<br /> <br /> Aussi, en ce sens, je me demande si le retournement natal qu'invoque Hölderlin, et notamment l'accomplissement qui est « libre usage de ce qui nous est propre », donc de la sobriété ou de la composition, je me demande si cet accomplissement ne devrait pas se faire à un niveau autrement plus haut que l'art à proprement parler ? C'est-à-dire que pour réchapper de ce péril immédiat qu'est l'expérience du chaos primaire (qui abolit notre individuation), il nous faut en effet retrouver des limites, et surtout des limites qui nous soient propres. Autrement dit, l'accomplissement réside en ce qu'il nous faut accepter notre finitude ou ce qui nous est « particulier » tout en demeurant fidèle à la dynamique propre du devenir - le faire sien sans franchir l'ultime étape qui est union avec le tout ou la nature (thème qui est au cœur de l'Empédocle de Hölderlin).<br /> <br /> L'art est, je crois, une forme particulière dans laquelle l'accomplissement peut s'exprimer ou se dévoiler, mais il n'est pas une fin en soi. Je pense que c'est d'ailleurs au moment où nous sommes accomplis que notre art le devient également...<br /> <br /> <br /> <br /> (Pardon si mon message est un peu confus... J'espère également que je n'ai pas mal interprété vos paroles ! Je crois qu'elles ont d'ailleurs seulement stimulé mon besoin de développer ce thème et de m'épancher. En tout cas je suis toujours votre blog avec grand plaisir, vos articles sont toujours très enrichissants !)
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G
La vérité est dans les sens, dans la perception des phénomènes, et à quoi sont soumis les phénomènes ? A la loi de l'impermanence. Avec ce que je viens de dire, vous pouvez vivre votre vie sereinement. Il n'y a pas d'autres vérités. Fin de l'errance philosophique.
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C
Je m'interroge depuis un certain temps sur la vérité et le vrai et votre conclusion me conforte dans ma réflexion . Le philosophe rechercherait la Vérité ....absolue ....indiscutable .....irréfutable... baliverne je pense . Vérité en deçà des Pyrénées erreur au delà disait Pascal . Je me réfugie dorénavant dans le vrai qui n'est pas un concept car ce " vrai " repose sur une expérience vécue par le sujet qui ne peut être contestée ni par soi même ni par autrui . Ne pas chercher la vérité inatteignable car la vérité est un "eidos" mais se contenter de vivre dans le vrai sans rien chercher car il n'y a rien à trouver .Mais qu'est-ce le vrai ? Ce n'est pas ce qui est faux dirait le plaisantin . Le vrai est le vécu , ce que, en tant qu'individu j'ai expérimenté par moi même dans mon être entier corps et esprit.<br /> <br /> Ecoutons ce que disent les enfants , ils ne parlent jamais de vérité mais spontanément du"vrai . A la récréation : " Pourquoi pleures -tu demande la maîtresse ? C'est Jules ,il m'a donné un coup de pied dans la jambe . Regarde maîtresse dit-il en remontant son pantalon , c'est vrai il m'a frappé j 'ai un bleu et ça fait mal .L'enfant a mal dans son corps, c'est vrai et l'autre , la maîtresse ne peut pas contester ce vrai ( je ne dis pas cette vérité).Tournons nous vers la psyché .Un évènement de la vie m'a profondément marqué .Je perçois une profonde tristesse de mon être : je suis triste c'est vrai . Je rencontre fortuitement un ami qui perçoit sans début de conversation mon mal être . Pourquoi es-tu triste , ça ne te ressemble pas ? Personne ne peut nier cette tristesse : elle est vraie . <br /> <br /> Mais revenons au sujet de votre réflexion . Ce vécu personnel, ce quotidien expérimenté devient plus épais quant il s'adresse à la psyché , ce que vous réaliser dans votre réflexion ." Peut-être auriez vous pu intituler votre article "Descendre dans le vrai de l'antique Chaos" <br /> <br /> " je sais le Chaos vrai , incontestablement vrai, de vérité éternelle " dites vous .Ce vrai a été vécu et expérimenté au jour le jour par vous même . Le Vrai n'est pas relatif ( ce n'est pas un "eidos") , il est intemporel absolu et ne peux pas être contesté . Le chaos existe bel et bien en chacun de nous , entrelacs et entre chocs incessants d'instincts de pulsions de désirs de passions tristes ( Spinoza )qui s'imbriquent de manière infinie et éternelle suivant notre propre nature .Ce chaos était , est et sera , c'est en ce sens que ce vrai est éternel . Je peux souhaiter à chacun d'entre nous de pouvoir continuer à vivre dans le Vrai , source de bien être au quotidien , car le vrai n'est pas un mirage : il est .
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D
Magnifique.
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