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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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27 avril 2016

De la HAINE et de l'AMBIVALENCE des SENTIMENTS

 

Il faut de la force pour haïr, de la constance dans le coeur, une forte dose d'acharnement destructeur, et toutes ces dispositions me manquent au plus haut point. Je suis trop mou, trop velléitaire, trop versatile pour cela, et plus encore, j'estime que rien ni personne ne mérite autant de considération. On dit souvent que la haine est l'autre versant de la passion amoureuse, un renversement dans le contraire qui consiste à maintenir l'attachement, la détestation prenant le relais de l'adoration. Pour haïr très fort il faut aimer, ou avoir aimé très fort. Mais je ne vois rien, quant à moi, qui justifie une telle aliénation, nul objet qui soit si radicalement détaché des objets communs, nul idéal, nulle idole qui mérite qu'on perde sa liberté.

En me sondant au plus profond je retrouve bien des sentiments très vifs de détestation, mais ils sont liés à l'enfance : la première haine, et peut-être la dernière, celle qui demeure en se travestissant de mille et une manière chez l'adulte, il me semble que c'est la haine du frère ou de la soeur, dans ces périodes pénibles de la jalousie fraternelle. "Aimez vous comme des frères" - la devise est comique, si le frère est le premier rival, le plus immédiat et le plus inévitable. Caïn et Abel. La jalousie inspire le meurtre, réel ou imaginaire. C'est une passion morbide, terrible et tragique, dont on ne sort que difficilement, mais si l'on en sort vainqueur on est sans doute vacciné pour la vie entière. Plus rien ou presque ne vous troublera plus, en tout cas si profondément, si irrationnellement.

En régime normal nous éprouvons pour nos semblables des sentiments mêlés, marqués par l'ambivalence : telle personne que l'on aime nous agace par d'autres côtés, nous irrite et nous navre. Mais la proposition se renverse tout aussi bien, selon les circonstances. Dans l'énamoration initiale on ne voit que splenseur, beauté, grâce, ardeur, douceur, accueil inconditionnel, mais bientôt, au fil des mois, cette image idéale se fissure, on perçoit de ci de là mille petites raisons de se sentir floué, avalant avec amertume une déception grandissante, jusqu'à ce moment fatal où il faut bien reconnaître que l'idole est morte, que l'aimée rejoint le cortège des personnes ordinaires, sans fard ni parure, et alors on se demande ce qui reste de l'amour. Moment critique, où bien des couples se séparent. Mais aussi, il peut rester quelque chose qui résiste à la désidéalisation, une certaine qualité de coeur, une intelligence charnelle et désintéressée, et puis il y a le souvenir de tant de moments agréables où l'on se sentait compris, accepté, accueilli dans son être. Et puis on peut se poser cette question : si j'ai désidéalisé l'autre, ne m'a-t-il pas désidéalisé d'autant ? Nous voilà deux à être tombés du haut d'un perchoir imaginaire où nous flottions comme des dieux de l'Olympe, dans une buée d'irrationnel chimérique ?  Nous deux tombés, que reste-t-il de nous ? Il reste ce qui reste, un être humain sans gloriole, mais réel, tragiquement, comiquement réel. C'est cette épreuve qu'il faut traverser si l'on veut parvenir à une aure sorte d'amour, moins romanesque certes, moins idyllique, mais durable. C'est l'acceptation de l'ambivalence des sentiments qui ouvre la voie à un régime plus apaisé.

Dans ce régime la haine n'a plus sa place. Mais l'amour fou non plus.

On peut trouver cela décevant, bourgeois, petit-bourgeois. Les grandes passions ont certes leur charme, mais leur danger aussi. Elles sont l'expression pathétique de conflits non résolus, qui ont leur source dans un passé mal digéré. C'est ce qu'on voit par exemple lors des batailles sanglantes autour de l'héritage familial, où frères et soeurs s'étripent comme des chiffonniers pour la possession d'un meuble ou d'une parcelle de terrain. Dans l'Iliade d'Homère, Achille, s'estimant lésé par Agamemnon lors du partage du butin, entre dans une rage folle et décrète qu'il ne participera plus à la bataille, laissant les Achéens se faire ratatiner par les Troyens. Colère, rage, jalousie, envie, humiliation, entêtement, tristesse et dépit, nous voyons toute la gamme des passions tristes envahir le coeur d'Achille, ce héros infantile et vaniteux, plus soucieux de sa gloire que de la justice et de l'humanité.

Toute cette affaire de haine et de passion se ramène à une idée simple : l'attachement. Et derrière l'attachement le culte du moi, l'obsession identitaire. Spontanément nous aimons ce qui nous ressemble, ce qui fortifie notre sentiment de puissance, nous haïssons ce qui nous semble menacer cette intégrité imaginaire. C'est l'illusion infantile, mégalomane, que nous voulons sauver, et si nous n'y parvenons plus nous allons chercher quelque dieu, quelque idéal, quelqu'idole pour nous la garantir par procuration. Et quand nous voyons bien que dieu est mort, et l'idole roulée dans la poussière, nous nous trouvons tout nus. Mais c'est alors seulement que commence la véritable aventure de l'esprit.

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