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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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11 novembre 2016

Du PATRONYME

 

On ne choisit pas son patronyme, il vous tombe dessus comme une fatalité. Mais à y réfléchir de plus près cette fatalité est bien plus générale : c'est d'abord la conception, qui n'est pas votre affaire mais celle des parents, puis la vie intra-utérine, la naissance, et tout ce qui s'impose à vous, que vous ne pouvez choisir, religion, langue, éducation, dressage et élevage, entrée programmée dans le monde symbolique, et tout le reste. Ce terme de fatalité peut choquer, pourtant il est tout à fait pertinent : le fatum, que l'on traduit par destin, c'est étymologiquement le "dit", tout ce qu'on dit de vous et qui va façonner votre enfance, avant qu'un esprit plus mûr soit en état d'y voir plus clair et de choisir.

On peut choisir de rompre avec la religion de ses pères, mais peut-on rompre avec son nom, qui est le nom du père ? 

Dans notre culture le nom marque la filiation : Karl, fils de Karl. Puis il faut un prénom différentiel pour distinguer le père du fils, marquer la séparation des générations. Toute confusion dans ce domaine est infiniment préjudiciable, aussi est-elle frappée d'un interdit universel.

Mais le prénom, lui aussi, est donné par la famille. Il faut bien s'en accommoder, sans parler des "petits noms" enfantins dont on vous affuble, qui ne nous remplissent pas toujours de joie, parfois nous agacent, et que l'on traîne comme un boulet. Heureusement on peut se pourvoir d'un prénom de remplacement, hors de l'état civil, à usage public ou privé. Mais la trace, de toute manière, demeure.

J'avouerai qu'en ce qui me concerne, le patronyme, qui désignait ouvertement une filiation germanique, m'a posé bien des problêmes dans l'après-guerre : les esprits étaient encore échauffés par les événements récents, et moi-même, épouvanté par ce que j'apprenais sur les atrocités hitlériennes, je n'avais autre souci que de me faire tout petit, de rentrer dans ma coquille, de faire le modeste et le gros dos. J'avais honte. Pourtant les récits que l'on faisait dans ma famille auraient dû me pacifier : mon père n'avait rien d'un nazi, c'était ou menuisier arraché à son état par la mobilisation, expédié à l'ouest, simple trouffion d'une armée qui décidait pour lui - ouvertement anti-nazi et attaché à sa foi chrétienne. Mais allez donc expliquer cela à ceux qui vous soupçonnent d'emblée, qui ont décidé de vous affubler du sceau d'infamie.

Heureusement les choses ont bien évolué depuis. Mais l'ont-elles pour moi ? Dans un monde que je percevais comme hostile il me fallait faire mes preuves, être inattaquable : il fallait que le nom que je porte soit pur et vierge de toute tache, digne et sortable à toute échéance. J'ai dû construire une sorte d'idéal de perfection pour tenter d'effacer l'infamie supposée, pour restituer à la lignée sa dignité perdue. D'être même, et cela paraîtra fou, le père d'une lignée nouvelle, dégagée des erreurs anciennes, et recommandable à tous égards. Je crois que cette ambition un peu délirante a déterminé mon comportement professionnel, jusqu'à l'excès, que je payai lourdement par la dépression qui survint vers le tard : je devais être épuisé par tant de luttes, et je finis par craquer. Tant et tant que je ne m'en suis jamais correcetement relevé. Je suis un survivant, je me vis comme tel, et je m'efforce inlassablement, dans cette situation difficile, de surnager, de m'aménager un espace de liberté relative, et, ma foi, j'y arrive plutôt bien, ce qui en dit long sur ma ténacité. Je vis boiteux, mais je vis.

Certains noms vous ouvrent toutes les portes. D'autres vous les ferment. Leur détermination est considérable sur le plan psychique et social. Mais il serait dommageble de s'y laisser enfermer. Les enfants sont les porteurs inconscients d'un héritage qui les détermine à peu près complètement. L'adulte devrait développer une capacité de distance, et se demander : voilà ce que le nom implique, mais l'implique-t-il pour les autres ou pour moi ? Suis-je contraint à me reconnaître dans l'image que les autres se font de moi ? "Voleur un jour voleur toujours" - n'est-ce pas absurde ? Et pourquoi devrais-je me conformer à ce que cette image implique ? Sartre le disait à sa manière : que ferai-je de ce que les autres ont fait de moi ? Il est clair que si le nom fonctionne, dans un certain contexte, d'une certaine manière, il est possible d'inventer une toute autre manière de le porter et de le faire vivre. C'est la créativité symbolique. Là encore on voit que si la répétition est la voie qui se présente spontanément, facilement, voie balisée et sécurisée, rien n'empêche d'en ouvrir une autre, nouvelle et créative.

Se vouloir parfait pour sauver le nom du père n'est pas une bonne solution. C'est la voie de l'imaginaire, encore qu'un élément symbolique important y figure aussi. Mais la perfection n'est pas nécessaire, c'est même une erreur et une illusion. Il s'agit plutôt d'être soi, autant qu'il est possible. "Se passer du père à condition de s'en servir" : s'en servir pour se séparer de l'héritage, et du père lui-même, pour tenter d'advenir à sa propre vérité.

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Commentaires
Y
"je suis le produit de mon histoire dont je cherche à devenir le sujet"<br /> <br /> <br /> <br /> tel est le projet des récits de vie que les uns et les autres animons de temps en temps avec 7 ou 8 personnes qui acceptent de vivre cette aventure. Démarche qui tente d'articuler l'histoire du sujet avec l'Histoire plus universelle et que j'aimerais faire vivre avec quelques migrants dans les mois à venir ...
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