ENTRE LE BERCEAU ET LA TOMBE
Entre le berceau et la tombe : la pluie des jours et le scintillement d'Eros, "maître des dieux et des hommes". C'est lui le pourvoyeur d'illusion, qui nous attache à la vie, la nôtre et celle de nos amours, nous inspirant des projets de durée ou l'immortalité. Otez Eros, et la vie exhibera son irrécusable inanité, sous la loi d'airain de l'Anangkè, la Nécessité. Otez Eros, la vie va à la mort, toutes les formes se désagrègent, se dissolvent dans le flux, "uti guttae", comme des gouttes de pluie dans la cascade universelle. Seul retient quelques instants, au bord du précipice liquide, cette aimable configuration éphémère de beauté et d'amour, le beau désir, instant de grâce entre deux vertiges.
La tradition poétique et picturale issue de l'Antiquité nous a de longtemps familiarisé avec la danse des trois Grâces, cercle de lumière autour d'un vide. Une autre version nous présente trois coffrets illustrés de trois figures féminines, signifiant par leur conjonction l'énigme de l'existence : la naissance, la mère, la mort. C'est une sorte de hasard qui préside à la naissance : "Tuchè" ou "Fortuna". C'est je ne sais quel obscure nécessité personnelle qui préside aux choix du sujet, lequel suit sa trajectoire quoi qu'il en coûte : "Daïmon". Sur sa route il croisera cet autre ou ces autres qui lui inspireront de beaux chants : "Eros", liberté ou fatalité. Et bientôt, quelle que soit sa route ou sa destination, une autre destination l'appelle, à laquelle il ne peut se dérober : "Anangkè". Ainsi, comme un homme ivre, le sujet balance entre deux pôles, entre hasard et nécessité, liberté et dépendance, affirmation et soumission, sur une trajectoire dont les deux termes sont fixés.
Tout se crée, s'organise, se forme, s'édifie d'un côté, selon l'énergie interne et le rapport externe, et tout se désorganise et se défait de l'autre. Les deux mouvements sont contemporains, mêlés, intriqués. D'où un équilibre de déséquilibre, une organisation instable, mais vivante et créatrice. Cela dure ce que ça dure : "l'espace d'un matin".
Je ne sais plus quelle mortelle avait demandé aux dieux de lui prêter vie immortelle. Mais la malheureuse avait oublié de préciser : en conservant l'apparence de la jeunesse. Je vous laisse à imaginer quelle fut le spectacle qu'elle donnait à voir au bout de deux ou cinq cents ans !