Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Publicité
LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
Archives
Visiteurs
Depuis la création 1 095 087
16 mars 2016

MELANCOLIE de l'ART : du BEAU et de la passagèreté

 

                                                    "Même le beau doit passer..." (Schiller)

Oui, même le beau passe, ce qui vient redoubler la douleur de la conscience mélancolique, déjà fortement ébranlée par le spectacle de la dégradation universelle, qui emporte sans pitié tous les objets d'amour. Au moins le beau put-il briller de tous ses feux, irradiant l'espace de sa clarté solaire, et si beau qu'il semblait qu'il pût durer pour l'éternité, tel le marbre épuré de Phidias ou de Praxitèle, que les siècles ont bien pu malmener, mais qui, même écorné, vient toujours encore figurer la magnificence d'une vie par delà la mort. Vient hélas un moment où cela aussi se met à vaciller, où le sujet mesure lucidement l'inanité de toutes ses espérances, où, rien, décidément rien, n'échappe à la loi du temps.

"Même le beau doit passer".

Mais alors à quoi bon l'art, la poésie, et la création en général ? 

Je vois un double mouvement par lequel le beau peut occuper une position tout à fait singulière. On dira : le beau c'est ce qui échappe au temps, et c'est bien ainsi que toute la tradition signifie l'originalité de l'objet-beau. Le poète rêve d'écrire une oeuvre immortelle (Plus dur que roc j'ai forgé mon ouvrage). Si tout passe, faisons au moins quelque chose qui résiste, qui oppose à la nécessité, à la destructivité, une forme indéformable, un objet hors-temps, hors du monde, une valeur supérieure aux valeurs de ce monde. Le statut de cet objet oscille entre le fétiche et le symbole : fétiche si l'on croit à sa réalité - le fétiche dissimule illusoirement la perte, le trou et la mortalité - symbole si l'on ne se fait aucune illusion de réalité, si l'on a conscience que ce n'est qu'une dénégation, qui, acceptant le fait de la perte, la dépasse dans un discours qui l'annule sans l'annuler. Là est l'ambiguité de l'art dans son rapport au beau. Un esprit lucide dira avec Schiller que le beau passe comme tout le reste, un fétichiste croira dans l'art produire un contre-monde où rien ne manque, que nulle perte ne menace, univers clos et parfait de l'immobilité divine.

S'il en est bien ainsi on peut mieux comprendre que le moment "mélancolique" - celui de la perte - qui consomme le naufrage de la beauté, ne dure guère, et que rapidement la disposition créatrice reprenne le dessus. Ce n'est pas un déni ou une forclusion. C'est une dénégation : oui, je le sais de science sûre, je le sais d'expérience dans ma chair vive et vibrante, je sais que tout va à la mort, "c'est nous dame qui nous en allons" - mais de ce trou même nous tirerons matière, et forme, et chair vive ! Nous savons que nos oeuvres ne dureront guère, et l'humanité pas davantage, mais nous allons, tous mourants que nous sommes, vivre de vie immortelle (Epicure), et, artistes, créer des oeuvres qui, mortelles en effet, irrémédiablement, auront pour nous valeur immortelle, pource qu'elles auront du sens, tant que dure l'humanité, pour les hommes, bref des fictions symboliques, des quasi-objets (non pas ces colifichets fétichistes destinés à boucher le trou du réel, trous du sexe) - mais des artifices culturels qui éclairent, embellissent, magnifient et poétisent la vie.

Hé quoi ! La vie est plus belle avec Homère que sans lui ! L'homme est cet étrange animal qui vit autant dans les fictions que dans la réalité. Et s'il est sans doute le seul animal qui ait la conscience anticipatrice de la mort, c'est de la mort en effet qu'il tire le désir et la force de construire ces royaumes symboliques, sublimes et dérisoires, qui ne changent rien à sa destinée, mais qui la rendent un peu moins insupportable.

 

Publicité
Commentaires
O
A ce regret de n’être pas éternel, on peut opposer que si nous l’étions, ce serait davantage l’enfer que le paradis, car l’éternité est immobile, et l’immobilité est un supplice. La vie est mouvement, et si rien ne dure, tout se renouvelle; la vie est ce mouvement incessant qu’il nous suffit d’épouser, de vouloir gaiement épouser (gai savoir). Les taoïstes le disent aussi. Le nostalgique souffre d’excessif attachement, d’absence de lâcher prise. En fait d’acceptation de la vie telle qu’elle est : passage.
Répondre
Newsletter
152 abonnés
Publicité
Derniers commentaires
Publicité
Publicité
Publicité