ORDRE du DESIR, ORDRE du REEL
C'est apparemment une banalité, mais à la penser avec sérieux en débouche sur les abîmes de la destinée humaine : la conscience humaine est au croisement de deux ordres quasi irréconciliables, l'ordre du réel, l'ordre de la psychè. Deux ordres sans commune mesure, sans rapport direct. Et pourtant il faut bien, bon an mal an, que le réel trouve quelque place dans la psyché, sans quoi le pire est posssible, comme on voit dans la psychose. Le plus souvent on se tire d'affaire avec un bricolage plus ou moins industrieux, lequel tient ce qu'il peut tenir, au risque de se détricoter quand la réalité est décidément trop difficile.
Spontanément la psyché évite l'épreuve de réalité, selon le principe de plaisir-déplaisir : assurer l'homéostase intérieure, réduire les tensions, rechercher et sauvegarder la satisfaction. Ce programme se révèle très vite irréalisable, du moins de manière constante. Privations et frustrations génèrent la douleur, mais cette douleur a aussi le mérite de faire découvrir la nature de l'objet comme séparé du moi, autonome - donc ressortissant d'un ordre extérieur au sujet. Si le sein, par exemple, est halluciné au début comme un élément du corps propre (je suis le sein), la réalité, dans l'alternance de la présence et de l'absence, favorise la construction d'une idée nouvelle : j'ai le sein, puis, je l'ai et je ne l'ai pas, et enfin, le sein ne m'appartient pas, idée douloureuse qui sera compensée par la constitution d'un fantasme, lui-même effet d'une dénégation : je sais que je ne l'ai pas, mais je l'ai quand même (sous les espèces d'un objet fantasmatique substitutif). C'est le premier objet, en tant que perdu, qui ouvre la série des objets, quasi-objets de substitution, et qui ne produisent qu'une quasi-satisfaction, comme chacun peut voir. Le réel effectue une double coupure : il sépare l'objet du sujet, et le sujet de la jouissance - si par jouissance nous entendons la pleine possession sans reste. Le sujet écorné n'a plus qu'à se débrouiller avec une "réalité" écornée elle aussi, selon le modèle d'une double incomplétude. On se consolera peut-être en voyant dans ces faits de structure la condition d'un accès au désir, par quoi le sujet maintient la fiction, nécessaire mais illusoire, d'un accomplissement. L'ordre du désir s'efforce de maintenir, sous de nouvelles conditions, ce que l'ordre du réel a ébranlé. En régime normal l'homme concilie tant bien que mal les deux ordres, cédant à la nécessité quand il ne peut faire autrement, et se pliant pour le reste à ses passions, sans tirer grand enseignement de ses déconvenues. Dans les cas extrêmes on opèrera un déni pur et simple du réel pour préserver la fiction constitutive du sujet (par exemple le déni de la mort d'un proche, solution psychotique)
Ces idées agaceront beaucoup, si toutefois on se donne la peine de lire. Elles ruinent résolument le programme de bonheur tel qu'il est véhiculé par de nouveaux gourous aux vues courtes, tristes bonimenteurs patentés de la médiacratie contemporaine. Par égard pour le public je ne cite personne, mais chacun pourra se faire sa propre liste. Si le bonheur tant promis était à portée de main cela se saurait - et se verrait. Il importe plutôt de comprendre pour quelles raisons la souffrance est le lot commun, même si accessoirement chacun peut évidemment connaître des périodes de contentement relatif. Disons fort simplement que la vie est marquée d'une incomplétude structurelle, ce qui ne doit décourager personne à créer de la joie, à défaut de bonheur.