De l 'IDENTIFICATION SEXUELLE
Nature nous fait mâle ou femelle. Pour l'animal l'affaire s'arrête là. Pas pour nous, qui jouissons ou souffrons, comme on voudra, d'une incertitude instinctuelle, d'un inachèvement, d'une prématurition constitutionnelle : dès lors la culture, l'éducation, le dressage plutôt prennent le relai, et se chargent de durcir les différences : "Sois un homme mon fils. Ne chiale pas comme une fille !" Suit le cortège des identifications de genre, qui normativent le rapport entre les sexes, sans considération aucune pour les goûts ou préférences subjectifs. Tel qui se voudrait fille se voit contraint de jouer au garçon, et réciproquement. La nature et la culture édictent leur loi et leurs normes, en général dans le même sens, mais c'est compter sans le sujet qui bien souvent ne s'y retrouve pas : il n'a rien demandé, et voici qu'on s'échine de toutes parts à lui construire un destin qu'il n' a pas choisi. D'où les aléas de l'identification sexuelle, ou de la contre-identification.
La psychanalyse a remis à jour une vérité que connaissaient les anciens, grecs et romains, refoulée par les siècles obscurs du christianisme : nous sommes psychologiquement bisexuels, formés de deux principes, mâle et femelle, ou si l'on veut, animus et anima, mais la culture renforce systématiquement un des deux pôles et affaiblit l'autre, de manière à favoriser le jeu social et l'institution de l'hétérosexualité, fondement classique du mariage. D'où une éducation unidimensionnelle, d'où des déformations de la personnalité souvent définitives, avec des carences affectives et symboliques plus ou moins graves. Il n'y a pas si longtemps, qu'un père manifestât de la tendresse à l'égard de ses enfants passait pour une faiblesse de caractère. La femme était supposée ne pas penser, et l'homme ne pas ressentir. J'exagère à peine, au souvenir du comportement de mes grands parents.
Il y a longtemps que j'ai pris conscience de la dimension féminine de ma nature, admis en moi des traits réputés féminins, qui, en général, ne trouvent quelque légitimité que chez les artistes, ces aimables "pervers polymorphes", trop tendres, efféminés, irrécupérables, que l'on tolère au bénéfice d'un plaisir secondaire dont nulle culture ne peut se passer. Je me suis reconnu poète, mélomane, philosophe, au mépris de cette carrière d'ingénieur que mes parents auraient bien aimé me voir embrasser, et qui ne m'inspirait qu'une colossale répulsion. Pour autant je fus sincérement et suis toujours hétérosexuel, mais sans aucun mépris à l'égard des gens qui pratiquent différemment. La sexualité doit être libre, hors jugement de valeur, allègre et jubilatoire : " Jouir et faire jouir sans dommage pour soi et pour autrui, voilà le vrai fondement de la morale " (Chamfort). Et dans le même temps, parallèlement, je fus bon sportif, pratiquant d'arts martiaux, et pour le reste assez bien à ma place dans la lignée des hommes et des pères.
Il me semble qu'il y a lieu d'atteindre, par une évolution graduelle, une sorte d'ultrasexualité, un stade supérieur qui surplombe et dépasse subjectivement les oppositions de genre et de sexe. C'est affirmer que le sexe, considéré comme organe physique de jouissance et de reprodution, n'est pas si important que l'on veut bien dire, qu'il est incontournable à son niveau, mais ne détermine nullement la position subjective : l'inconscient, pris en lui-meme, est hors sexe, indéterminé. A ce niveau il est vain de chercher une normalité psychique, s'il est entendu que les pulsions font feu de tout bois, investissent n'importe quelle partie du corps, y inscrivent aussi bien la disposition d'accueil que d'expression (supposée être soit féminine soit masculine), et qu'en somme le corps est un instrument musical polyphonique, susceptible de jouer toutes les partitions que l'on voudra. Pluralisme pulsionnel, pluralisme psychique, indétermination originelle qui ouvre l'accès à toutes les avenues du désir. En somme il faut contester, dépasser les impératifs sociaux et culturels. C'est une manière de s'affirmer auteur de sa propre vie.
Dès lors les jugements habituels, les préceptes moraux, les condamnations péremptoires, les invectives sexistes, les comportements de genre, stéréotypés, répétitifs, normatifs et prévisibles apparaîtront comme de pauvres travestissements : le travesti n'est pas celui qu'on croit, c'est la norme comme telle. Pour autant je ne vois pas l'utilité de faire montre d'une originalité particulière. Il n'y a rien à prouver, rien à exhiber. Celui qui prend sérieusement et fermement conscience de soi n'a que faire de l'approbation ou de la répulsion publiques : il trace son propre chemin, sachant qu'il ne peut compter sur personne, sur aucune reconnaissance dans le monde. Grandeur et petitesse, normalité ou étrangeté, ce sont des catégories qui n'ont plus cours en lui, et qui, à regarder de près, de conviennent à personne.