Des ENGAGEMENTS
Avant de nous engager dans une structure quelconque, posons-nous la question : pourrai-je en sortir ? Cela vaut pour tout. Je ne crois guère aux engagements définitifs, j'y vois une manière de forçage, comme si, tout au fond, on doutait de la validité de cette décision, et que l'on voulût refouler le doute, se contraindre soi-même à une forme étrangère, s'identifier sans reste à un idéal. Mais qu'en sera-t-il dans dix, dans vingt ans ? Autrefois on se mariait pour la vie, "jusqu'à ce que la mort vous sépare". Marions-nous si tel est notre désir, mais assurons-nous que nous pourrons partir avec armes et bagages, le jour venu. Une promesse ne vaut que par la sincérité. La même sincérité vaut pour la séparation.
Dès l'âge de quinze ans, alors que mes supérieurs espéraient en moi un futur religieux, apte à tous égards à la fonction pastorale, j'avais compris que cette voie ne saurait être la mienne. J'avais déjà opté pour les lettres, les arts, la connaissance. Je quittai le séminaire à bas bruit, et n'en eus jamais la moindre nostalgie. Affaire classée. Plus tard je me commis quelque temps dans les affaires politiques, sous l'effet de quelque idéalisation de jeunesse, mais très vite je déchantai. Ce furent les deux tentations auxquelles je sus très vite me dérober. La voie solitaire est inconfortable mais c'est la seule qui vaille.
On peut s'engager à l'occasion, mais que ce soit sous contrat reconductible, avec clause subsidiaire de rupture. De la sorte on garantit le respect de deux valeurs qui s'opposent : la liberté et la fidélité. Que vaut une fidélité sans liberté ? Et que vaut une liberté qui plane dans le vide, fuyant l'action et la durée ? Inversement, l'action et la durée, si aucun examen ne les soutient et ne les régénère, nous versent rapidement dans la répétition stérile et le conformisme. Tout engagement sincère implique un doute salvateur.
Il en résulte que les engagements sont par essence instables et réversibles. Ou devraient l'être. Quant à ceux qui durent, car il peut en exister malgré tout, le sujet y verra sans doute possible l'expression de ses désirs les plus chers et les plus authentiques, sous réserve qu'il ait joui perpétuellemnt du droit de les rompre. Ainsi en va-t-il pour moi de mon attachement à la philosophie et à la poésie, qu'à dire vrai je ne considère pas comme des engagements au sens ordinaire du mot, avec son caractère de promesse et d'obligation, mais plutôt comme un amour incessamment renouvelé, renaisssant chaque jour de ses cendres. Peut-être n'aime -t-on vraiment que ce qui chaque jour est perdu, et chaque jour retrouvé.