PAS PLUS QUELQUE CHOSE QUE PAS QUELQUE CHOSE : Démocrite
Mê mallon to den ê to mêden einai" - Démocrite fragment 156
"Littéralement : Il n'y a pas plus quelque chose que pas quelque chose.
Démocrite crée de toutes pièces un néologisme, to den, à partir de mêden (pas quelque chose, ou rien) qu'il coupe sèchement en deux. Chez un penseur original le choix des mots est toujours signifiant. Démocrite refuse le vocabulaire traditionnel de l'être : to on, ta onta. Ce qu'il a à dire relève d'une approche tout à fait différente : le tourbillon, le "rythme" de l'atome, son tracé dans l'espace, ses filaments inventifs, ses tours, ses rencontres, ses combinaisons, non pas un fragment de corps, mais quelque chose comme la courbure d'une lettre qui croise d'autres lettres. Un alphabeth, ou des alphabeths innombrables qui créent la poésie de l'univers (du plurivers).
Pas plus l'être que le non-être. Mais Démocrite a raison, plutôt : pas plus quelque chose (den) que pas quelque chose (mêden). Dire : quelque chose, ou pas quelque chose, c'est ouvrir un champ de langage oiriginal, qui exprime la distance infranchissable qui se creuse nécessairement entre le mot et la chose - la chose comme réel indicible, insaisissable. "Nous ne savons pas ce qu'est la chose en réalité" - et là encore Démocrite innove, utilisant un terme quasi inemployé en grec, etêê, "réellement, vraiment" - ce qui renverse complètement la définition de la vérité, qui n'est plus la saisie adéquate de l'être, mais l'expression de la distance, perçue par la pensée et déposée dans le langage. On conçoit bien, dès lors, qu'il faille des mots nouveaux, ou un infléchissement révolutionnaire des mots anciens, un travail authentiquement "poiétique".
"Pas plus quelque chose que pas quelque chose" : un régime, non pas intermédaire ou moyen, mais un régime tout autre, définitivement étranger à la fixité des formes ou figures intelligibles, régime tourbillonnaire, régime de vent et de bourrasques, d'explosions planétaires, de naissances impromptues, de mouvement perpétuel. Turbantibus aequora ventis...Toute la sagesse du monde se résume à cette simple épigraphe : mê mallon, pas plus l'un que l'autre, lieu mobile de l'indétermination, de l'ouverture maximale, et de la création-destruction infinie.